‹ CorrespondanceChapitre 37 sur 224 · A M. LE BARON DE VITROLLES · texte numérisé non relu

A M. LE BARON DE VITROLLES

Le 1" mars 1830.

Pourriez- VOUS, mon bon ami, me rendre le service de réclamer, au ministère des affaires étrangères, un paquet que l'évêque de New-York, actuellement à Rome, a dû m'adresser

* Il s'agit toujours de Malestroit.

2 Promu au cardinalat.

par votre ambassade? Lorsque ce paquet sera entre vos mains, je vons prierai d'avoir la bonté de le faire remettre au bureau du Mémorial catholique, rue des Beaux-Arts, n'* 5, où l'on trouvera une occasion de me le faire passer. Mille pardons de mon indiscrète requête.

Au moment où cette lettre vous parviendra, vous connaîtrez le discours du trône, et vous aurez probablement quelques notions exactes sur la nature de la réponse que la Chambre se propose d'y faire. Ces discours et ces adresses ont quelque chose de drôle : c'est une espèce d'enseignement mutuel. « Voilà, messieurs, dit le roi, ce que j'attends des députés de mon peu[)le. — Voilà, sire, répondent les autres, ce que le peuple attend de son roi. » Et il se trouve, à la fin, que, des deux côtés, on a eu tort d'attendre; ce qui n'empêche pas de recommencer d'année en année, jusqu'à ce qu'il en vienne une où arrive enfin ce que personne ne voulait, et ce que tout le monde attendait. Au reste, je n'ai jamais été moins au courant de ce qui se passe, et je n'en ai aucun regret. Les journaux en apprennent toujours assez à ceux qui ne sont que spectateurs. Je vois donc ce qui se fait, c'est-à-dire rien ; et je prévois ce qui se fera aussi bien peut-être que ceux qui le feront, ce qui n'est pas beaucoup dire^ Ce que je voudrais prévoir, c'est

* ... Si je vous disais que je vous trouve bien noir dans vos perspectives politiques, très-cher, vous penseriez peut-être que, comme le commun des hommes, je trouve que tout va beaucoup mieux parce qu'on a un peu élargi la chaise sur laquelle je dois m'asseoir. Il n'en est pas ainsi ; mais, je vous le répèle, je crois la société des hommes, semper et ubique, la plus faible, la plus infirme des choses humaines; qu'elle marche et marchera toujours dans sa débilité naturelle; qu'il n'est donné à personne de la redresser ou de lui imprimer de meilleures forces; que ce que vous en dites aujourd'hui, avec le sentiment du mal présent, on a pu le dire de tous les temps, et on peut le dire de tous les contemporains, depuis Rome jusqu'à la République Argentine; qu'enfin nous arrivons quelquefois à échanger un mal contre l'autre, mais jamais à établir un bien réel et positif, tel que l'esprit, dans la beauté de ses vues et les grandeurs de ses conceptions, voudrait l'embrasser. D'après cela, vous pensez bien que je ne m'imagine pns de construire un palais dans le cratère de TEimi; mais je pense que nous autres, pauvres ouvriers, nous remplissons un devoir de manœuvres en jetant quelques pelletées de terre sur les crevasses qui se font à nos pieds, afin de n'être pas étouffés dans le moment... — M. de Vitrolles à Ijimennais. Paris, 10 mars 1830.

quelque bonne position pour vous, de la tranquillité d'esprit, enfin un avenir tel, sur tous les points, que peut le désirer quiconque vous aime comme je vous aime. Tout à vous, cher, bien tendrement.

Le 1" mars 1830.

J'ai encore recours à votre obligeance, mon excellent ami, pour vous prier d'acheminer, sans aucun délai, la lettre incluse à son adresse, après l'avoir lue. J'aurai, quoi qu'il arrive, dit la vérité, et, autant que je le puis, acquitté ma conscience ^

Je vois avec une grande peine, par la dernière lettre de M'"»^ de Senfft, que le bon Dieu vous éprouve toujours ; j'espère qu'il continuera aussi de vous donner la force nécessaire pour tirer de ces épreuves le fruit que, dans ses desseins de miséricorde, elles sont destinées à produire en vous. Souvenez vous surtout de ces paroles : Oportuit Christum pati, et sic intrare in gloriam.

Je ne sais rien en politique que vous ne sachiez déjà, et mieux que moi. Demain, le discours du trône, comme cela s'appelle, et puis l'adresse, et puis la guerre, dont l'issue oTre peu d'incertitude. Mais que le ministère reste ou qu'il tombe, cela ne change rien à l'avenir. On a voulu distraire les esprits par l'expédition d'Alger; en cela, l'on s'est, je crois, trompé beaucoup. Tout le monde ne voit dans cette entreprise qu'un moyen de faire diversion aux attaques contre le ministère, et, en définitive, un surcroît d'impôt; à moins que, Alger pris, on ne le gardât pour y fonder une colonie, ce que probablement les Anglais ne permettraient pas; la misère est au comble chez eux, et l'esprit de révolution y fait des progrés rapides. L'aristocratie, corrompue par les richesses et par le pouvoir, portera tôt ou tard la peine de ses anciens crimes et de ses fautes récentes ; elle compte, pour se défendre, sur ses forces maté-

* Autant qu'on peut le penser, il s'agit ici de quelque lettre-mémoire adressée au souverain pontife. Voyez plus bas, page 129, note 3.

rielles, et en cela Dieu l'aveugle. Quand le simoun de la démocratie viendra, et le temps n'en est pas loin, à souffler sur cette terre, tout ce qui paraît encore si vivant sera putréfié soudain par son haleine brûlante.

Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de Rodolphe. Vous savez, cher ami, avec quelle tendresse je vous suis inaltérablement dévoué.

Le 2 mars 1830.

Je regrette extrêmement, monsieur le marquis, de vous avoir parlé de cet inabordable Journal des Savants. On m'avait dit, à Paris, qu'il pourrissait, faute d'abonnés, dans les dépôts de l'imprimerie royale ; et là-dessus je m'étais imaginé que, sur un mot de vous, M. de la Bourdonnaie n'en refuserait pas un exemplaire : j'y voyais un moyen de plus de me tenir au courant de ce ^qui s'écrit dans un certain genre, et puis voilà tout. Maintenant, je vous supplie de n'y plus penser. Je vous prie seulement d'ajouter à vos bontés celle de remercier pour moi M. Rémusat de son obligeance, qui m'était déjà bien connue; ses Mélanges asiatiques font depuis longtemps partie de ma petite bibliothèque et n'en sont pas le moindre ornement ; j'ai aussi ses Recherches sur les langues tartareSy et j'attends impatiemment, avec toute l'Europe, le volume qui doit compléter ce bel et important ouvrage.

Bien que j'aie lu presque tout Balzac, dont le talent n'est pas assez apprécié de nos jours, je ne connaissais pas le mot admirable que vous me citez de lui ^ On avait encore, en ce temps-là, le sentiment du noble et du vrai. Le vieil esprit chré-

* Baizac-l'Ancien, cela va de soi. Voici le passage auquel il est lait allusion : — « Vos Belges sont des martyrs de la bonne et sainte cause. Ils se montrent bien dignes qu'on leur applique le beau mot de Balzac au sujet des Hollandais : Ils ont mérité d'avoir Dieu seul pour roi, puisqu'ils n'ont pu endurer d'avoir un roi pour Dieu... N'est-il pas vrai que voilà une belle parole? Mais ce n'est pas aux Tuileries qu'il la faudrait porter...» — M. de Coriolis à Lamennais, 24 février 1830.

tien, avant d'expirer, inspirait encore à quelques hommes de sublimes paroles. Aujourd'hui nous avons les discours du trône, et vous êtes, en ce moment même, à heu de faire la comparaison. Le plus curieux n'est pas le discours, mais la réponse qui y sera faite; nous en aurons le plaisir dans quinze jours; nous verrons, comme on dit maintenant, Vattitiide que prendra la Chambre, et puis Yattitude des ministres, et puis l'attitude de la monarchie : celle de M. de Polignac vous a un peu surpris *; je soupçonne qu'elle pouvait avoir plus d'art que de naturel, et, en cela, je le juge favorablement, car le naturel ici serait par trop simple. Quelque force que puis&e se sentir le président du conseil, les circonstances sont graves et trèsgraves, et il serait permis au plus hardi de ne pas se croire sûr de ce qui arrivera. Quant à la Monarchie, celle-là peut être tranquille; je suis entièrement de l'avis de ceux qui affirment tous les jours qu'elle ne saurait périr : elle est immortelle comme le couteau de Jocrisse, qui avait usé cinq lames et trois manches. Au miheu de ce qui se fait et de ce qui se fera, c'est là certainement une grande consolation. Veuillez assurer M"^^ de Coriolis que son souvenir en est une qui me touche cependant beaucoup davantage : j'aime à espérer que sa santé n'a pas souffert de ce rude hiver. Ménagez la vôtre, monsieur le marquis, pour des temps meilleurs, si la Providence permet qu'il en vienne. Quels qu'ils soient, ils n'ôteront rien aux sentiments pleins de tendresse que je vous ai voués, et n'y ajouteront rien non plus, attendu qu'il est impossible d'y rien ajouter..

Le 9 mars 1830.

Enfin vous voilà rétabhe, vous voilà vous-même, et ces tristes souffrances qui vous ont rendu l'hiver si pénible ne sont plus, comme lui, qu'un souvenir! Ma joie serait entière, si

* Au milieu de ceUe agitation qui court, la sécurité où j'ai trouvé M. de Poli<5nac, en honneur, m'a stupéfié; c'est un homme ou bien fort ou bien faible. — Le même au même, même lettre.

VOUS ne m'annonciez pas que M'"^ de Senfft est à son tour soumise aux mêmes épreuves, et que de malade vous êtes devenue immédiatement garde-malade. M. de Senfft aussi est indisposé. Un peu de repos, après tant de secousses, vous viendrait pourtant bien à propos à tous ; mais, puisque Dieu en juge autrement, c'est que j'ai tort de penser ainsi, et néanmoins le souhait reste; car celui qui ordonne la résignation n'interdit pas le désir.

Il paraît que le genre humain vous agrée peu en ce moment : j'avoue qu'il n'a rien, en effet, de fort aimable. Mais, plus je hs l'histoire, plus je m'affermis dans la conviction qu'il a toujours été très-difficile de trouver un point de vue sous lequel l'humanité se montrât moins hideuse et moins maussade. Fontenelle disait : « Les hommes sont sots et méchants; mais, tels qu'ils sont, j'ai à vivre avec eux, et je me le suis dit de bonne heure. » Ce mot est bien dans le caractère de cet homme qui n'était ni méchant ni sot, et qui pourtant, avec tout cela, ne valait guère mieux que les autres ; car, s'il avait moins de vices, il avait aussi moins de qualités, de celles surtout qui viennent de l'âme, et qui sont les meilleures et les plus belles, sans contredit. Mais, puisqu'il est question de sots et de méchants, parlons des ministres et de la Chambre : ce sont tous gens peu fontenelliens, et qui ne sauraient vivre ensemble; de sorte qu'on en est à savoir si ce sont les députés qui renverront les ministres, ouïes ministres qui renverront les députés; car il paraît clair qu'il faut nécessairement que les uns ou les autres s'en aillent ; et, comme il y a résistance des deux côtés, que M. de Polignac tient ferme et qu'il s'accroche fortement à la Royauté, la lutte pourrait devenir assez vive et amener ce qu'on appelle vulgairement une révolution : d'issue, il est assurément assez difficile d'en voir; ce qui fait que M. Cottu demande à grands cris la dictature, c'est-à-dire quelque grand diable d'homme qui vienne, sans prendre garde à lois ni à constitutions, jeter un seau d'eau sur les combattants. Pour moi, ce que j'augure de plus probable, c'est que nous nous approchons ou de la répuJjUque ou du despotisme; et, quand l'un ou l'autre sera venu, ce sera bien le moment, ou jamais,

de se souvenir de la maxime de Fontenelle. Mais laissons la triste politique. Uy a deux ans qu'on nous promettait un nouvel ouvrage de Manzoni ; pourquoi n'a-t-il pas paru? En France, nous avons Hernani, où il y a de très-grandes beau! es. On nous parle aussi d'une tragédie des Vêpres siciliennes, représentée dernièrement à Florence, avec un grand succès, dit-on. L'avez vous lue? et qu'en dites-vous? Goerres prépare, à Munich, un ouvrage sur l'histoire, qu'on dit être magnifique; je l'attends avec impatience, car je me suis remis à l'allemand, que je lis maintenant aussi facilement que l'anglais. Sur le nom de l'auteur, j'avais hiiyenirV Histoire universelle de Schlosser; mais j'ai été furieusement trompé : ce livre est écrit dans un esprit détestable, et suppose l'absence totale du sentiment des temps primitifs; il est d'ailleurs lourd et embrouillé. Je vais lâcher maintenant de connaître un peu Hegel, qu'un Allemand de beaucoup de mérite, avec lequel nous sommes en relation, appelle le Platon de l Antéchrist; j'en pourrais nommer d'autres qui en sont les Gondot et les Bâton K Mais voici qu'on vient m'interrompre, et je n'ai que le temps de vous réitérerl'assurance de mon respectueux etinaltérable attachement.

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