‹ CorrespondanceChapitre 46 sur 224 · A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

Le 24 juillet 1830.

La prise d'Alger, mon cher ami, aura, grâce à Dieu, calmé vos inquiétudes. Veuillez dire, je vous prie, à M™^ de Coriohs combien je m'en réjouis et pour elle et pour vous. J'espère que vous reverrez bientôt monsieur votre fils, car, sans doute, une partie de l'armée ne tardera pas à revenir en France. Ce retour sera triste pour M. de Bourmont, lorsqu'on touchant la terre natale, il jettera un regard autour de lui, et se dira: « Tous ceux qui naguère l'avaient quittée avec moi, ne sont pas là * ! » Le crêpe funèbre, attaché par la Providence au bâton de maréchal de France, est l'emblème du bonheur humain.

Il s'est cru un moment heureux aussi, ce pauvre aveugle qui rêvait puissance, honneurs, richesses, dans son brillant salon 2, tandis qu'à quatre pas de là on creusait sa fosse ; ce

* M. Amédée de Bourmont, l'un des quatre fils que le général en chef de l'armée expéditionnaire avait emmenés avec lui, fut le seul officier mortellement blessé dans le combat du 24 juin 1850.

^ Allusion à la mort de Mgr Feutrier, évêque de Beauvais, ancien ministre

que VOUS me dites des qualités que vous lui avez connues, et surtout de sa charité, m'a causé une joie véritable : que Dieu lui ait fait miséricorde! je le souhaite de toute mon âme.

11 y a, dans Shakespeare, une scène terrible: le cardinal Beaufort, oncle du roi, a fait assassiner le duc de Glocester: la justice divine le frappe soudainement; le voilà sur le lit d'angoisse, la raison troublée, se débattant contre sa conscience et contre la mort ; Henri VI vient lui rendre visite ; le moribond ne le reconnaît pas : « Si tu es la Mort, dit-il, je te donnerai <( tous les trésors de l'Angleterre, assez pour acheter une « autre île semblable, pourvu seulement que tu me laisses « vivre, et que je ne sente aucune douleur.

« Warwick. Beaufort, c'est ton souverain qui te parle.

« Le cardinal. Qu'on me fasse mon procès quand on vou- <( dra... N'est-il pas mort dans son lit? où fallait-il qu'il mou- (i rut? Puis-je faire que les hommes vivent , qu'ils le veuillent <( ou non?... Oh! ne me torturez pas davantage, je confes- <{ serai tout !... Encore vivant? Montrez-moi donc où il est, je <( donnerai mille livres pour le voir!... Il n'a point d'yeux ; « la poussière l'a aveuglé... Rabaissez sa chevelure. Voyez! ({ voyez ! le voilà debout, épiant mon âme pour la saisir quand <( elle s'envolera ! . . . Donnez-moi quelque chose à boire ! . . . Dites « à l'apothicaire de m'apporter le poison que j'ai acheté de lui.

« Le roi. Éternel maître des cieux, daigne abaisser un re- « gard de compassion sur ce misérable ! chasse l'ennemi qui « assiège sa malheureuse âme, et déUvre-le du noir désespoir « qui oppresse son sein !

des cultes, etc. Nous avons dc'jà vu dans quels termes M. de Coriolis l'avait annoncée à Lamennais. Le même correspondant dit encore dans une autre lettre (11 juillet 1830^), après avoir parlé des vertus privées de Mgr Feutrier : « Ce misérable ministère l'a perdu. Espérons que ce n'est qu'en cette vie, et qu'arrivé si soudainement au pied du trône de Dieu, cette main pleine de bonnes œuvres se sera fait absoudre d'avoir tenu la fatale plume du mois de juin. Ce souvenir ne le quittait plus. Il me vint voir peu de temps avant sa mort, et quoi que je pusse faire pour éviter d'engager la conversation sur ce chapitre, il y revenait toujours comme un homme obsédé. Il manquait totalement de portée d'esprit. Ce million lui avait renversé la cervelle (il n'en fallait pas beaucoup), et Dieu, je pense, lui aura pardonné, car, en lionneur. il ne savait ce qu'il faisait. . »

« Warwick. Voyez comme les transes de la mort font gri- « macer sa face.

« Salisbury. Ne le troublez pas; laissez-le passer en paix !

« Le roi Paix à ton âme, s'il plaît ainsi à Dieu! Lord cardi- « nal, si tu espères dans le bonheur du ciel, lève la main, et « fais signal de cette espérance. — (// meurt sans faire au- « Clin signe) ^ »

J'ai bien peur que le ministère ne finisse à peu près comme cela. Jusqu'à présent, du moins, je ne vois aucun « signal d'espérance; » il n'a pourtant tué personne, le pauvret ^. mais nos destinées sont impénétrables.

Le résultat des élections montre avec quelle rapidité le parti qu'on appelait royaliste achève de se dissoudre. Ici, autour de moi, je suis étonné de voir le changement qui s'est opéré dans une foule d'hommes qui ne croient pas avoir changé. Presque tout ce qui restait du vieux prestige de la royauté s'est évanoui. Une reste que la triste réalité, et, dans aucun genre, la réalité n'inspire beaucoup d'enthousiasme. Il n'y a de contentement nulle part, et partout désir d'autre chose. Cet autre chose, quoi qu'il soit, ne se fera pas, je crois, attendre longtemps ^. 11 faut que tout finisse ; ainsi va le monde. Ce qui ne finira point, mon cher ami, c'est ce tendre attachement que je vous ai voué.

La Chênaie, le 6 août 1850.

On se cherche, mon cher ami, et l'on se retrouve comme des soldats après un jour de bataille. Êtes-vous encore vivant?

* Second part of King Henri IV, act. III, se. m.

2 Après les journées de juillet, M.^de Coriolis répond en ces termes: a Vous voyez que le pauvret a tué quelqu'un... » En effet, les relevés officiels établissent ainsi les pertes des deux côtés : Citoyens tués ou blessés, 5,288. Troupes royales, 741.

s M. de Coriolis, répondant à cette lettre, s'exprime ainsi (1" août 1830) : a Votre lettre du 24, timbrée de Dinan le '27, m'est parvenue le 29 juillet. Elle portait l'expression vivante et anticipée de ce que j'avais sous les yeux. J'ai hâte d'avoir de vos nouvelles, et d'apprendre que votre paix n'a pas été troublée. Je n'entends pas celle de votre âme, dont la trempe m'est connue : Si fractus illabatur.., »

160 COIIRESPONDANCE

n'êtes-vous point blessé? pourriez-vous me donner des nouvelles de celui-ci, de celui-là? Et par exemple, moi, je vous en demanderai de notre ami de FI. *, dont je ne sais rien, non plus que de B. ^. Ici, tout s'est, grâce à Dieu, passé fort tranquillement, et, sauf la couleur du drapeau, on ne dirait pas qu'il y eût rien de changé. Dieu veuille que cela dure! Les vaincus ont, de toute manière, mérité leur défaite, et cette défaite est sans retour. Il est à désirer que cette conviction devienne universelle , car " de fausses espérances pourraient produire des maux intînis. Chacun doit aujourd'hui chercher sa sûreté dans la sûreté de tous, c'est-à-dire dans une liberté commune. La hberté, c'est le droit et la faculté de se défendre conlre toute volonté arbitraire et oppressive. Il est à souhaiter ardemment que ce principe prévaille dans le gouvernement qu'on va nous donner, sans quoi nous tomberons sous un despotisme qui sera d'abord d'autant plus violent que sa puissance réelle sera plus faible. Il est évident que les vainqueurs sont déjà divisés entre eux; au fond de leur âme, les uns voudraient la République pure et simple ; les autres, quelque chose de semblable au despotisme de Bonaparte : si ces derniers obtiennent quelques importantes concessions, la guerre commencera le lendemain, et l'on se poussera mutuellement, comme autrefois en Angleterre, à des persécutions, et peutêtre à des proscriptions. Quiconque est capable de prévoyance, doit donc désirer que la lutte entre ces deux partis soit rendue impossible, par un mode d'institutions qui fasse du prétendu roi qu'on va présenter à la nation un simple mannequin ^

* Notre ami de Florence. — M. de Yitrolles.

2 M. Berryer.

^ « Excellents conseils, répond M. de Coriolis; mais, cher maître, pensezvous que tout ceci soit aussi facile qu'il le paraît sur le papier? Quand on n'a pas su s'organiser avant, s'organisera-t-on après? Non, non; il faut que les peuples fassent leur nuit. On verra (qui verra) au point du jour. A l'égard du « mannequin, » vous avez pleine satisfaction ; mais de croire que la lutte entre les deux partis soit rendue impossible par un tel mode d'institutions, non, non encore. Je m'attends à la République, et cela m'est fort égal. Je dis que je m'y attends, parce que les républicains seuls sont conséquents, et que, à moins d'un esprit de trempe rare, les révolutions ne s'arrêtent guère qu'aux extrêmes conséquences... » M. de Coriolis à ÎMmennais, M août 1830.

Alors tous ceux, quels qu'ils soient, qui auront des intérêts communs, pourront et devront, s'ils ont quelque courage et quelque sagesse, s'organiser, sans arrièrè-vues, publiquement et légalement, pour la défense de ses intérêts. Mais pour cela, il ne faut pas que l'on s'isole, que l'on se parque, pour ainsi dire, et que l'on mette un sot et funeste honneur à n'être rien et à ne se mêler de rien. L'homme ferme et qui ne se laisse point dominer par des illusions, ne s'abandonne jamais luimême; il tourne le dos au passé, et marche la tête haute vers l'avenir pour y prendre sa place. Dieu veuille que cela soit compris !

Je fais des vœux pour que tant de secousses n'allèrent, pas la santé* de M'"*^ de Coriolis ; que Dieu lui donne, ainsi qu'à vous, mon cher ami, paix, courage, repos; j'ajouterais: et bonheur, s'il y en avait sur cette triste terre !

Le 6 août 1850.

Vous avez appris par les journaux les événements de ces quinze derniers jours. Il y a trop longtemps qu'ils étaient prévus, pour qu'ils puissent surprendre personne.

Charles X et les siens ont voulu se perdre; ils se sont perdus. La question est maintenant décidée à jamais. 11 y a étonnement, stupeur dans ceux qui leur étaient dévoués, mais de regret véritable, bien peu. Il faut, si l'on est sage, commencer franchement de nouvelles destinées, car le passé est irrévocable. Le duc d'Orléans va recevoir la couronne*; elle sera

* L'abditalion de Charles X et la renonciation du duc d'Angoulême à son droit d'hérédité royale sont du 2 août 1850. Le 7 fut volée par les députés la proposition Bérard (déclaration de la vacance du trône, modification à la Charte constitutionnelle de 1814, appel du duc d'Orléans au trône de France). Trente-trois voix seulement rejetèrent la proposition, votée par deux cent dix-neuf députés (la droite était sortie de la salle au moment de l'ouverture du scrutin). La Chambre des Pairs adopta purement et simplement la déclaration de la Chambre des Députés, sur la proposition de M. de Choiseul et après une éloquente apostrophe de M. de Chateaubriaud, qui, en dor-

pesante sur sa tête. Le plus grand nombre préférerait une République franchement déclarée, et je suis de ceux-là; mais j'espère que la royauté sera purement nominative. Si on laisse à celui qui portera le titre de Roi seulement l'espérance d'un pouvoir réel, à l'instant même la guerre commencera entre lui et le parti républicain, et nous pouvons voir des scènes affreuses, parce qu'on se poussera mutuellement, comme autrefois en Angleterre, à des persécutions en masse, et peutêtre à des proscriptions. Du reste, nous sommes jusqu'à présent, trés-tranquilles en Bretagne. Il faut attendre la suite. On ne peut encore rien prévoir.

Page 1