A MADEMOISELLE CORNULIER DE LUGINIÈRE
Le 15 février 1829.
Je serais mille et mille fois inexcusable, ma bien bonne amie, si ma santé toujours plus faible et mes occupations toujours plus nombreuses m'avaient laissé depuis trois mois un quart d'heure de loisir. Le fait est que je me suis reproché bien souvent mon silence, ce qui ne m'a mené à rien, comme vous voyez. D'autres n'auraient peut-être pas été fâchés que je l'eusse gardé ; et voilà comme on ne peut contenter tout le monde et son père. Vous avez maintenant entre les mains ce pauvre livre, dénoncé par M. Genoude avant qu'il eût paru ; le sera-t-il après? Dieu le sait, et je ne m'en inquiète guère. Cette question sera, au reste, prochainement décidée. S'il me
* On sait que cette initiale désigne Rome.
faut aller à Paris, j'aurai du moins le plaisir de vous revoir plus tôt que je ne l'espérais, et ce sera certainement une douce compensation. Je m'attends aux cris ordinaires; pendant six mois, je ne serai pas bon à donner aux chiens; et puis, quand les faits viendront vérifier ce que j'annonce, on dira tranquillement : « 11 avait raison. » Ainsi va le monde; sot il est né, sot il mourra : passe, s'il n'était encore plus méchant qu'il n'est sot.
Je n'ai pas été, depuis mon retour, une seule fois à Trémigon; ainsi je ne saurais vous en donner de nouvelles : donnez-moi des vôtres, à tous. Comment est la bonne ViUiers, Angélique, Adèle, Hélène, Clara, le cher père Carissan, vos bonnes domestiques, Mako, les tourterelles, les serins, les poules et les poussins en coque et hors de coque ? L'abbé Le Tourneur me paraît étroitement renfermé dans la sienne. Où est-il? que devient-il? que fait-il? que dit-il? il y a une éternité que je n'ai reçu de lui signe de vie. Lepauvre abbé ^ est toujours tourmenté de son estomac; il vous offre ses hommages. Avez-vous reçu une lettre pour la Pologne, qu'il vous adressa vers la fin d'octobre ou le commencement de novembre?
Mon frère est en mission dans le pays de Basonges, près d'Antrain. Cette mission durera six semaines. C'est une grande fatigue pour lui. Je vous demande en grâce de ne pas reculer devant celle de me répondre. Un souvenir de vous me fait tant de bien! Si je ne me dérange ou n'avance mes projets, je vous reverrai l'automne prochain. Faites-moi le plaisir de faire remettre le billet inclus à M. Bailly.
Adieu, chère et bonne amie, je suis et serai toujours du fond du cœur tout à vous.