A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
Le 25 mai 1830.
Je vous plains, mon cher ami, d'être si prés de la scène où des hommes, estimables d'ailleurs, jouent gravement une farce si triste et si dégoûtante. Enfin, après huit mois d'attente, nous revoilà sous la férule de M. de Peyronnet et de M. Capelle*. Le premier a du caractère et du talent; le second a l'habitude des manipulations électorales ; mais l'un et l'autre sont tellement repoussés par l'opinion générale, que leur présence dans le ministère l'affaiblit certainement plus que toute leur habileté ne peut lui prêter d'appui : on s'en apercevra bientôt. Et quant au remède qu'on rêve peut-être, dans le cas où les électeurs enverraient une majorité hostile, on se trompe étrangement : la violence réussira mal. Chaque jour on voit se dissiper ce qui restait d'illusions royalistes. Défiance et répugnance, à peu d'exceptions près, voilà les sentiments qu'inspire le Pouvoir; on est las de ses faiblesses, de ses vacillations, de ses faussetés, de son rebutant égoïsme. Tout le monde cherche le salut
* MM. Courvoisier et de Chabrol, opposés à l'interprétation dictatoriale qu'on voulait attribuer à l'art. 14 de la Charte, donnèrent leur démission. M. de Peyronnet et M. de Chantelauze prirent, à leur place, les portefeuilles de l'intérieur et de la justice. Le premier consentit à laisser faire les élections par M, Capelle, préfet de Versailles, pour lequel on créa un nouveau département ministériel : celui des travaux publics.
ailleurs. Je ne sais s'il s'en doute, et je sais encore moins qui pourrait le lui apprendre, s'il l'ignore. Qu'y a-t-il autour de lui que des espèces de Calibans, altérés de faveur, et qui lui promettent tout, pourvu qu'il les enivre de cette liqueiw céleste? « Je serai ton sujet; je m'agenouillerai devant toi; je baiserai ton pied. » Quand chaque jour on entend de ces choses-là, il est naturel qu'on se dise que pourtant le mal n'est pas si grand, et que les hommes comprennent encore ce que c'est qu'un souverain légitime. Mais, à propos de comprendre, je suis charmé de voir tout ce que comprend M. de Montbel : instruction publique, administration intérieure, finances, il n'est rien qui ne soit de son ressort; c'est une capacité notable, comme dirait M. Fiévée. Pendant qu'on vous amuse de la sorte à Paris, et qu'on s'amuse de vous, on nous brûle en province. Les incendiaires parcourent les campagnes et menacent les villes même dans leurs lettres anonymes. Les paysans passent la nuit dehors pour garder les villages : plusieurs ont été brûlés, ainsi que quelques fermes; Tune des nôtres a échappé par une sorte de hasard; deux de ces misérables, au milieu de la nuit, avaient déjà pénétré dans le grenier à foin, lorsqu'un domestique les entendit; effrayés à leur tour, ils prirent la fuite; on les poursuivit, mais sans pouvoir les atteindre. En plusieurs endroits, on a réussi à persuader au peuple que c'étaient les nobles qui faisaient brûler les habitations du pauvre. Malgré de nombreuses arrestations, on n'a pu jusqu'à présent, à ce qu'il paraît, remonter à la source de ces crimes inouïs, au moins dans nos contrées.
Je forme des vœux bien vifs pour que la santé de M"'^ de CorioHs s'améHore, et qu'elle reçoive bientôt des nouvelles heureuses de l'expédition dont fait partie monsieur votre fils^ Vous dire avec quelle tendre affection je vous suis dévoué, mon cher ami, ce serait tomber dans une redite éternelle.
* L'expédition d" Alger, pour laquelle venait de s'embarquer le fils aîné de M. de Coriolis.
Le '28 mai 1830.
Je reçois à l'instant votre lettre du 14 mai, toute pleine d'une bonté et d'une douleur qui me touchent également. Au moins croyez que je souffre avec vous. Voilà une lettre pour madame R°'. Gomme je ne suis pas sûr d'avoir parlé convenablement, je vous l'envoie ouverte, afin que vous puissiez la supprimer, si elle n'est pas bien.
Je vous écrir-^i plus longuement bientôt. Aujourd'hui, je n'ai pas un moment à moi. Mon frère,' que je n'avais pas vu depuis plus de deux mois, vient d'arriver pour repartir presque aussitôt, et il faut que je m'occupe avec lui d'affaires pressées. Il me charge de vous transmettre ses plus tendres respects.
Depuis un mois les Jésuites ont changé de langage; ils sont maintenant très-bien pour nous : je vous le dis avec un vrai plaisir.
Le 7 juin 1850.
Je revois enfin cette écriture qui me cause toujours tant de joie; elle m'est une preuve directe et sensible du mieux que vous éprouvez et qui se soutiendra, je l'espère. L'air du Solcielto raffermira ces nerfs que celui de Turin affaibhl et irrite. Ajoutez à cela un peu de gaieté, des pensées, s'il, se peut, riantes comme les belles campagnes qui s'étendent sous vos yeux, et votre santé refleurira comme elles. Je me fais une image charmante de votre demeure actuelle; seulement cette image est attristée par l'accident de M'"<^ de Senfft. Je suis vivement tenté de me brouiller avec Tisa^; de pareilles étour-
* Nous avons déjà dit qu'ainsi se nommait le chien favori des dames de Senflt.
deries commencent à n'être plus de son âge; je me le figurais mûr, grave, réfléchi : il n'y a de tous côtés que mécomptes dans cette triste vie. Heureusement Paganini s'est trouvé là pour réparer le mal. Je suis enchanté que vous l'ayez près de vous; il est un des hommes dont j'ai conservé le souvenir, parmi ceux que j'ai connus en Italie, et je vous prie de le lui dire. Et puisqu'il s'agit de souvenirs, je serais charmé que le comte de Sahs apprît de vous aussi de combien de respect j'entoure le sien au fond de mon cœur. M"'^ de Senfft doit avoir reçu en ce moment ma lettre à M™^ Rie. Je ne sais si j'ai bien dit, j'en ai eu le désir du moins. Puisse le bon Dieu terminer cette affaire de manière à vous rendre le repos, autant du moins, hélas! qu'il peut y avoir de repos sur la terre; nous en avons peu dans ce pays, où tout annonce une catastrophe prochaine. Un homme d'un grand mérite m'écrivait dernièrement: « Si le Pouvoir triomphe, ce sera par des coups d'État. Comme chaque acte arbitraire aura pour conséquence des actes plus arbitraires encore, le dernier terme de cette progression sera vraisemblablement une sorte de terrorisme bâtard qui s'exercera aux dépens des gens de bien de toutes les opinions. Si le Pouvoir succombe, la Révolution est imminente, et dans Tune ou l'autre alternative vos prévisions s'accompliront avec une précipitation tout à fait inattendue. » — 11 est impossible de mieux résumer notre état actuel. Et le remède? direz-vous. Le remède existe en germe et le temps le développera. En attendant, préparons-nous à combattre et à souffrir. 11 faut que les catholiques refassent la société, malgré le Pouvoir et les ennemis du Pouvoir. La masse à soulever est énorme, comme vous le voyez; mais le levier est assez fort. Ce qui doit effrayer le plus, c'est l'inconcevable et désolante apathie qui existe /«, et qui s'étend à tout : les détails vous étonneraient; il y a suspension de vie.
J'embrasse de tout mon cœur mon chQr comte bien-aimé, et vous réitère à tous tendresses, hommages et respects.
DE LAMENNAIS. m
Le 16 juin 1850.
Je reçois, mon excellent ami, tout à la fois et votre billet du 2 juin, et la lettre que m'écrivait, la veille, la comtesse Louise. Je vous prie de la remercier de ma part, en attendant que je la remercie moi-même directement. Aujourd'hui, je veux vous parler de vous, de votre douloureuse position, pour vous dire au moins combien j'y prends part et combien mon cœur souffre des souffrances du vôlre, j'espère vaguement un mieux de l'arrivée du comte de Salis près de vous, et je l'espère aussi du côté des R., d'après ce que m'écrivait, il y a quelque temps. M'"' de Senfft. Oh! si je pouvais quelque chose! mais je ne puis que prier Dieu de vous rendre ce repos de l'esprit qui vous serait si nécessaire, et de vous donner au moins force et courage, si cette cruelle épreuve doit encore durer : le temps approche où nous aurons aussi à en supporter une bien rude. Un choc désormais est inévitable; le gouvernement paraît le sentir, et compter assez peu sur l'appui qu'il peut espérer de trouver en France puisqu'il paraît en chercher un autre dans l'armée espagnole, qui se rassemble sur nos fmntières ^ S'il amenait parmi nous ce nouveau fléau, il n'est point de châtiment qu'il ne méritât et qu'il ne dût s'attendre à subir. Aujourd'hui, le despotisme se donne partout la main, comme pour tomber par une ruine commune. M. de Polignac, à charge de revanche, interdit l'entrée de notre pays aux proscrits de M. Van Maanen^. Je savais bien, assurément, que cet
* Simple hypothèse, dénuée de fondement. Les deux camps de Saint-Omer et de Lunéville comptaient 14,000 liommes disponibles, que M. de Polignac voulait amener à Paris. Il en fut empêché par la nouvelle qu'un corps d'armée prussien se rassemblait sur les frontières de la Belgique, alors à la veille de sa glorieuse révolution. Voir, au surplus, les Études historiques et poliiiques de M. de Polignac, citées par M. de Vaulabelle. [Hist. des Deux Restaurations, tome VIII, pages 166-167, 3« édition.)
^ C'est-à-dire aux membres du parti libéral catholique belge, expulsés par le ministère hollandais. MM. de Potter, Coche-Mommens, Tielemans, Barthels, de Nève et Vandenstraeten avaient été emprisonnés le 11 février
homme était un sot, mais je ne savais pas qu'il fût un infâme; il a fait ce que Dubois seul avait osé faire jusqu'à présent; et encore en quel temps, et sous quel souverain! L'âme se soulève d'indigation, lorsqu'on voit les déshonorantes bassesses de la Régence venir souiller ce qu'il peut encore y avoir de grandeur dans la lutte terrible qui se prépare. Nos évêques incorrigibles se jettent dans la mêlée, leurs ridicules Mandements à la main, et semblent avoir juré d'ensevelir, sous le trône chancelant de la tyrannie qui les écrase, les derniers restes du christianisme en France.
11 y aurait trop à dire sur l'état général de l'Europe, en ce moment, pour entamer ce sujet, et vous en savez là-dessus plus que moi. Adieu donc, cher ami; prions l'un pour l'autre, et n'espérons de paix que dans le ciel.
Oserais-je vous prier d'acheminer la lellre incluse?
Le 25 juin 1850.
Votre lettre du 12 m'a fait un véritable bien par les espérances qu'elle me donne. J'attends beaucoup du zélé et de la sage activité de l'excellent comte de Sahs. Je ne doute pas non plus des sentiments des Rie, et tout cela ensemble doit mener à une conclusion heureuse; oh! combien je la désire, et que j'aurai de joie lorsque j'en serai tout à fait assuré !
Vous avez vu les premiers succès de notre armée d'Afrique : il est désormais presque impossible que le but de l'expédition ne soit pas atteint ; car la plus grande difficulté, et à peu prés
1850 et livrés à la cour suprême de Bruxelles. Le 50 avril, ils furent condamnés : M. de Potter à huit ans, MM. Tielemans et Barlhels à sept ans, M. de Nève à cinq ans de bannissement. MM. Coche-Mommens et Vandenstraeten furent acquittés. Le gouvernement français refusa un asile aux quatre bannis lorsque leur condamnation fut devenue définitive. Les historiens qui veulent justifier ce déni d'hospitalité disent que le refus de M. de Polignac masquait le projet d'envahir la Belgique si les Prussiens y mettaient le pied. En attendant, il ne fallait pas leur fonroir le prétexte de l'interveiiion à laquelle ils semblaient se préparer.
la seule, était de prendre terre. Reste ensuite à savoir ce que l'on fera d'Alger ; probablement ce que l'Angleterre voudra : notre ministère a bien d'autres soucis; sa position devient chaque jour plus embarrassée et plus alarmante. D'après les renseignements envoyés par les préfets, il ne compte que sur deux cent dix voix : c'est deux cent vingt contre ; mais il espère que l'opposition se divisera, et c'est de cette espérance qu'il fait dépendre l'avenir. Pour moi, je crois que les préfets se trompent, et que le libéralisme sera plus fort qu'ils ne l'ont annoncé dans la Chambre nouvelle. Le pouvoir n'a plus ni racine, ni appui réel dans la nation; aussi ses défenseurs à gages ne savent-ils dire autre chose sinon « qu'il y a guerre entre la majorité de la France et le Roi, et que ceux que le Roi paye doivent se déclarer pour lui dans cette guerre. )) On n'ira pas bien loin avec toutes ces raisons-là. Le fait est que le gouvernement, oppressif pour tout le monde, a réduit, en ce qui le concerne, toutes les questions politiques à une seule, celle de son intérêt et de son existence personnelle : ce n'est pas ainsi qu'on se soutient, au moins en ce temps-ci. Ce qu'il y a de plus déplorable, ce sont les basses extravagances du clergé; si la Rehgion se perd en France, c'est lui, lui seul qui l'aura perdue. Vous ne vous faites pas d'idée, même par les Mandements de Messeigneurs, de l'idiotisme de la gent dévote. Je suis bien obligé de dire que les Jésuites jouent là dedans le rôle principal; ils sont devenus, en vérité, les grenadiers de la folie. Croiriez-vous qu'ils s'en vont mystérieusement de ville en ville, rassemblant hommes et femmes, la nuit, dans certaines maisons, pour leur prêcher des sermons politiques? s'ils avaient juré d'abolir le catholicisme en France , ils ne s'y prendraient pas mieux. Jamais l'imbécillité humaine, unie aux plus petites et aux plus viles passions, ne se montra sous un jour plus visiblement hideux. Les Sulpiciens, dans un autre genre, font merveille de leur côté. Que dire? que faire? Domine, salva nos, perirmis! Je parle de l'abondance du cœur, comme je vois, comme je sens, et, autant qu'on peut se connaître, sans prévention aucune. Dieu m'est témoin que je ne désire que le triomphe de sa cause ; les hommes ne me sont
rien ; mais que la Foi meure par ceux mêmes qui ont reçu mission pour la soutenir et la propager, j'avoue que mon âme manque de force pour supporter le poids de cette pensée.