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A M. LE BARON DE VITROLLES

A la Chênaie, le 9 janvier 1829.

Vos lettres se suivent de bien loin, mon bon ami, et je m'en afflige. J'étais habitué à quelque chose de meilleur et de plus doux. Encore si je pouvais dire : il est heureux, son esprit est tranquille, son cœur content; mais où esl-ce donc qu'il y a aujourd'hui contentement, tranquillité? J'entends tout le monde se plaindre, et moi je me plains aussi; chacun a sa part de ce poids de malaise qui pèse sur la société. On est dans l'attente de ce que produira la session qui va s'ouvrir. M. Gottu, dans un dernier écrit, assez remarquable, nous annonce une révolution. Là-dessus la Bévolution jette les hauts cris, et jure « qu'elle est la meilleure personne du monde, qu'on la calomnie indignement, qu'elle veut l'ordre, la paix, les Bourbons; » et tout cela est très-vrai : elle veut Tordre, pourvu qu'elle le fasse à son gré; la paix, pourvu qu'on lui obéisse; les Bourbons, pourvu qu'ils consentent à s'en aller, n'importe où. Et, là-dessus, voilà qu'on ouvre de grands yeux pour voir ce que feront et diront MM. les députés; et moi je crois que, comme de coutume, ils diront force sottises, et en feraient encore davantage, si faire n'était plus difficile que parler.

Ce qui retardera la crise, inévitable cependant, c'est que le

libéralisme attaque moins encore le trône que le ministère. Ce moyen est le plus sûr, mais le plus lent. Les masses ne s'échauffent pas pour porter au pouvoir Messieurs tels et tels; et lorsque Messieurs tels et tels viennent à penser qu'ils pourraient bien devenir des gens à portefeuille, ils pensent aussi que ces portefeuilles, une fois obtenus, seront bons à garder, et qu'il ne faut donc pas ébranler tout à fait ce qui est, et se culbuter d'avance soi-même. Ainsi, je conçois que ceci puisse traîner encore quelque temps; pas trop longtemps toutefois, car il y a des choses derrière les hommes; il y a des doctrines, des opinions, des intérêts, des passions, l'impérieux besoin d'un autre état qui précipite les partis tout entiers sur leurs chefs, et les emporte en un moment bien au delà de leurs volontés. J'ai consigné mes prévoyances, vraies ou fausses, dans un nouvel écrit, qu'on imprime, et que je ferai remettre à M. de Courchant % pour qu'il vous l'envoie parla première occasion qui se présentera; je vous prie de m'en dire votre pensée en ami, c'est-à-dire avec une franchise sans miséricorde. Je sais d'avance que nous ne serons pas du -même avis en tout. Vous me trouverez probablement trop hardi, trop désolant, trop décisif. J'ai cependant aussi mes espérances, comme vous le verrez, mais pas prochaines. Il m'est impossible de comprendre un vrai retour vers l'ordre, sans qu'auparavant un grand changement ne se soit opéré dans les esprits et dans Tordre extérieur de la société. Rien ne saurait rester tel qu'il est, et rien ne saurait changer si tout ne change. Ce n'est pas ce qu'il y a de plus agréable dans notre position.

Veuillez, mon bon ami, faire agréer mes vœux à M'"^ de Vitrolles et àM"^^AméUe'^; ils s'accompliront sans aucun doute, ainsi que ceux que je forme pour vous, s'il suffit qu'ils viennent du cœur. J'ai l'espoir qu'un hiver plus doux que celui de nos climats sera favorable à la santé de M"^^ Amélie. Ici, nous avons eu, excepté depuis deux jours, un temps constam-

* Homme d'affnires de W. de Vitrolles. Il ne faudrait pas le confondre avec l'auteur des prétendus Mémoires de Madame de Créqni.

- M"* Amélie de Vitrolles, à qui Lamennais donne ici son litre de chanoines?c.

ment humide, dont nous commençons à craindre les suites. Heureusement qu'il commence à geler.

Quand vous écrirez à l'abbé Shasten, faites-moi le plaisir de lui parler de moi. J'ai reçu dernièrement quelques lettres de Gap. 11 paraît que votre pduvre évèque s'en va, perdant chaque jour le peu de sens qu'il avait. De pareilles gens, dans de pareilles places, sont une vraie calamité. A son dernier voyage ici, mon frère m'a chargé de vous offrir, quand je vous écrirais, ses hommages et ses amitiés. Ses établissements se maintiennent et s'accroissent; mon affaiie va bien aussi: j'espère que le bon Dieu continuera à les bénir. Adieu, cher, très-cher ami ; vous savez avec quelle tendresse je vous suis dévoué.

Le il janvier 1829.

La Providence qui nous a rapprochés une fois, bien cher ami, et au moment où je n'y voyais presque aucun jour, saura bien nous rapprocher une seconde, quand cette douce réunion entrera dans ses desseins. Nous vivons dans un siècle si mobile ! Qui peut se dire : je serai demain ici ; demain, mes pieds fouleront la même terre, et mes yeux verront le même ciel? Tout se prépare encore pour de grands ébranlements. Les hommes seront emportés comme la paille par la tempête, et qui sait si le bon Dieu ne nous jettera point sur le même rivage ? Je suis pleinement convaincu que la Société ne saurait être guérie par les moyens ordinaires ; que les gouvernements, altérés dans leur principe, ne peuvent ni la régénérer, ni se régénérer eux-mêmes ; que dès lors une dissolution entière, absolue, est inévitable, et qu'ainsi on doit moins la considérer en elle-même que dans ses suites, y voyant une de ces crises, terribles à la vérité, mais nécessaires au renouvellement de la vie, selon les lois éternelles du monde moraL Quand un certain nombre d'hommes, saisissant fortement certaines vérités qui sont le fondement de l'ordre, se trouveront

ainsi unis entr'eux, alors existera le germe d'une société nouvelle, et la force qui se développera de toute nécessité dans son sein, prévaudra, et même promptement, sur toutes les forces désordonnées ou antisociales. Pour arriver là, il faut deux choses : éclairer les esprits par la discussion, fortifier les âmes par le combat ; d'où il suit que la liberté, ou possédée ou cherchée, est aujourd'hui le premier besoin des peuples et la condition indispensable du salut . Si le Pouvoir se plaçait à la tête d'un pareil mouvement, il nous sauverait et se sauverait lui-même. Mais le peut-il? je l'ignore. Ce que je sais bien, c'est qu'il ne le voudra pas. Il faut donc que tout se fasse par les peuples, c'est-à-dire, par un peuple nouveau, formé peu à peu sous l'influence du christianisme mieux conçu, au milieu des nations en ruines. Voilà ce que vous verrez indiqué, quoique encore vaguement, dans mon dernier ouvrage. Je m'efforce de fixer le point où les bons doivent se réunir, et je leur dis :

Gedachte jeder wie ich, so stande die Macht auf

Gegen die Macht, und wir erfreuten uns aile des Friedens *.

L'illusion du pauvre P. Vent.... n'est pas de jeune date. Dès qu'il fut question du voyage de C... ^ à R..., il se flatta tout aussitôt de l'attirer à ses sentiments. Je m'efforçai par l'entremise de M""^ R. ^, de lui faire comprendre la folie d'un pareil projet, que voilà enfin réalisé avec le succès qu'il s'en promettait. Je lui ai encore fait dire dernièrement d'être sur ses gardes, qu'on l'amusait par de belles paroles; et que son prosélyte se moquait de lui ; mais il ne le croira que lorsque les faits ne lui permettront plus d'en douter. Il y a fort apparence que cela ne tardera pas ; car la maladie de M. de La Ferronnays *, qui amènera probablement un changement dans

* « Si lout le monde pensait comme nous, la Force s'élèverait contre la Force, et nous aurions la paix. »

* M. de Chateaubriand et sa fameuse ambassade de Rome. 5 M™« Riccini.

* Le 2 janvier, aux Tuileries, M. de la Ferronnays éprouva une défaillance dont les suites furent assez graves pour faire perdre tout espoir de le voir rester plus longtemps dans le cabinet. Cet événement amena M. de Polignac sur la scène politique, et non M. de Chale^briand au ministère des affaires

le ministère, peut reporter bientôt l'homme aux affaires étrangères, ou son dépit au Journal des Débats.

Je suis bien aise que Vat... ^ ne fût pas le confrère de Desglajeux. C'était un bruit public. Du reste, on loue beaucoup sa piété, et l'ordre tout chrétien établi dans sa maison. Vx vobis, hypocritx!

Recevez, mon cher ami, et vous, et M'"^ de Senflt, et la comtesse Louise, m^s vœux, mes respects, et tout ce qu'inspire la plus tendre amitié -.

Le 50 janvier 1829.

Je suis bien sincèrement affligé de la maladie de M. Daisor, et touché du surcroît d'embarras et de soucis qui en résulte pour M. de Senfft, dans un moment où vous auriez tous si grand besoin d'un peu de tepos, après tant de souffrances et de traverses. Il semble que la mauvaise influence de l'an dernier se prolonge partout. Notre pauvre abbé Gerbet, qui vient de finir un bel ouvrage sur l'Eucharistie, que vous recevrez dès qu'il paraîtra, est sur les dents. Un autre de nos jeunes gens est malade d'une affection sérieuse au cœur, et nous avons en outre deux domestiques sur le lit. Tout cela ne me rend pas la vie plus aisée : j'ai perdu le sommeil; à peine puis-je dormir trois ou quatre heures, et quelquefois moins, ce qui m'affaiblit beaucoup. Il faut pourtant que tout marche ; la Providence aidera; je la prie d'aider le bon clievaher d'Olry à se souvenir qu'il m'avait promis de contribuer de quelque chose à l'œuvre que j'ai entreprise, et qui a grand besoin d'être soutenue. M. de Senfft me ferait grand plaisir, s'il n'y voit pas d'inconvénient, de lui en parler à l'occasion.

étrangères. Celui-ci fut cependant présenté plusieurs fois à Charles X par le ministère Martignac, comme pouvant succéder à M. de la Ferronnays; mais c'était pour écarter la candidature de M. de Polignac.

* M. de Valimesnil.

- Lettre supprimée : — A M'"^ la baronne Champ/. 16 janvier 1829.

« CORRESPONDA^sCE

Je n'ai point encore vu le discours du Trône. Ce sera probablement un chef-d'œuvre d'insignifiance. Les ministres ne peuvent ni rester, ni s'en aller; ils n'ont aucune force par ■eux-mêmes, et ne savent où en chercher*. Au fond, nous n'avons pas même l'ombre d'un gouvernement. Si vous aimiez un peu moins Tisa, je vous proposerais de nous le céder; nous lui donnerions les Affaires étrangères ; ce serait au moins une place rempHe, et mieux qu'elle ne le sera vraisemblablement. La nomination prématurée de Feutrier à la pairie, indiquerait qu'il sent sa position chancelante : ce misérable aura passé comme une trombe à travers l'ÉgHse. On continue de persécuter les écoles ecclésiastiques, ainsi que les collèges communaux dont les directeurs et les régents refusent de faire la Déclaration. Le diocèse de Rennes est menacé de perdre tous ses établissements : cela n'est rien encore prés de ce que nous verrons bientôt. Il est naturellement impossible que la persécution s'arrête à ce point. Au moins, si l'on se réveillait. Les catholiques belges sont, sous ce rapport, beaucoup plus avancés que nous, ce qui tient surtout à ce que, chez eux, le principe chrétien n'a point été altéré par le galHcanisme ; ils sentent la nécessité de se guérir de cette terrible maladie appelée royalisme, qui a peu à peu détruit toutes les forces de la société. Observez-en les effets en France. Jamais plus grande leçon fut-elle donnée à ceux qui ne ferment pas volontairement les yeux à la lumière ? et nous ne sommes pas au bout. 11 est temps qu'un nouvel esprit se remue dans les peuples, que tout ce qui a puissance aujourd'hui s'accorde à traîner vers l'abîme ; sans cela, .point de salut pour eux, non plus que pour les souverains. On sera promptement à même de juger des résultats de la session qui vient de s'ouvrir. Je ne crois pas qu'il y ait, en aucun sens, beaucoup d'élan dans la Chambre ; mais il s'agit de savoir ce

* En parlant des négociations ouvertes par ses collègues avec l'opposition libérale, et qui devaient amener à la direction des aCIaires publiques Casimir Périer, Sébastiani, Benjanjin Constant, Duvergier de Hauranne, etc., M. de La Ferronnays avait écrit, en décembre 1828 : « Je ne sais où nous allons, ^ous devions arborer notre drapeau au centre gauche; maintenant nous le traînons dans tous les coins de la Chambre. »

DE LAMENNAIS. î>

que la faction exigera d'elle ; car le pouvoir n'est plus maintenant dans aucun des corps de l'Etat. L'entrée du prince de Poligiiac au ministère hâterait la catastrophe *, et peut-être serait-ce un bien ; il n'a de force que tout juste ce qu'il en faut pour en donner à ceux qui veulent une révolution, et je m'étonne que ceux-ci ne l'aient pas senti d'abord. Un ministère simplement libéral est celui qui peut le mieux retarder la crise nécessaire; bien que la peur soit aveugle, je parie qu'elle le devinera, et s'en fera un mérite près de la lâcheté.

On dit que M. (de Haller a le projet de se retirer dans le canton de Soleure, où il a acheté une maison.

ft

Le 6 février 1829.

J'ai reçu, mon excellent ami, votre aimable lettre du 24 janvier, et le billet du 28, auquel était joint un mandat, sur Paris, de 50 francs. Je vous prie de remercier pour moi la marquise Violenline de l'intérêt qu'elle veut bien continuer de prendre à l'œuvre cathohque. Dieu bénira son zèle sur la terre, et le récompensera plus haut. La santé de l'abbé G. est très-mauvaise, et la mienne fort affaiblie. Cependant tout marche, et j'espère beaucoup pour l'avenir. On pourrait tirer grand parti de l'Association catholique; malheureusement elle

* « M. de Polignac ministre! s'écriaient les journaux lorsqu'on apprit que le Roi venait de mander auprès de lui le représentant de la France en Angleterre... M. de Polignac est quelque chose de plus et de pire que M. de Villèle. » Quant au ministère, il était partagé. MM. de Martignac et Roy acceptaient ce collègue, qui pouvait leur donner un lien personnel avec le monarque. Les autres membres^du cabinet, animés par M. Ilyde de Neuville et soutenus par l'opinion, résistaient, au contraire, et finirent par l'emporter. M. de Polignac repartit pour Londres, le 15 février, après avoir fait devant la Chambre des pairs une éclatanle profession de foi constitutionnelle, mais laissant derrière lui, réconciliés par ses soins et parfaitement unis, le parti clérical, dirigé par M. de Villèle, et la petite fraction ultra-monarchique qui obéissait à M. de la Bourdonnaie.

est mal conduite, et je crains bi,en qu'on ne finisse, à force de gaucheries, par briser cet instrument. J'ai personnellement peu à me louer de la Direction K

J'espère que vous recevrez mon ouvrage peu de temps après cette lettre : on a mis beaucoup de lenteur dans l'impression. Pour venir à propos, j'aurais dû paraître quinze jours ou trois semaines plus tôt Je penche à croire qu'on ne m'inquiétera pas. Le ministère est trop chancelant pour s'embarrasser dans une querelle qui nejui serait bonne à rien; cependant tout est possible, dans les temps où nous vivons.

Vous avez vu comment le ministère Polignac est tombé avant de naître. Cette nouvelle preuve d'impuissance royale montre où nous en sommes. Au fond, je ne pense pas que l'entrée de M. de Polignac dans le conseil eût rien changea l'état des choses; elle aurait, au contraire, servi de prétexte à des violences dont l'effet certain eût été de hâter la dernière crise. Ce ne sont point les hommes qui nous sauveront, et, dans aucune hypothèse, le salut n'est possible en ce moment. Jusqu'ici, les révolutionnaires ont tout emporté dans la Chambre, moins encore par le nombre que par celte force secrète, résultat de l'état moral des peuples, et qui soutient ou ruine les empires. Toute prévoyance qui ne sera pas fondée sur l'appréciation de ces effets nécessaires, trompera toujours. Je crois avoir dit dans mon dernier livre des choses utiles sous ce point de vue. Il y a quelque chose de bien triste à penser, et néanmoins de bien vrai. Les gouvernements ressemblent à un homme qui a perdu son équilibre, et qui ne peut le reprendre s'il ne tombe auparavant. Je ne vois pas comment ils pourraient aujourd'hui se mettre en harmonie avec TÉglise : invincibles, comme Antée, tandis qu'ils touchaient leur mère, l'Hercule révolutionnaire les a soulevés et les étouffe en l'air.

Dites, je vous prie, à la comtesse Louise, combien je me réjouis de sa meilleure santé; j'espère que le printemps réta-

* Les lettres de M. "Waille à Lamennais renferment, à cet égard, les détails les plus curieux. Nous en avons donné quelques extraits dans les Notes et Souvenirs placés en têle de cette Correspondance,

blira celle de M"^" de Senfft. L'année dernière a été terrible partout, et nous nous en ressentons partout.

Veuillez faire agréer mes remerciements et mes tendres hommages au bon marquis d'Azeglio. L'Analyse de Paravey, par l'abbé Rossi, est un morceau trés-remarquable; il a rendu intelligible ce qui semblait comme impossible à débrouiller. La Défense, du professeur Leoni, est d'une grande netteté et d'une grande force. Il est bien à désirer que de pareils hommes se multiplient en Italie : ils avanceraient singuHèrement l'œuvre de la régénération sociale.

Je vous féUcite de la nomination de l'abbé Ghizzi. Plût à Dieu que la Suisse fût aussi bien pourvue! Quand R ^.. se réveillera, ce sera le moment de la résurrection du monde; mais rien n'annonce encore que ce moment soit prochain. Il y a des temps de sommeil, comme celui de Jésus-Christ sur sa barque; et puis, tout d'un coup : Imperavit ventiset fliictibusy et facta est tranquillitas magna !

En attendant, résignation, patience et paix au sein de la tempête. Tout à vous bien tendrement, mon cher, si cher ami.

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