A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
A h Chênaie, le 7 juillet 1830.
Grâce à Dieu, mon cher ami, toutes les nouvelles qu'on reçoit de l'armée sont propres à calmer les inquiétudes de M™^ de Coriolis et les vôtres. J'espère que vous reverrez bientôt monsieur votre fils bien portant et avancé en grade. En attendant, je prie et continuerai de prier pour lui. Tout ce qui vous est eher me Test trop aussi, pour que j'oublie aucun de ceux qui vous appartiennent.
J'ai été peiné et affligé de la mort de ce malheureux évêque ^ Et quelle mort! Pas un moment, à ce qu'il paraît, pour se reconnaître, pour jeter un regard sérieux dans cet abîme de sa conscience, à la lueur de cette lumière pénétrante, inexorable, qui nous apparaît aux derniers moments comme le crépuscule de l'éternité. Il y a là un secret jugement qui épouvante. Celui du ministère semble avoir été prononcé clairement dans les collèges électoraux ; je ne sais s'il en appellera, ni à qui il lui serait désormais possible d'en appeler sans déterminer immédiatement une crise violente. On dit que M. de Pohgnac assure qu'il a une mission ; je crois davantage à sa démission. Il me paraît très-peu probable que le roi se résolve à pousser les choses aux dernières extrémités; cela ne mènerait qu'à la guerre civile, et l'on ne doit pas se faire illusion sur ses résultats. Le prestige de la Royauté est complètement détruit; elle ne pourrait compter dans cette lutte que sur la force, et quelle
* «ï ... Yoilà donc mort ce malheureux évoque de Beauvais! J'eusse mieux aimé voir mortes ses ordonnances. La dernière fois que je le vis, il me fit une pitié que je ne saurais vous dire. Il me poursuivait de sa misérable controverse comme fait un homme qui craint d'être mal avec lui-même. Le Nonce (Lambruschini) m'en parlait liier dans le même sens. Il aura cru bien faire, et trop tard aura vu le mal. » — M. de Coriolis à Lamennais, 1" juillet 1830.
force a-t-elle? Hors un noyau, plus faible chaque jour, de vieux royalistes, dans la Vendée et dans la Bretagne, je ne vois que l'armée. Or, qu'est-ce qu'une armée contre une nation? et croit-on qu'elle consente longtemps à faire le métier de bourreau? Les opinions, qui sont partout, ne sont pas d'ailleurs arrêtées à la porte de la caserne ; elles fermentent sous le shako du voltigeur, comme sous la toque de l'avocat, et, quand le signal sera donné, les baïonnettes seront libérales comme le scrutin et comme la tribune, Appellera-t-on de nouveau les étrangers? Livrera-t-on la France à une troisième invasion et à ses suites incalculables? Malheur à qui voudrait, à qui oserait régner à ce prix ! Enfin, si rien ne change dans les arrangements pris, nous en saurons bientôt davantage sur cet avenir si incertain et si alarmant qu'on nous a fait. Dans tous les cas, une grande commotion me semble inévitable, et la France ne sera pas seule ébranlée ; tout le midi de l'Europe a les yeux fixés sur elle, et vingt millions d'hommes, en IlaHe, en Espagne, en Portugal, se lèveront soudain au premier cri de liberté qui partira d'ici. Rien ne peut subsister tel qu'il est. Sans s'expHquer ce qu'il veut, le genre humain veut un autre état : Dieu sait le reste. Ce que je sais bien, mon cher ami, c'est que, dans ce monde qui chancelle, personne ne vous est plus fermement dévoué que celui qui vous écrit ces tristes lignes.
Le 1.1 juillet 4830.
J'ai reçu, mon excellent ami, votre aimable lettre du 5, presque en même temps que celle de la comtesse Louise, à qui je rends mille grâces de son souvenir et de ses bontés. L'espérance que vous me donnez d'un changement prochain et tel que vous le désirez dans votre position, me console extrêmement : votre paix sera ma paix, votre bonheur mon bonheur, car ce n'est qu'en ceux qu'on aime qu'on est heureux dans ce triste monde. Je prends aussi une bien vive part à la joie qu'a dû ressentir le comte Riccini des nouvelles marques de con-
fiance qu'il a reçues de son prince, et je vous prie de lui transmettre mes sincères félicitations quand vous lui écrirez.
Je connais les ouvrages, de M. de Polter, dont vous a parlé le comte de Salis, qui certes ne les juge pas trop sévèrement. Il y a plus, M. de Potter n'a jamais cessé de déclarer que ses opinions philosophiques étaient toujours les mêmes; mais aussi, depuis que par son entremise l'union des deux oppositions catholique et libérale s'est opérée dans les Pays-Bas, il a constamment réclamé, avec une grande force et une grande loyauté, la liberté de l'Éghse, au point même de s'exposer aux soupçons et aux reproches de son propre parti, tant en France que dans la Belgique. Il est bien certain que le jugement dont lui et ses trois compagnons sont les victimes est une monstrueuse iniquité. S'il n'avait été que libéral, ou conspirateur, ou assassin, quel est l'État qui lui eût refusé un asile? MM. de Néve et Barthels, que Ton ne traite pas mieux que lui, sont, dans tous les sens, des hommes honorables, et dont les principes religieux ne sont pas suspects, ou du moins ne devraient pas l'être dans le royaume très-chrétien. Que le roi de Prusse, protestant fanatique, se fasse valet de bourreau sous M. Van-Maanen, cela étonne peu ^; mais ce rôle, sous tous les rapports, était indigne d'un ministre français. Ce que cette affaire a montré, c'est que l'union du catholicisme et de la liberté est aujourd'hui ce que les gouvernements craignent le plus et pardonnent le moins ; d'où l'on peut conclure que dans cette union est la véritable force, et par conséquent l'avenir : puisse-t-elle s'opérer universellement! c'est le plus ardent de mes vœux, comme ce sera le but de mes derniers efforts. Le salut est là, là seule-
* Allusion au complot d'intervention tramé entre le roi de Hollande et le roi de Prusse, complot déjoué par l'attitude menaçante que M. de Polignac prit, assure- t-il, et qui, par parenthèse, lui ôta fort heureusement le concours des troupes campées à Saint-Omer et à Lunéville. Elles restèrent sur la frontière-nord, et le minisire français résidant à Bruxelles eut ordre de déclarer au gouvernement des Pays-Bas que, « si un seul soldat prussien foulait le territoire belge, les deux camps de Saint-Omer et de Lunéville, immédiatement levés, se dirigeraient sur Bruxelles à marches forcées. » Ces représentations produisirent leur effet : l'intervention n'eut pas lieu. M. de Polignac ajoute en note que « les papiers relatifs à cet incident doivent se trouver au ministère des affaires étrangères. » — V. Études historiques et politiques.
ment. En France, on commence à le comprendre, mais faiblement encore. Le clergé, du moins une partie, et presque tout l'épiscopat, regarde et ne voit pas, écoute et n'entend pas, enfoncé qu'il est dans les ténèbres de ses vieux et stupides préjugés. Liant, d'une manière inséparable, la cause delà Religion à celle du Pouvoir qui l'opprime, il prépare de toutes ses forces une apostasie générale, sans pouvoir attendre autre chose qu'une violente persécution, si le libéralisme irrité triomphe, et des chaînes aussi honteuses que pesantes, si le parti opposé l'emporte : voilà sa profonde et noble pohtique. Au reste, tout annonce une dissolution, et le châtiment suivra de près la faute; alors on commencera peu à peu à s'éclairer; car l'homme est ainsi fait : la lumière du soleil le laisse dans l'obscurité ; il ne discerne rien qu'à la lueur des feux qui consument et dévastent.
La comtesse Louise me fait espérer, dans sa dernière lettre, que M™*' de Senfft ne tardera pas à recouvrer l'usage du doigt luxé par l'élourderie de Tisa. Ces sortes de guérisons sont assez lentes, et surtout ennuyeuses, mais au moins n'offrent-elles aucune incertitude.
M. Robertson a passé les dix derniers mois avec nous; il doit très-prochainement retourner en Angleterre, où il vous donnera son adresse avant de partir d'ici : je ne sais pas quels sont ses projets ultérieurs ; il nen a pas, je crois, de bien arrêtés. En attendant qu'il vous écrive lui-même, il vous prie d'agréer ses respects. Tout à vous, cher ami.