A M. LE BARON DE VITROLLES
Le 23 juillet 1830.
J'ai suivi avec un double intérêt, mon bon ami, les progrès de notre campagne d'Alger, et, grâce à Dieu, je puis désormais me réjouir et du succès de nos armes, et de ce que vos inquiétudes sont à peu près à leur terme K Vont venir maintenant, je
* Le second fils de M. de Vitrolles faisait, nous l'avons déjà dit, partie de la Hotte expéditionnaire. Il se distingua au débarquement, où il était particulièrement chargé de la direction des bateaux-bœufs, service difficile et périlleux.
pense, les promotions qu'on ne peut refuser au courage et à l'habileté de nos officiers de marine, et dans lesquelles il est impossible que Guillaume n'ait pas une part honorable; j'attends ce moment avec impatience : ce sera pour moi, au milieu de tant de choses tristes, une vraie consolation.
J'avais bien compté sur une majorité libérale, mais je ne prévoyais pas qu'elle serait si forte ^ Que va faire M. de Polignac? peut-être ne le sait-il pas plus que moi; rien, jusqu'ici, n'a annoncé qu'il eût un plan arrêté et des résolutions prises d'avance. Ce qui au moins paraît certain, c'est la nécessité prochaine où il va se trouver d'abandonner le ministère, ou de se défendre par des coups d'État. Je penche beaucoup à croire qu'il prendra le premier parti. Alors qu'est-il venu faire là? pourquoi y est-il resté un an dans une position telle que sa seule présence a prêté plus de force au parti qu'il voulait combattre, qu'il n'en aurait acquis dans quatre années de lutte ordinaire? Cet homme m'est inexplicable, ou plutôt je me l'explique parfaitement : que Dieu lui soit en aide ! Il n'y entend pas malice. De tous les ministres qui peuvent réclamer une part plus ou moins grande dans les événements qui se préparent, je le déclare le plus innocent. Il sera curieux de voir les procédés de la Chambre ; entre elle et le ministère, ce sera à qui ne fournira point de prétexte contre soi. Je pense donc que d'abord on s'observera extrêmement de part et d'autre ; mais il faudra, pourtant bien en venir au fond, et alors plus on se sera contraint, plus la violence peut-être sera grande. Quoi
* Malgré les efforts inouïs du ministère Polignac, l'intervention directe du souverain qui, dix jours avant l'ouverture des collèges électoraux, adressa une proclamation solennelle aux Français, l'ajournement des élections dans les principales villes du royaume où l'opposition était en force, etc., etc., l'opposition l'emporta, dans les élections du 23 juin, à une majorité immense. Sur 189 députés à élire par les collèges d'arrondissement, le cabinet n'obtint que 55 nominations. Les ministres espéraient que les grands collèges, réunis le 5 juillet, rétabliraient la balance. Mais ils ne l'emportèrent, là, que d'un petit nombre de nominations. En somme, il devenait évident, dès les derniers jours de juin, par le résultat de la lutte engagée d'abord dans cette première série de départements, au nombre de 60, que les élections générales mettraient le ministère en face d'une Chambre tout à fait hostile. On en doutait si peu, que le coup d'État fut mis en délibération dès le 4 juillet, c'est-à-dire avant que l'on ne connût le résultat des élections générales.
qu'il arrive, il est très-clair qu'une nouvelle dissolution est dorénavant hors de cause ; elle donnerait à l'opposition quarante voix de plus. C'est là ce qui rend la circonstance actuelle toute particulière, et ne doit pas peu embarrasser les hommes qui ont poussé aveuglément les choses si loin. Je dis aveuglément, parce que, encore une fois, l'absence de pensées et de volonté fixe me semble patente dans leur affaire. En province, je vois tout le monde satisfait de la prise d'Alger S mais sans qu'il en résulte aucun sentiment favorable au ministère : on est étonné de voir à quel point il est dépourvu d'appui dans l'opinion; celle qu'on nomme Hbérale fait chaque jour de tels progrés, que, laissant à part la partie du peuple qui ne s'occupe aucunement de poHtique, je ne crains pas de dire que les neuf dixièmes de la population appartiennent maintenant au libéralisme. Jugez de là combien sont pitoyables les rodomontades royalistes de la Quotidienne et du Drapeau Blanc. Le papier me manque. Adieu, très-cher; aimez-moi toujours comme je vous aime.
Le 25 juillet 1830.
Enfin je vois votre écriture; c'est beaucoup que de commencer; peu à peu la roideur se détendra ^, et après beaucoup de souffrances et d'ennui, comme, dans la politiqtie, après la guerre, tout finira par le statu qiio. Mes vœux accompagnent
* L'armée française était entrée dans Alger le 5 juillet au matin, vingt et un jours après le débarquement. La nouvelle de ce fait d'armes arriva le 9 juillet à Paris, par voie télégraphique. Le 10, l'archevêque de Paris publia un Mandement pour annoncer le Te Deum auquel Charles X devait assister. — «Trois semaines, ajoulait-il, ont suffi pour humilier et réduire à la faiblesse d'un enfant ce musulman naguère si superbe. Ainsi soient traités, partout et toujours, les ennemis de notre Seigneur et Roi; ainsi soient confondus tous ceux qui osent se soulever contre lui! » Relire, maintenant, ce que Lamennais écrivait le 25 juin à la comtesse de Senfft, sur « les basses extravagances du clergé » et « l'idiotisme de la gent dévote.»
2 M"" de Senfft avait eu le doigt luxé à la suite d'une chute dont il a été plusieurs fois question.
le comte de Salis, et aussi mes espérances. Je ne doute point que les R. ^ ne fassent tout ce qui dépendra d'eux. 11 doit être si doux d'obliger ! Je les renonce pour excellences, s'ils ne se montrent pas excellents.
M. Robertson devait vous écrire; il n'eii a rien fait, attendu qu'il n'a eu que quatre jours pour arranger sa malle. Mais enfin voici son adresse que j'ai obtenue, une demi-heure avant son départ : J. B. Robertson, Esq''% Cranford Cottage, near Hounslow, MiddleseXy London.
Malgré mes plaisanteries, c'est au fond un excellent jeune homme, mais un peu, sauf quelques variantes, du naturel du comte de Salis.
Je ne suis pas surpris que la comtesse Louise ait été frappée de cette mort ^ ; il est difficile de ne pas y reconnaître le doigt de Dieu; mais cela n'arrête personne; on en cause un moment, et puis Ton parle d'autre chose, et Ton continue de marcher tranquillement dans la même voie ; on profite de cette même mort et de toutes les autres pour planter le gallicanisme dans de nouveaux diocèses, pour pervertir l'enseignement de plus en plus, jusqu'à ce que, d'heure en heure, enfin il en sonne une — la dernière ! — et alors la lumière, mais une lumière brûlante, et alors l'éternité !
J'ai bien regretté ce bon marquis d'Yenne. Que deviennent ses nièces? sont -elles bien traitées?
Je viens de recevoir des détails intéressants sur la Belgique : le clergé y est généralement très-bon, mais l'épiscopat aussi faible et peut-être plus que le nôtre. C'est par la tête que tout manque. La religion de la peur sera la dernière idolâlrie. Nous connaissons assurément plus d'un pontife de ce culte, qui s'exerce à plat ventre, et qui a de la boue pour encens. J'ai toujours été très-frappé du passage où l'Apôtre saint Jean, faisant l'énumération des grands criminels à qui l'Enfer est réservé, nomme particulièrement les timides. Et nunc, Messeigneurs, intelligite!
Vous avez vu comment la Gazette, après un an d'adulations
* Les Riccini.
* La mort de M. Fculrier, évêque de Reauvais.
payées à beaux deniers comptants, s'était enfin retournée contre notre chélif ministère. Est-ce assez d'humiliation d'un côté et d'infamie de l'autre? On ne sait encore si la session sera, ou ne sera pas retardée, ni ce que M. de Polignac imaginera pour se maintenir contre l'énorme opposition que les électeurs lui ont préparée; il assure, à qui veut l'entendre, qu'il a une mission. Vraiment je le crois bien. S'il n'avait pas été envoyé, comment le renverrait-on? pour dernier malheur, la Quotidienne lui reste. Vous savez qu'elle est maintenant sous l'influence de Ferdinand de Bertier, qui en est devenu le principal propriétaire, et, — en vérité, on le croirait, — le rédacteur principal. Ainsi, fidèle jusqu'au bout au trône et à Vaiitel, le brave homme leur a consacré les économies de son esprit. Pour être parfaitement tranquille sur ce qui les concerne, je n'attends plus quune ode de M. deMarcellus.