‹ CorrespondanceChapitre 161 sur 224 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

Paris, 20 septembre 1840.

Je n'aurais pas tardé si longtemps à vous répondre, mon cher ami, sans une circonstance fort imprévue : l'arrestation de mon neveu*, arraché du sein de sa famille, à cent lieues d'ici, et conduit à Paris par deux gendarmes. Le délit qui sert de prétexte à cette odieuse violence, moi et beaucoup d'autres, à qui Ton ne dit rien, nous en sommes coupables comme lui; car il s'agit, tout simplement, d'association pour la Réforme électorale. En attendant, le voilà préventivement à Sainte-Pélagie, où on l'a placé dans le quartier des voleurs, partageant la chambre de deux condamnés, l'un pour fraude, l'autre pour escroquerie : telle est cependant l'infâme tyrannie sous laquelle nous avons le bonheur de vivre! j'espère ne pas sortir de ce monde avant de l'avoir flétrie encore une fois, avec toute l'indignation et tout le mépris qu'elle m'inspire'^.

Notre ami m'écrit de VitroUes qu'il éprouve encore « quelques ressentiments des maux passés, qui lui laissent cependant des jours et des nuits très-supportables. » 11 veut rester

1 M. A. Blaize.

- Voir la note à la pap;e suivante.

là OÙ iJ est jusqu'au 9 octobre, jour où se fera la translation des restes de M'"^ de Vitrolles dans un monument qu'il lui a fait élever, et où seront déposées aussi les reliques de cet ange qui était sa fille*. Je crains pour lui les émotions de cette cérémonie funéraire. Il ne sera de retour à Paris que le 20. Je me persuade, mon cher ami, que vous y serez aussi vers la même époque, et ce me sera une grande joie que de vous y revoir tous deux.

Mille tendres souvenirs ^

im. - AU MÊME.

Mercredi, 25 novembre 1840.

J'apprends, mon cher ami, par un billet de monsieur votre fils, que vous êtes malade depuis deux mois; je n'ai pas besoin, certainement, de vous dire combien je m'en afflige. Dès que les soins de mon procès^ me laisseront deux heures

* Le même monument a reçu, depuis, les restes mortels de M. de Vitrolles.

- Lettre supprimée ; A M. d'Ortigues. Paris, 25 septembre 1840.

^ Le procès dont parle ici Lamennais — et le dernier qu'il ait subi — est celui qui lui fut intenté à raison delà publication de sa brochure intitulée : le Pays et le Gouvernement . Cette brochure parut chez Pagnerre, le 13 oclobre 1840, au moment où la politique ultrà-pacifique de celui qui s'intitulait ; « le Napoléon delà paix» avait révolté tous les instincts généreux du pays. Lamennais insistait sur la honte de cette politique; il tonnait contre l'embastillement de la capitale ; il flétrissait les abus de police par lesquels on s'efforçait d'étouffer l'esprit d'association dans les classes ouvrières. Après s'être élevé contre le système des arrestations préventives, il disait, par exemple :

« Sous un prétexte quelconque, — le plus futile suffit, — on s'empare d'un homme qui gêne ou qui déplaît; — on l'ensevelit dans un cachot; on l'y tourmente de mille manières, on le sépare des siens, on l'associe à des voleurs, à des assassins ; on prolonge indéfiniment l'instruction ; elle durera des mois, des années même, s'il plaît ainsi aux minisires de l'arbitraire; aucune raison pour qu'elle finisse, car elle n'attire sur eux aucune responsabilité. Ils peuvent enlever le premier venu à sa famille, à ses affaires, le ruiner, le torturer, plonger dans une affreuse misère sa femme et ses enfants : loin d'avoir à craindre, je ne dis pas le châtiment, mais le blâme de ce monstrueux abus de pouvoir, ils seront remerciés de leur zèle.

«f C'est le régime oriental, moins le lacet : mais le supplice n'en est que plus long.

« Chez un peuple qui en est là, on ne doit plus parler ni de liberté, ni de so-

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