‹ CorrespondanceChapitre 163 sur 224 · A MESSIEURS LES OUVRIERS ITALIENS A LONDRES · texte numérisé non relu

A MESSIEURS LES OUVRIERS ITALIENS A LONDRES

Paris, 8 décembre 1840.

Je conserverai bien précieusement la lettre que vous m'avez lait l'honneur de m'écrire, et le cachet qu'elle accompagnait. Je ne suis rien, je ne puis rien; mais vous avez voulu encourager mes faibles efforts pour la défense des vérités qui sauveront le monde : nous avons en elles la même foi, et, dans la lutte du bien contre le mal, de la vieille Société contre celle qui cherche à naître, nous croyons fermement au triomphe final de Dieu et de V Humanité; de Dieu, principe et terme de toutes choses; de l'Humanité, qu'il conduit par des voies mystérieuses à l'accomplissement de ses destinées; et ces destinées seront belles, car ce sera vraiment le régne du Père céleste sur la terre, le règne de la justice et de la charité. Qui ne se réjouirait de souffrir pour coopérer à cette œuvre magnifique de la Sagesse suprême et de l'éternel Amour?

J'ai vu l'Italie, et je n'ai pu la voir sans l'aimer, sans croire qu'un grand avenir lui était réservé, et que, dans la transformation prochaine, elle aurait de hautes fonctions à remplir. Qu'elle s'y prépare par un travail actif et profond sur ellemême ; que, dans une pensée d'unité parfaite, elle se dégage

nin, Hello, etc., plusieurs membres du parlement anglais, un grand nombre de députés, assistaient à cette solennelle audience, « et l'arrêt l'ut prononcé, dilh Gazette des Tribunaux, au milieu de l'agitation la plus vive. » (V. le n" des 26 et 27 décembre 1840.)

' Chez M""' la duchesse de Vicence, douairière.

'•' LeUre supprimée : — .1 .)/. Arago. Paris, 2 décembre I8i0.

de ses mille entraves, notamment de celles qui lient Tesprit pour mieux lier le corps, des préjugés de lieu et des funestes jalousies nationales : n'êtes-vous pas tous frères? Qu'elle secoue la torpeur de son inertie ; que, prenant confiance en ellemême, elle s'exerce aux saints dévouements, à la pratique laborieuse du devoir ; qu'elle se fasse des mœurs pures et fortes. Alors, maîtresse d'elle-même, et invincible désormais, elle cessera de lever la tête pour chercher, hors d'elle, à l'horizon, le point d'où le salut lui doit venir : son salut, ce sera sa foi même, et la résolution inébranlable de chacun de ses enfants, de mourir, s'il le faut, pour elle. Gloire aux confesseurs, aux martyrs !

Peut-être ne me sera-t-il pas donné, messieurs, de voir aucun de vous en celte vie, qui passe comme une ombre; mais il en est une autre où nous nous verrons.

Recevez les vœux ardents que je forme pour vous, pour votre patrie, qui m'est particuHèrement chère, et qu'à jamais nous soyons unis, par le fond du cœur, en Dieu et en l'Humanité.

Votre ami très-dévoué ^ F. Lamennais *.

* Leltre supprimée : A M. de PoUer. Paris, 8 décembre 1840. - CeUe lettre aux ouvriers italiens de Londres répondait à l'Adresse suivante :

MAZZINl A LAMENNAIS.

« Londres, le 22 novembre 1 8*0.

« Les ouvriers italiens, formant une section de l'Association nationale, la Giovine Italia, m'ont chargé de vous adresser de leur part un cachet, comme symbole de leur ferme adhésion aux principes pour lesquels vous endurez la persécution, et pour que vous vous rappeliez quelquefois, en le regardant, qu'eux aussi vous honorent et vous aiment.

« Ils vous honorent pour le génie que Dieu vous a donné ; ils vous aiment pour l'usage que vous en faites.

« Ils savent que, dans toute votre carrière, vous n'avez eu, lors même que vous paraissiez vous séparer le plus des Apôtres de la démocratie, qu'une seule inspiration, l'amour du peuple, qu'une seule cliose en vue, le bien moral, intellectuel et matériel du peuple. Vous avez, pour trouver des éducateurs et des protecteurs au peuple, frappé à toutes les portes, essayé tous les Pouvoirs. Rois, Papes, clergé chrétien, aristocratie vous ont déçu, anathématisé, trompé.

1 « Vous avez senti que la vie de Dieu, intelligence et amour, n'était plus là; que pour trouver l'inspiration des choses futures et le dévouement pour les accomplir, il fallait descendre aux entrailles de la société, au sein de ce peuple d'oîi le Christ est sorti et pour lequel il est mort; et vous êtes venu au milieu de nous. Restez-y toujours! Dieu et le peuple ne vous trahiront pas. Le peuple vous donnera son amour en échange de la sainte parole que vous lui prêchez. El Dieu répandra sur

DÉCLARATIOIS

Je n'aurais rien à ajouter, messieurs, à la défense que vous venez d'entendre, si je ne tenais à m'expliquer moi-même sur un point qui me touche beaucoup plus que le résultat, quel qu'il puisse être, du procès qui m'est intenté. Je ne prolongerai que de peu d'instants la fatigue qu'a dû vous faire éprouver une séance qu'il n'a pas dépendu de mon défenseur ni de moi d'abréger.

Le mouvement de la pensée, au temps où nous sommes, temps de recherche inquiète, d'incertitude et de doute, entraîne les esprits en des voies très-diverses. De là une multiplicité confuse de doctrines souvent opposées entre elles, comme il arrive toujours aux époques de transition et de renouvellement, lorsque la Société, flottant entre un passé à jamais éteint et un avenir qui n'est pas encore, il n'y existe plus, sur presque aucun point, de croyances communes.

On ne doit pas, selon moi, se trop effrayer de ce travail nécessaire pour la reconstruction future, et que, d'ailleurs, nulle puissance ne saurait arrêter. Ayons foi dans l'esprit humain ; plus sûrement qu'aucun tribunal, et plus efficacement, il séparera le vrai du faux qui tombe de lui-même, quand on ne le re-

volre vie et sur votre mort la bénédiclion des grandes espérances et de ce calme prophétique qu'ignorent les méchants qui vous persécutent.

« Vous comprendrez la pensée toute religieuse qu'on a voulu exprimer sur le cachet que je vous adresse : Dieu et Humanité. Un seul maître au ciel, un seul interprète de sa loi sur la terre, c'est là le résumé de la foi de ceux qui en ont décidé l'envoi. Cette foi, ils ont entrepris de la faire germer, au sein de leurs frères, dans la patrie que Dieu leur a donnée comme atelier de travail pour le progrès de tous. Puisse votre forte, votre ardente parole leur être longtemps en aide, comme leur affection vous accompagnera jusqu'à la (in de votre carrière terrestre.

'< Pour l'Union des ouvriers italiens : « Votre ami dévoué,

« .1. MaZZI-M.

« Le secrétaire,

« Pu. PlSTRlCCI. »

* Ce fut après la réplique de son avocat au ministère public, à l'audience (lu 26 décembre 1840, que Lamemiais, se levant, prononça les paroles ici rapportées. Il est à regretter-, pour l'honneur du Pays, que les jn^es l'ournis par lui ne les aient pas mieux comprises.

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lève pas aux yeux des hommes, en le couvrant du manteau toujours respecté de la persécution.

Quoi qu'il en soit, dans la multitude des idées et des opinions enfantées par Tépoque présente, s'il en est, certes, que j'accepte, il en est aussi que je ne partage pas; et vous comprendrez que je doive d'autant plus m'appliquer à les distinguer, que l'incertitude à cet égard a pu être plus grande, chacun m'attribuant celles qu'il pouvait lui convenir de me prêter. Cependant, messieurs, vous avez vu que, si quelquesuns ont pu ou se tromper, ou feindre de se tromper sur mes vérilables sentiments, ce n'est pas que l'expression en ait jamais été obscure ou équivoque. En toute autre circonstance, je laisserais mes écrits répondre seuls à ceux qui m'imputent des principes qui ne sont pas les miens. Mais, en cette occasion solennelle, je crois devoir m'expHquer d'une manière nette et catégorique, afin que personne désormais, n'affecte de s'abuser sur ce que je pense et sur ce que je désire. On me connaît assez, du reste, je l'espère, pour être certain que je ne suis pas homme à voiler mes convictions, ni à composer avec ma conscience, pour quelque considération que ce soit. — Je n'ai pas besoin d'insister là-dessus.

Il existe dans notre Société des souffrances nombreuses et profondes : qui en doute? c'est un fait avoué universellement, et universellement aussi, les esprits s'occupent de chercher un remède à ce mal effrayant qui travaille plus ou moins toutes les nations européennes. La grande Révolution, dont la France, en 1789, donna au monde le premier signal, est loin d'avoir encore produit tous ses fruits, et c'est même à peine si l'on commence à bien comprendre que le principal doit être, et sera certainement, l'amélioration du sort du peuple. Que l'on se divise de bonne foi sur les moyens de réaliser cette améUoration nécessaire, on ne saurait s'en étonner; car si la science sociale n'offre aucun problème dont la solution importe davantage au bonheur de l'Humanité et à la paix de l'avenir, il n'en est point non plus, de l'aveu général, de plus compliqué et de plus difficile.

Je n'ai point ici à examiner les systèmes divers qu'a fait

naître une question qui se représentera désonnais sans cesse, jusqu'à ce qu'elle ait été définitivement résolue. Je pense, quant à moi, qu'ils ont tous, même les plus faux, un droit égal à l'examen, lorsqu'ils sont proposés sincèrement, et que, renaissant toujours tant qu'on n'y opposera que des réfutations judiciaires, ils ne disparaîtront que devant le jugement souverain de la raison publique, le jugement de la nation entière, seul et dernier arbitre de toutes les théories que peut enfanter la spéculation politique. Cette pensée, qui fut constamment celle des meilleurs esprits et des moins suspects de penchant pour les innovations audacieuses, est justifiée par l'expérience de tous les temps et de tous les heux.

Mais à quoi, messieurs, je tiens personnellement, — car chacun est comptable de ses doctrines à son pays, — ce que je tiens, dis-je, à déclarer très-expressément dans cette enceinte où ma voix aura plus de retentissement, c'est que, si j'appelle de toute mon âme les améliorations réclamées pai' les classes souffrantes, et qu'elles ont droit d'attendre de la Société dont elles sont le plus ferme appui, ma conviction intime, fondée sur de longues réflexions, est que ces améliorations d'économie sociale si désirables, si indispensables, ne sauraient s'effectuer que par des voies exclusives de toute violence, de toute perturbation anarchique, de tout désordre réel, par un ensemble de mesures progressives dont le bienfait doit s'étendre à tous les membres de la commune fa mille : c'est que l'avenir auquel nous aspirons tous ne sera point une négation, une destruction fondamentale de ce qui la précédé, mais un développement des germes de bien que le présent renferme en son sein, et qu'y étouffent les passions mauvaises; c'est enfin qu'à mes yeux, la famille et la propriété intimement liées aux croyances morq^es, sans lesquelles nulle vie, sont les bases premières de toute société.

Encore une fois, messieurs, voilà ce que je tenais à proclamer ici. Peu m'importe le reste. Je suis trop peu de chose pour vous parler de moi, de ce qui me touche uniquement.

Vous prononcerez selon votre conscience.

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