‹ CorrespondanceChapitre 61 sur 224 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

Juilly, 1" juin 1831.

Je n'ai point de vos nouvelles, mon respectable ami, depuis les deux lettres qui me sont parvenues par l'ambassade d'Autriche, et qui m'apprenaient l'état déplorable de la santé de M""^ de Senfft. J'en attendais une autre chaque jour, et c'est ce qui m'a empêché de vous écrire plus tôt. Mais le temps se passe, et je ne reçois rien, et votre silence m'inquiète. Chargez quelqu'un de me rassurer; deux mots suffiront. Je crains que le changement subit de climat n'ait contribué à affecter les nerfs si délicats de M'"^ de Senfft. Je ne me représente pas Vienne comme un paradis pour la température, et cet Est-\k n'est pas mon Orient. Mais qu'importe, puisque jamais je ne verrai ni l'un ni l'autre? A moins de circonstances extraordinaires, mes voyages sur la terre sont finis : c'en est déjà un bien long pour moi que de descendre de ma chambre dans le parc, et aussi n'est-ce qu'à grand'peine, et de loin en loin, que je m'y décide.

La mort de Grégoire^ vient d'être, à Paris, l'occasion d'un hideux scandale. On s'est emparé, par voie de pohce, de l'égHse de l'Abbaye-aux-Bois, et, après y avoir introduit le corps,

* L'abbé Grégoire. Fidèle aux opinions de toute sa vie, l'ancien évêquc constitutionnel deBlois n'avait pas voulu les renier au lit de mort, nonobstant les démarches pressantes de l'archevêque de Paris. Celui-ci décida qu'on lui refuserait les sacrements et les cérémonies catholiques. Jusque-là il était dans son droit rigoureux. Mais, une fois la question portée sur ce terrain du droit strict, ceux qui voyaient une injure préméditée dans la résolution du prélat fouillèrent aussi l'arsenal des lois. Ils y trouvèrent que les églises étant 8 bâtiments de la commune, » l'entrée en devait rester libre. A défaut d'un prêtre qui refusait ses services, si on en trouvait un autre disposé à officier, les prières d'usage pouvaient y 'être dites. El tout se passa ainsi, de concert avec l'autorité, ainsi que l'atteste un article du Moniteur du 50 mai 1851. Lamennais y répondit, dans l'Aveîiir, avec une verve passionnée. Il croyait, de bonne foi, qu'on avait prétendu « sanctifier le régicide, » — Grégoire, nous l'avons déjà dit, n'avait pas voté la mort de Louis XVI, — et non pas répondre à un acte d'intolérance par une manifestation, strictement légale, de liberté religieuse.

des prêtres schismatiques ont célébré le service. On assure que Louis-Philippe avait envoyé les ornements de la chapelle de la reine. Tout se peut. Ces infâmes violations de la liberté rehgieuse finiront peut-être par éclairer ceux qui n'entendent rien à cette hberté, ou qui manquent de cœur pour la conquérir. Un nouvel esprit fermente dans la masse du clergé, et cet esprit, qui sauvera la Foi et par elle le monde, cet esprit de hberté chrétienne, impatient de la contrainte surnaturellement insensée qu'il rencontre en de certaines gens, ne tardera pas à se faire jour à travers les obstacles de tout genre qu'on lui oppose. Adhiic modicum.

Combien je serais heureux, mon cher ami, et de vous revoir et de causer avec vous, ne fût-ce que quelques heures ! Il n'y a guère d'apparence que j'aie de sitôt cette consolation; cependant je veux l'espérer jusqu'au bout, soumis néanmoins pleinement à tout ce qu'il plaira à Dieu d'ordonner. Tout à vous de cœur.

Page 1