‹ CorrespondanceChapitre 51 sur 224 · A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

Juilly, le 1" novembre 1830.

On vient de m'envoyer ici, mon cher ami, votre lettre du 26 octobre. Je ne comprends rien à l'oubh dont vous vous plaignez si justement et dont je suis désolé*. Demain matin, je retourne à Paris, où je crierai fort contre le défaut d'ordre dans l'expédition du journal : tout sera réparé le plus tôt et le moins mal possible.

Ainsi que l'on devait s'y attendre, V Avenir plaît aux uns, déplaît aux autres, et ne sera bien compris de la plupart de ceux qui blâment ou qui approuvent, que lorsque les événe-

* a ... En honneur, on ne saurait être plus mal servi que l'Avenir. Faut-il donc vous apprendre que, sans les journaux qui ont donné des fragments de vos articles, je pourrais être à savoir qu'il a paru? etc., etc. » — M. de Coriolis à Lamennais, 26 octobre 1850.

ments l'auront commenté. Nous avons affaire à des habitudes bien envieillies et à des préjugés terriblement tenaces.

Beaucoup de gens craignent la tyrannie et ne veulent pas de la liberté : que veulent-ils donc? je n'en sais rien, et, en vérité, je crois qu'ils le savent encore moins eux-mêmes. Le royalisme me paraît tourner complètement à la folie, et dans quelques-uns à une folie sombre dont les suites pourraient être funestes. Une partie du clergé manque de l'esprit de foi, et ne sait plus ce que c'est que le prêtre : ces gens-là trouvent Irèsjuste d'appartenir à qui les solde, et celte solde est leur première et trop souvent leur dernière pensée. « — Mais la Religion? — La Religion est la messe que je dis et qu'on me paye, le mariage que je bénis et qu'on me paye, le baptême que j'administre et qu'on me paye. » Voilà comment ils entendent Dieu et les choses de Dieu. Pourtant il y en a d'autres qui s'en font une idée un peu différente, et qui croient, — avec;, ce me semble, une apparence de raison, — que l'aposlolat n'est pas le mandat de la fin du mois, ni la table du presbytère, mais l'autel.

On parle beaucoup d'un changement de ministres ^ M. Louis s'en va, M. Guizot s'en va, M. deBrogUe s'en va, et tout s'en va, et s'en ira pendant longtemps encore, excepté, mon cher ami, la tendre affection que je vous ai vouée à jamais.

* Le ministère formé le 9 août était une œuvre de coalition, et, comme telle, éminemment transitoire, MM. de Broglie et Guizot y représentaient la politique monarchique, MM. Casimir Périer et Mole, un libéralisme équivoque, préoccupé surtout de Vunité du gouvernement, et de la force à donner aux institutions nouvelles, MM. Dupin, Bignon, Gérard, n'avaient pas de signification politique proprement dite. M. Dupont de l'Eure, seul dans le cabinet, représentait la révolution. Il était soutenu, au dehors, par MM. de la Fayette, Odilon Barrot et Comte, sans parler de MM. Isambert, Bavoux et Mérilbou, ses assistants parlementaires. M. Laffite avait pour mission de concilier tous ces éléments hétérogènes. Quand il dut en désespérer, il reforma le cabinet, le 2 novembre, en donnant le ministère de l'intérieur à M. de Montalivet, les affaires étrangères au maréchal Maison (choix provisoire), l'instruction publique et les cultes à M. Mérilhou. &1M. Casimir Périer, Dupinet Bignon, ministres sans portefeuille, désertèrent le cabinet, qu'ils savaient fort bien n'être pas au goûit du monarque, et par conséquent n'être pas né viable.

Paris, 5 novembre 1850.

J'eus hier un de ces évanouissements qui ont précédé toujours mes grandes maladies. Je succombe à la fatigue, à l'inquiétude et au chagrin. C'est au milieu de ces angoisses que j'ai écrit le peu de hgnes que vous lirez dans la Gazette^. Je les y envoie aujourd'hui, mais sans me nommer, ne voulant avoir, de près ni de loin, aucune sorte de rapports avec ce journal. Que Dieu vous bénisse et vous soutienne!

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