‹ CorrespondanceChapitre 15 sur 224 · A M. LE BARON DE VITROLLES · texte numérisé non relu

A M. LE BARON DE VITROLLES

A la Chênaie, le 3 mai 1829.

Je suis extrêmement peiné, mon bon ami, de l'accident que vous avez éprouvé^, et j'ai»ne à espérer qu'il n'aura pas de suite, c'est-à-dire que l'œil malade recouvrera sa première force, avec du repos et quelques soins. J'ai été aussi bien près moi-même d'une maladie sérieuse, déterminée par la fatigue et la douleur que me cause la mort d'un de mes petits-neveux, qui était sur le point de venir achever prés de moi ses études ^. Ajoutez à cela d'autres contrariétés, une mauvaise queue de mes tristes affaires, et tout ce que la haine de certaines gens peut me susciter d'embarras et de tracasseries méchantes. Je mets à la tête votre évêque de Gap, qui, dans une circulaire adressée à son clergé, débite contre moi toutes les injures et toutes les extravagances que la rage peut suggérer à la bêtise. Il dénonce Malestroity établissement formé par mon iVère. Enfin, que ne dit-il pas, et que ne fait-il pas? On me mande qu'avec ses fureurs il met son diocèse en feu. Vous avez là un étrange homme *.

Vous avez toute raison de dire qu'il aurait fallu développer

* Voir l'article publié par Lamennais dans la Revue des Deux Mondes sous ce titre : de l'Absolutisme et de la Liberté. — Dialoghetti. (3« série, t. III. — Juillet à septembre ;834,)

2 La nature de cet accident est précisée dans la lettre (222) du 8 mai à M'"^ de Sentît.

^ Lamennais revient, dans les lettres qui suivent, sur ce malheur de famille, qui l'avait, parail-il, fortement impressionné.

* lia terre de Vitrolles est dans le diocèse de Gap.

mes idées dans deux ou trois gros volumes. Il y a longtemps que j'ai ce projet, et j'ai même rassemblé pour cela une grande quantité de matériaux, mais le temps me manque pour les mettre en œuvre. Quant à ce qu'on aurait voulu de moi, un remède à l'état présent, je conçois très-bien ce désir ; tous les malades en sont là : ils veulent qu'on les guérisse. Je leur ai dit : Vous êtes inguérissables, et je leur ai expliqué pourquoi ; là-dessus ils se fâchent : que voulez-vous que j'y fasse? Ce n'est pourtant pas une chose inutile que de jeter dans les esprits certaines idées, et celles que j'ai exposées, outre leur importance poui' l'avenir, ont dès à présent des conséquences pratiques en ce qui touche l'Église. Le clergé revient à des doctrines saines, malgré la résistance de quelques prélats et du parti qui les entoure. A ce sujet, voici un petit fait qui peut servir à montrer le progrès des vrais principes catholiques : un grand vicaire d'Amiens, nommé Affre (neveu de l'abbé Boyer, de Saint Sulpice), vient de publier contre moi un livre gallican ; pas un libraire n'a voulu s'en charger; il lui a fallu l'imprimer à ses propres frais : il y a là-dedans toute une statistique théologique. Je ne sais pas ailleurs, mais ici, en Bretagne, à Dinan, à Paimpol, les hbéraux sont enchantés de ce que j'ai dit, et cela les rapproche de la Religion. Cet effet doit être très-partiel, mais enfin c'est un commencement. Vous me direz : « Prenez garde que cela finisse comme l'élection de Gregorio; » et moi je vous répondrai : « Non pas comme Gregorio, mais comme Grégoire Vil. » La brillante ambassade ^ ! Et pourtant, voyez ce que c'est que l'étoile de certains hommes; celui-ci n'en restera pas moins l'homme habile par excellence, et peut-être avant un an daignera-t-il descendre au ministère des Affaires étrangères. Alors, prenez garde à vous : vous aurez là un rude général. On se demande si celui qui vient d'être nommé aura la bonhomie d'accepter ^; s'il ht les journaux, il aura un avant-goût de sa nouvelle place. J'ai dit

* Toujours l'ambassade de M. de Chateaubriand à Rome. Allusion à l'échec qu'avait subi, dans le Conclave, l'auteur du Génie du Christianisme.

- M. de Laval Montmorency, qui, effectivement, n'eut pas cette bonhomie. V. la seconde note de la lettre 221.

qu'il n'y avait plus de gouvernement en France : le Globe aussi disait, ces jours derniers, qu'en France il n'y a plus de gouvernement..., mais seulement depuis trois semaines. L'époque est drôle. Quoi qu'il en soit, croyez-vous, mon cher, qu'aujourd'hui un gouvernement soit possible parmi nous? Regardez les Chambres, l'administration, le public-, regardez tout. Ah! oui, j'ai dit la vérité; l'avenir le prouvera.

Je n'ose vous demander quelques lignes, cher ami, mais au moins faites-moi écrire que vous vous portez bien, et madame de Vitrolles aussi, et que madame AméHe reprend un peu de forces en respirant l'air du printemps, si doux là où vous êtes. Mille hommages respectueux pour elle et pour madame de Vitrolles. Vous savez, cher, comme je vous aime, et comme je vous aimerai toujours.

Le 7, mai 1829.

Je vois, par votre lettre du 25 avril, de combien de peines et d'embarras vous êtes encore entourés. Hélas! la vie est-elle autre chose? Demandons à Dieu la grâce, la grande grâce de la supporter avec patience, jusqu'à ce qu'il lui plaise de nous délivrer de ce pesant fardeau. Un jour, nous bénirons la croix qu'il nous impose; et qu'y a-t-il en effet de meilleur, puisque le ciel en doit être le prix?

Le gallicanisme se remue avec une violence que vous pouvez difficilement vous représenter. L'abbé Affre, neveu de l'abbé Boyer, vient de pubHer un gros livre auquel on répondra : ce n'est guère qu'un abrégé de la Défense de Bossuet, assaisonnée d'absurdités incroyables. Du reste, ce qui montre le peu de faveur que trouvent en général les doctrines gallicanes, c'est qu'aucun libraire n'a voulu se charger du livre : l'auteur a été obhgé de le faire imprimer à ses frais.

On a fait courir le bruit, à Paris, que le cardinal de la Fare venait d'écrire, de la part du Pape et des cardinaux, que mes

systèmes étaient formellement désapprouvés par Sa Sainteté et le sacré Collège tout entier. Il faut s'attendre, d'ici à quelque temps, à beaucoup de bruits semblables; carie gallicanisme est fécond en moyens de ce genre.

Une chose plus grave, à quelques égards, est un écrit de Févêque de Gap, qui n'est qu'un inconcevable tissu d'extravagances, d'injures qui vont jusqu!à la rage, de doctrines absurdes et quelquefois scandaleuses : il porte la fureur jusqu'à dénoncer Malestroit. Cela ressemble à de la passion, mais ce qui vous étonnera, je crois, c'est un extrait d'une lettre de l'évêque de Pignerol, du mois de mars dernier, à un grand vicaire de l'évêque de Gap, et que celui-ci a imprimé dans son inconcevable factum. Voici cet extrait: (( Hé bien, que dites- « vous de ce fameux abbé de La Mennais, qui vient de jeter un « baril de poudre sur le feu, au milieu du clergé de France? (( 0 mon Dieu ! que l'on se console d'avoir une faible mesure (( de talents, lorsqu'on voit ceux qui en ont immensément en « faire un si triste usage. Voilà donc le troisième volume, « après l'abbé Maury et M. de Chateaubriand. )> Vous voyez ce qu'on gagne à défendre l'Église, et les encouragements qu'on reçoit dans son sein *. Combien de temps Dieu permeltra-t-il encore qu'on se taise là ? Ce silence, cette faiblesse, cet incompréhensible abandon de soi et d'aulrui, ne confirment-ils pas lamentablement mes pi évisions de l'avenir? Je vous prie de me mander ce que vous pourrez apprendre des dispositions de celui et de ceux que cela regarde principalement. Il est important que je sois instruit.

Tout s'en va en France de plus en plus : anarchie dans les Chambres, nullité absolue du gouvernement, ennui, dégoût, mécontentement universel, tel est notre état. La nomination

* L'évêque de Pignerol était fort lié avec M. de Senfft, qui lui demanda des explications au sujet de ces propos, si étrangement mis en circulation par l'évêque de Gap. On peut voir, annexée à la lettre 224, ce que le premier de ces deux prélats répond pour se justifier, et ce qu'il dit de V inexplicable indiscrétion du grand vicaire de son collègue. Remarquons ces mots qui semblent admettre l'authenticité de la lettre mal à propos publiée. Comment les termes de cette lettre peuvent se concilier avec les sentiments exprimés dans celle que l'évêque de Pignerol adresse à M. de Sentît, ce n'est pas nous qui le dirons.

fin duc de Laval au ministère ressemble au léger souffle qui effleure les lèvres du mourant K Toute cette agonie est bien pénible. 11 n'y a rien qui soutienne l'âme, comme dans les crises. On étouffe, on défaillit, on ne sent que l'angoisse du dernier labeur. Que le bon Dieu ait pitié de nous!

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