A LA MÊME
Le 8 mai 1829.
Je suis profondément touché de ce que vous voulez bien me dire de bon, de pieux et d'aimable sur la perte cruelle que je viens de faire ^. Votre lettre et celle de M. de Senfft m'ont été d'une grande consolation, et mon pauvre frère sentira vivement le prix de votre souvenir en cette circonstance. Je suis, ce me semble, bien résigné à la volonté de Dieu, mais la nature souffre. Le poids de la vie s'aggrave en allant, et les forces s'usent ; ce qui m'en reste est si peu de chose, que peu d'atteintes suffiront désormais pour les épuiser tout à fait : sur cela, comme sur tout le reste, je m'abandonne, et sans réserve, à la Providence.
* Le ministère Martijçnac, après le retrait des lois communale et départementale, menacé dans son existence par l'appui perfide que la droite de la Chambre prêtait aux impatients de la gauche, avait à présenter le budget. Il voyait une difficulté dans la vacance effective de deux des ministères, celui de la Justice et celui des Affaires étrangères. Il importait surtout de remplacer M. de U Ferronnays, sur l'héritage duquel M. de Polignac avait d'inquiétante s prétentions. M. de Chateaubriand, M. Pasqiiier et M. de Mortemart étaient les candidats offerts, par les différentes fractions du cabinet, au choix de Charles X. On ajouta sur la liste de candidature le nom de M. de Laval- Montmorency, ambassadeur de France à Vienne. « C'était, dit M. de Vaulabelle, un homme modéré, mais sans antécédents et sans signification politique. » Ce fut ce dernier nom que Charles X choisit. La nomination parut dans le Moniteur du 25 avril. M. de Laval refusa cependant, effrayé de la rivalité de M. de Chateaubriand, que soutenait l'influence du journalisme. M. Portalis accepta, au contraire, le portefeuille des Affaires étrangères, mais à condition que la première présidence delà Cour de cassation, vacante par la morl d'Henrion de Pansey, lui demeurerait assurée d'avance. Cet étrange cumul fut consacré par les ordonnances du 44 mai.
^ La mort du < pauvre petit Louis, » dont il est encore question dans la lettre suivante.
Je VOUS remercie de la lettre de la comtesse R. S que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Il importe beaucoup de savoir ce qui se passe là, comment on y juge, comment on y parle, et enfin ce qu'on peut s'en promettre pour l'avenir. Ce repos, au milieu d'un si prodigieux mouvement, ce silence, au milieu du bruit de l'erreur et du tumulte des opinions, cette apparente neutralité entre le bien et le mal, le vrai et le faux, est une grande épreuve pour la Foi; cela ne s'était pas vu encore, et les mauvais en triomphent : ils se croient forts, parce qu'on se montre faible; ils croient pouvoir tout oser, parce qu'on ne résiste à rien. La voix qui, depuis dix-huit siècles, ne s'était pas tue un seul moment, est devenue tout à coup muette. Les peuples étonnés prêtent l'oreille et se disent : « Le sanctuaire est vide, il n'en sort plus rien. » En vérité, le monde est bien malade ! Et pourtant, que de ressources encore, si seulement l'on voulait ! Mais Dieu a étendu un voile sur les esprits, et il a dit à la Puissance, comme au figuier de l'Évangile : Sèche- toi !
J'espère que la comtesse Louise sera entièrement rétablie quand vous recevrez cette lettre. Vous avez le printemps et presque l'été, tandis que nous sommes encore en hiver ; jusqu'à présent, nous n'avons pas eu un seul beau jour : de la pluie et du froid, du froid et de la pluie, voilà ce que nous avons depuis six semaines sans interruption.
J'ai reçu dernièrement une lettre de M. de Vitrolles, qui, sans douleur aucune, a perdu dans une nuit, presque entièrement, l'usage de l'œil droit; j'en suis fort affligé, et d'autant plus, que cela est inquiétant pour l'œil qui est resté sain : on lui a fait faire beaucoup de remèdes qui n'ont rien produit.
Mille vœux et mille tendres respects.
* M"" Riccini.
225, - A MADEMOISELLE CORNULIER DE LUCINIÈRE.
Le 11 mai 1829.
Votre lettre, mon excellente amie, m'aurait fait plus de plaisir, si elle me donnait de meilleures nouvelles de vos santés à toutes; la mienne a été fort mauvaise depuis que je ne vous ai écrit, et je suis encore extrêmement faible. La mort de notre pauvre petit Louis, au moment où il allait venir prés de moi continuer ses éludes, m'a tout à fait abattu. La vie n'est qu'un long tissu d'afflictions. Vous pouvez vous faire une idée de la désolation de la mère, du père et de toute la famille. Enfin, Dieu l'a voulu ; il faut se soumettre, espérer qu'un jour on se retrouvera dans un monde meilleur.
La position de l'Archevêque * n'est pas agréable. Se taire, après de pareilles accusations, est une chose pénible, pour peu qu'on ait de conscience, ou même d'amour-propre; mais aussi, que répondre? Du reste, il n'a fait son Mandement, dit-on, que pour avoir le cordon bleu à la Pentecôte : — c'est là son « saint Esprit. ))
On me mande de Rome que Léon XII n'avait, dans son cabinet particulier, que deux gravures : une image de la sainte Vierge et mon portrait, qu'il avait fait placer au-dessous^. J'ai pensé que cette petite anecdote vous ferait plaisir, et vous rassurerait, au besoin, sur ma catholicité.
Je suis, comme vous, un peu étonné qu'on laisse là l'abbé Le Tourneur; voilà des années qu'il se ménage; il ne lit pohit pour ne point parler; il se tient prudemment à honnête distance de ce qui déplaît et de ce qui inquiète; et tout cela, zéro. C'est affligeant. Oh! la bonne politique que de n'en point avoir, d'aller droit son chemin, et de ne désirer au ciel et sur la terre que la volonté de Dieu ! J'ai été fort aise de la nomination de l'abbé Carron ^, parce que je crois que ce sera un
* Mgr de Quelen.
* On peut voir, dans les Notes et souvenirs placés en tête de cette Correspondance, comment ce portrait se trouvait dans le cabinet du Pape.
* Le neveu du directeur des Feuillantines.
bon évêque; et puis j'espère que son saint oncle priera pour lui, et lui obtiendra les grâces de lumière et de force dont il aura tant besoin.
Vous allez vous trouver bien seule, après tous ces départs. Mille tendresses, je vous prie, à notre bonne Villiers, à Angélique que j'ai tant d'envie de revoir, à Constance, Adèle, Clara, Hélène, et à mon cher père Carissan. N'oubliez pas non plus Jeannette, Jeanne, Peggy, et enfin tout ce qui se souvient de moi.
Il serait possible que l'abbé Gerbet, qui vous offre ses hommages affectueux, fit un petit voyage à Paris, dans le mois d'août; cela dépendra des circonstances : il est presque toujours souffrant; ce sont les nerfs qui le tracassent : j'espère que la belle saison lui fera du bien.
Mon frère court, en ce moment, la Basse-Bretagne ; je ne puis le voir que rarement, et chaque fois très-peu de temps. Pour moi, je suis l'homme du monde qui voyage le moins. Je n'ai pas pu aller une seule fois chez ma sœur. Écrivez-moi le plus que vous pourrez, mon excellente amie; c'est vraiment charité, car vos lettres me font grand bien. Vous savez que je suis tout à vous, à la vie, à la mort.
-m. — A M. LE COMTE DE SENFFT.
Le 28 mai 1829, jour de l'Ascension,
Quand est-ce que, nous aussi, nous nous élèverons au-dessus de cette terre? Quand nos pieds s'en détacheront-ils, et la regarderons-nous d'en haut? Il s'en allait loin de la vallée de larmes, dans la Cité de paix, là où la lumière ne tarit point, où ne pénètre aucun des vains bruits de ce monde, où tout est harmonie, vérité, amour; il montait vers son Père, et, longtemps après, l'œil de ses disciples le cherchait encore dans l'espace immense. Pauvres exilés, errants dans le désert aride et stérile de la vie ! oh ! quand nous sera-t-il donné de le suivre, et de prendre à jamais possession de la demeure qu'il est allé nous préparer ! Quis dabit mihi pennas ? Volabo et requiescam !
DE LAiMENNAIS. 51
La lettre dont vous avez l'extrême bonté de m'envoyer copie est digne de la vertu de celui qui la écrite*; l'extrait de la première est aujourd'hui répandu dans toute la France, et produit sur beaucoup d'esprits une impression fâcheuse. Il serait bien, je crois, pour l'intérêt des doctrines catholiques, que l'auteur arrêtât, par une déclaration publique, le mal qui se fait en son nom; il consultera là-dessus sa conscience : cela le regarde, et non pas moi.
Il ne veut pas entendre parler, dans un sens qui ne soit pas purement spirituel, de la liberté des enfants de Dieu. Ainsi un évêque ne comprend pas que Jésus-Christ a affranchi le genre humain dans tous les sens; qu'avant lui le peuple était nécessairement esclave; qu'en le délivrant de l'esclavage de l'erreur et du péché, il l'a délivré aussi de l'esclavage politique. Un évêque n'entend pas comment le christianisme a partout aboli la servitude, comment il a changé la société, et créé la vraie liberté, inconnue auparavant. Après cela, faites des livres, défendez la Rehgion, l'Église ; écrivez des traités d'arithmétique pour ceux qui avouent bien que deux et deux font quatre, mais qui ne veulent pas, pour rien au monde, que quatre et quatre fassent huit. Lorsque je viens à considérer l'étonnant phénomène que nous offre le temps présent, je trouve à peine assez de force en moi-même pour me consoler d'avoir rompu le silence que tant d'autres ont gardé si heureusement pour eux. L'Eglise était là, seule dans l'arène, livrée aux bêtes et aux gladiateurs; j'ai senti le désir de combattre pour elle, de la défendre selon ma faiblesse. Aussitôt évêques et prêtres accourent pour voir cela; les poches remplies de pierres, ils s'asseoient, et c'est à qui, de dessus leurs bancs, où ils se reposent à l'aise, lapidera le mieux le mal avisé, le téméraire qui a eu l'audace de s'exposer à la dent des ours et des tigres, sans mission; ceux même qui l'excusent de cette hardiesse s'irritent quand ses mouvements ne sont pas à leur gré; ils n'auraient pas fait comme cela, et la pierre arrive pour le lui prouver 2.
* La lettre de l'évêque de Pignerol, que nous citons plus loin.
- Nous donnons en note la lettre d'excuses du prélat, aux scrupules duquel
Ne pensez pas, au reste, qu'en jugeant ma position je voulusse qu'elle fût autre en ce qui me touche personnellement : sans doute, elle est pénible, considérée sous un jour humain; sans doute la nature, en certains moments, se soulève et souffre; mais ce que j'ai fait, je l'ai dû faire. J'ai obéi à Dieu, je le crois du moins, et jusqu'au bout, avec sa grâce, j'accomplirai ce qu'il demande de moi. Vous verrez, dans le Mémorial^ un article de l'abbé Gerbet sur le livre d'Affre ; l'abbé Rohrbacher en achève une réfutation plus étendue. Quant à mon
répondent indirectenrient ces dernières lignes, empreintes d'une amertume si légitime :
l'évêque de pignerol a m. le comte de senfft-pilsach.
« Pignerol, 17 mai 1829.
« Monsieur le comte,
« J'ai su toutes vos peinefe de famille, et mon cœur y trouvait un motif nouveau de redoubler me» vœux, pour attirer sur vous et sur tout ce qui vous entoure les bénédictions qui devaient adoucir la douloureuse situation où vous vous trouviez. Mais comme il est écrit : non dabis in aeternum flucluationem justo, la Providence vous a rendu au calme que ces nombreuses épreuves de douleur avaient dû un peu altérer.
« Eh ! bon Dieu ! pourquoi n'y a-t-il pas des eaux thermales sur les bords enchantés du lac Majeur/ je verrais alors se renouveler les moments si doux, si religieux, si honorables, où j'avais, l'année passée, le bonheur de jouir de votre compagnie; j'y suppléerai par le souvenir, par l'espérance et par la continuité de cmon tendre et respectueux dévouement.
« Vous me rendez un vrai service en m'apprcnant l'inexplicable indiscrétion du vicaire général de Mgr l'évêque de Gap : vous m'avez expliqué à notre illustre ami de la meilleure manière, parce que c'est la véritable. Mais à quelque chose malheur est bon, et Votre Excellence verra, par la lettre ci-jointe, que je vous prie de lire, ma profession de foi bien claire et bien franche sur l'ouvrage de M. l'abbé de Lamennais. Je vous avouerai pourtant encore, monsieur le comte, qu'il me semble que notre géant breton et catholique frappe bien rudement sur le respectable archevêque de Paris. Il me semble que l'huile sainte aurait dû un peu radoucir les coups portés sur une tête qui en avait éLé ointe : même dans une défense légitime, Je crois que l'on doit abonder en ménagements, et entourer les vérités qu'on leur dit d'une sorte de séduction de formes, où la franchise des regrets et de la vénération sert de passeport à tout ce qu'ils sont obligés de lire ou d'entendre.
« Soyez assez bon pour cacheter et mettre à la poste ma lettre à M. Arnaud, après que vous en aurez pris lecture aussi longuement qu'il vous plaira.
« Faites agréer mes hommages à tout ce qui porte le nom de Louis, chez vous, et à tous ceux et celles qui l'honorent si bien.
« Au nom de Dieu, souvenez-vous de moi dans vos saintes prières, et veuillez agréer toujours avec bonté les sentiments les plus respectueux et les plus distingués avec lesquels j'ai l'honneur d'être, monsieur le comte,' de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.
« f Pierre Jos., évêque de Pignerol. »
ouvrage sur la Société, je ne sais quand il paraîtra. Je m'occupe à présent, dans les courts loisirs qui me restent, d'une autre chose qui me semble plus pressée.
J'espère que l'air d'Arona hâtera la convalescence de la comtesse Louise, et fortifiera la santé de M'"* de Sentît. Tout à vous, cher ami.
Le 4 juin 1829.
Je suis profondément touché des contradictions de toute sorte par lesquelles il plaît à Dieu de continuer à vous éprouver; je lui demande pour vous, de tout mon cœur, patience et résignation. Les croix les plus pesantes, loin de nous abattre, devraient nous consoler; elles sont comme le signe du chrétien et la marque sensible de l'amour de Jésus-Christ pour ceux qui lui appartiennent; car il est écrii: qii il faut entrer par beaucoup de tribulations dans le Royaume des deux.
Nous approchons d'une crise terrible. Vous ne sauriez vous faire une idée de l'état de la France en ce moment. Le pouvoir se dissout avec une rapidité effrayante; les factions s'arrachent ses débris. L'anarchie des Chambres est au comble. On voit dans les discours des hommes qui préparent un bouleversement quels projets ils méditent, et le temps de l'exécution n'est pas loin. Les journaux, les cours publics, avec un concert qui suppose une direction suprême, poussent l'opinion vers le but que l'on veut atteindre, et qu'on atteindra infailliblement. D'un autre côté, le parti Villèle et le parti gallican, saisis d'une espèce de rage, remuent ciel et terre pourariiver à leurs fins parlicuhéres. Ce sont eux qui commenceront la persécution rehgieuse. L'enfer n'a rien produit de plus ignoble et de plus dangereux. Ils se sont emparés de l'Association catholique, qu'on n'a pas su défendre; Laurentie et Berryer s'en retirent : d'autres les suivront. Elle deviendra un instrument du mal, et c'est ainsi que tout semble concourir pour assurer
son triomphe. Certes, je ne m'en étonne pas ; c'est le contraire qui m'étonnerait. C'est pourquoi Dieu me fait la grâce de ne pas éprouver la moindre crainte à la vue de cet avenir si douloureux et si procham. J'ai la conscience d'avoir fait mon devoir, et je suis préparé à tout ce qui peut et doit naturellement en être la suite. Ce serait se tromper beaucoup que de croire qu'il y avait là quelque chose d'évitable par les calculs et les ménagements d'une politique humaine; ce sont eux, au contraire, qui ont tout perdu. Sauvons du moins la liberté du naufrage universel! Voilà ce que je me suis dit, ce que je me dis encore, ce que je me dirai tant qu'il me restera un souffle dévie.