A M. LE BARON DE VITROLLES
Le 8 février 1830.
Je suis charmé, mon cher ami, que le ministère ait dérogé pour vous à son système d'inaction * : je sais bien que c'était justice ; mais ce n'était pourtant pas un puissant motif de remuer. Enfin voilà qui est fini, ot les avantages qui en résulteront pour vos arrangements de famille me tranquillisent encore sur un point qui me touchait vivement. Berryer aussi a eu, mais plus aisément, sa nomination ^ 11 est vrai que c'est autre chose, et quelque chose qu'en vérité je ne saurais prendre sur moi de souhaiter à mes amis : tout se fausse dans les positions fausses, et surtout l'esprit. Or, quelle plus fausse position que celle d'un député obligé de s'annuler volontairement, ou de se joindre à un parti dont il est impossible au bon sens de rien attendre qu'un certain genre de désordre particulier? Ces braves gens de la Chambre ont à choisir entre la goutte et la gravelle, et toutes leurs querelles ne vont qu'à savoir laquelle des deux est la meilleure et doit l'emporter. Pour moi, qui ne suis ni pour l'une ni pour l'autre, mais pour la santé, je les laisserai dire et faire tout ce qui leur plaira, en repoussant de mon mieux ces deux grands bienfaits dont nous veulent gratifier le côté droit et le côté gauche ; ils mériteraient tous deux qu'on les mît aux prises, en plein air, par le temps qu'il fait.
Quelque désir que j'aie de vous voir, et pour tant de raisons, je ne prévois pas qu'il me soit possible de songer de sitôt à un voyage à Paris. Je suis lié, garrotté par les circonstances et par le devoir. Mais, si des circonstances me retiennent au fond de la Bretagne, d'autres circonstances ne pour-
* En faisant entrer M, de VilroUes à la Chambre des pairs.
^ Comme député. M. Berryer venait d'être nommé au Puy (Haute-Loire), par l'influence du ministère, à une faible majorité. Il a obtenu depuis de plus beaux triomphes électoraux, qu'il ne devait qu'à lui seul.
DE LAMENNAIS. il7
raient-elles pas vous arrêter où vous êtes maintenant *? Je le désire pour moi, et pour vous aussi, selon la nature des événements qui s'opposeraient à votre départ.
Veuillez faire agréer mes respectueux hommages à M""® de VitroUes, et me rappeler au souvenir d'Oswald et de Guillaume. Vous me feriez plaisir, mon cher ami, de dire à Berryer, si l'occasion s'en présente, quelques mots de mes affaires qui ne finissent point. Tout à vous, et à jamais.
Beugnot doit être maintenant assez content de sa charte; l'y voilà enfin placé ; c'est, au moins pour lui, la meilleure addition qui] y pût faire ^.
Le 40 février 1830.
Il était bien difficile qu'avec des nerfs aussi délicats, la comtesse Louise ne se ressentît pas d'un hiver aussi rude. Si les journaux nous ont bien informé, le thermomètre est descendu à 15 degrés, dans cette même ville où nous éprouvâmes, il y a dix-huit mois, des chaleurs si excessives. Ne vous effrayez donc pas trop d'une indisposition qui se dissipera sans doute aussitôt que mars aura ramené une température plus douce. Mais, hélas! avec cette peine, vous en avez encore bien d'autres; la divine Providence vous éprouve de toutes les manières : et à cela que dire? Dieu le veut! il l'a ainsi réglé dans ses desseins de miséricorde incompréhensibles. Ayez donc confiance, et recevez de sa main ce breuvage amer, mais plein de celte vertu secrète qui donne la vie, la seule vie réelle et désirable.
J'ai maintenant si peu de correspondances à Paris, surtout avec ceux qui s'occupent d'affaires, que je ne sais rien en po-
* A Paris, où M. de Yitrolles serait resté si, comme les journaux ne cessaient de l'annoncer, il avait été appelé à la direction des aïlaires publiques.
* M. Beugnot, le principal rédacteur de la Charte octroyée, venait d'être nommé pair avec MM. de la Bourdonnaie, de Yitrolles, Vallée, de Brancas- Céreste et de Tourzel. L'ordonnance de création est du 27 janvier 185').
litique que ce que les journaux nous en peuvent apprendre, et c'est bien assez pour s'entretenir dans le mépris des hommes^ et des choses. Il paraît qu'il a élé question encore de changements dans le ministère ; la session qui va s'ouvrir l'embarrasse avec raison ; il trouvera dans la Chambre « bien peu de sympathie, » comme on parle à présent; et, en dehors de la Chambre, quel est son appui? Je ne lui en connais aucun. La nation est lasse et détrompée de ce que l'on appelait le royalisme; il est vrai qu'à la place il n'existe rien encore. Seulement, on voit, dans le lointain, comme l'aurore d'une doctrine nouvelle projeter quelques faibles rayons dans les esprits. Le christianisme travaille, en dessous, dans les entrailles de la société, mais rien n'annonce qu'il soit encore près de se produire à la surface ; celte surface est, d'ailleurs, trop encombrée de vieilles ruines; il faut d'abord qu elle soit déblayée, et cette préparation d'un meilleur avenir s'accomplira peut-être plus rapidement qu'on ne pense. L'Europe tout entière se disloque. Voyez l'Angleterre; et, dans un autre sens, voyez la Belgique : Tune est le passé, et l'autre est l'avenir.
Ne vous étonnez point si je vous écris moins souvent que je ne le désirerais : je succombe sous une multitude d'occupations diverses, qui me laissent à peine le temps des repas. J'ai quelquefois rêvé le repos, mais il n'y en a point sur la terre : il faut s'arranger pour en jouir plus haut.
Mille respects et mille tendresses.
Le 19 février 1830.
Voilà, mon cher ami, ma réponse à M'"'' Riccini : je lui parle de vous selon mon cœur, et comme vous le désirez. Ce que vous me dites du mieux qu'éprouve la comtesse Louise me fait un plaisir extrême; tant de souffrances ont dû l'affaibhr beaucoup; mais, à son âge, les forces se rélabhssent promptement, et l'approche du printemps, dont vous devez ressentir les
premières influences, hâtera encore, je l'espère, le retour de sa santé.
Vous me demandez ce que je fais. Hélas ! presque rien, quoique j'aie une multitude d'occupations. Ma grande affaire exige beaucoup de soins ^; elle se développe, malgré le manque absolu de ressources, et des obstacles nombreux. Je fais un cours d'hébreu et un cours de théologie; j'écris par an un millier de lettres ; et puis, souvent malade, je ne sors point d'un état de faiblesse qui ne peut que croître désormais : voilà ma vie. Je suis dégoûté d'écrire, en voyant qu'au lieu d'être soutenu, ceux même qu'on défend se tournent contre vous. Quel bien pourraiton espérer de faire, tandis qu'il en sera ainsi? et ajoutez à cela les secrètes noirceurs, les sourdes persécutions des coteries dévotes. Il vaut mieux se taire, et songer à soi, c'est-à-dire à son salut. La Providence a ses desseins dans ces prodigieuses contradictions qui nous étonnent : je les adore les yeux fermés, résolu de garder le silence, jusqu'à ce qu'un devoir bien précis et bien évident m'ordonne de le rompre.
Il paraît qu'un certain nombre d'évêques se sont entendus pour faire du gallicanisme dans leurs Mandements de carême; on n'a pas le droit de s'en plaindre ; on les y a suffisamment encouragés.
Vous aurez eu une lettre de félicitation à écrire à M. Weld \ Je crois que cette nomination fera un bon effet en Angleterre.
L'abbé Gerbet vous prie d'agréer ses affectueux hommages. Adieu, cher ami : je suis et serai toujours à vous du fond de mon cœur.