A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
Juilly, 17 juillet 1831.
Gomme vous l'avez vu, mon cher ami, les répubhcains voulaient se réjouir un peu le 14 juillet^; mais le gouvernement ne l'a pas trouvé bon, et il a renvoyé la fête aux 27, 28 et 29 du courant. Le premier de ces jours on rira, le second on pleurera, et le troisième on fera je ne sais quoi, le tout par
* Leltre supprimée : — A M. le baron de Vitrolles. Paris, \^' juillet 1831.
^ Lamennais parle ici des tentatives faites, le jour anniversaire de la prise de la Rastille, pour planter des arbres de la liberté sur la place de Grève, la place de la Rastille et la place de la Concorde. On déploya contre les jeunes gens qui avaient formé ce projet passablement inoffensif, — 1848 l'a bien prouvé, — un grand luxe de forces militaires et de répression. Parmi les moyens qu'on employa pour déjouer leur plan, ligure l'embrigadement de faux ouvriers (en réalité agents de police), destinés à faire croire que la population des faubourgs était devenue boslile à celle du quartier des Écoles. Ces troubles donnèrent lieu à un procès intente par MM. Casimir Périer et Vivien au National et à la Tribune. M. Odilon Barrot plaida pour les gérants des deux journaux incriminés, MM. Paulin et Bascans. M. Vivien déclara, séance tenante, qu'il se désistait formellement de sa plainte. Le jury répondit négativement sur toutes les questions, et l'ordonnance d'acquittement fut accueillie aux cris de : Vive le jury national! — !<='' décembre 1851.
ordre de M. d'Argout. En attendant, Paris est désert, et le peuple meurt de faim, de sorte que, de compte fait, sur les trois jours du programme, il y en aura un pour lui, et ce sera le second. Je ne crois pas que le premier soit non plus celui de Louis-Philippe, qu'on dit fort inquiet et fort embarrassé. Les ministres ne le sont pas moins, malgré leur Chambre introuvable qu'ils doivent à la politique ultra-profonde des royahstes actifs de la Quotidienne. Enfin, pour la seconde ou troisième fois, depuis un an, nous allons entendre le trône parler: ce sera. notre fête, à nous, car d'ordinaire il dit de si drôles de choses, le trône ! Après viendront les projets de lois qui probablement seront un peu moins gais : c'est encore l'ordre du programme. Un budget de i500 millions clora magnifiquement ces exercices constitutionnels. Mais n'admirez-vous point les destinées de cette pauvre petite école qui, de la pohce correctionnelle, s'en vient comparaître devant la Cour des pairs S chargée de décider si, sous le régime qu'on
* Le procès où M. de Monlalemberl, pair de France depuis la mort de son père, figurait parmi les accusés. On sait que MM. de Montalembert, Lacordaire et de Coux avaient établi, rue des Beaux-Arts, n° 3, une école libre^ c'est-à-dire tenue sans diplôme universitaire. Cette école, où l'on devait, selon le programme, enseigner le latin, les mathématiques élémentaires et l'histoire sainte, ne rentrait pas dans la définition légale d'école pnma/r^. Comme école secondaire^ et en vertu de la loi du 11 floréal an X, elle ne pouvait s'établir sans l'autorisation du gouvernement. Les trois fondateurs furent en conséquence poursuivis. Cités, pour le 28 juin 1831, devant la chambre des appels de police correctionnelle, la mort de M. de Montalembert le père, arrivée le 22 du même mois, donna lieu de soulever une question de compétence assez curieuse. M. de Montalembert fils, n'étant ni admis ni reçu à la Chambre des pairs, suivant les usages et l'étiquette de cette Chambre, étaitil déjà investi du privilège de n'être jugé que par elle? Ce privilège s'étcndait-il à ses co-prévenus? La question futplaidée par défaut le 28 juin, et les prévenus condamnés par corps chacun en 100 fr. d'amende et aux frais du procès. Il relevèrent le défaut, et plaidèrent au fond le 14 juillet. Cette fois, la Cour admit son incompétence, renvoyant la cause et les parties devant les juges qui devaient en connaître. Le 2 août, les prévenus présentèrent requête formelle à la Chambre des pairs pour qu'elle eût à se constituer en cour de justice et à leur faire droit. (Voir leur requête et les lettres dont elle était accompagnée dans la Gazette des Tribunaux du 3 août 1831.) Dans sa séance du 18 août, la Chambre entendit un long rapport de M. de Bastard concluant à l'admission de la requête. Le 16 septembre, la Chambre, réunie à huis clos, fixe au 19 le débat public. Le 19, elle se reconnaît compétente. Le 20, en vertu du décret du 15 novembre 1811, non abrogé, considérant, — en fait.
appelle de liberté, il est permis à l'un de ses membres de faire répéter a^b, c à quelques enfants? Ce sont là de ces choses que le monde n'avait pas encore vues, et qu'il ne reverra pas, je l'espère.
Vous ne doutez pas de mon empressement à profiter de la permission que M™'^ de Coriolis veut bien me donner de l'aller Voir à Paris. J'aurais désiré savoir combien de temps elle se propose d'y rester, afin de hâter mon voyage, si le sien doit être court. Des chagrins personnels ont, depuis quelque temps, altéré ma santé déjà très-affaiblie, de sorte que je suis encore forcé de garder la chambre; cependant j'ai repris un peu de force, et j'espère, si je ne retombe pas, être rétabh, autant que je peux l'être, dans deux ou trois semaines, c'est-àdire vers le commencement d'aoïlt. H y a bien à souffrir en ce monde, mais il faut prendre courage; votre amitié, si bonne et si douce, est une des choses qui m'en donnent le plus.
Juilly, 6 août 1851.
Je suis étonné, mon excellent ami, du temps que vos lettres mettent à me parvenir; je reçois aujourd'hui même celle du 4 juillet, et les miennes, probablement, ne restent pas moins de temps en route. Cela fait une bien lente conversation. Enfin c'est beaucoup, c'est tout que d'apprendre que vous êtes rassuré, maintenant, sur la santé de M»"^ de Senfft. Avec quelle joie, madame, j'ai revu votre écriture, après une si longue interruption 1 et avec quelle plus grande joie encore je vous reverrais vous-même, ainsi que notre cher comte ! Je ne sais
que les prévenus ont tenu école sans autorisation, qu'ils ont ainsi violé l'art. 56 du décret susdit, les condamne chacun, et par corps, à 100 fr. d'amende et aux frais du procès. — M. Persil avait accusé MM. de Montaiembcrt, Lacordaire et de Coux « d'avoir essayé de corrompre la jeunesse, en l'associant à un acte illégal. » La condamnation, paraît-il, fut prononcée à une immense majorité. Sept ou huit membres, seulement, avaient conclu au renvoi. Voir, au surplus, les plaidoiries dans la Gazette des Tribunaux des 22 et 25 septembre 1851 .
si j'aurai jamais ce bonheur sur la terre. Mes forces s'en vont bien vite, au milieu des chagrins et des soucis de toutes sortes, dont la Providence a semé ma route en ce monde. Je ne suis plus qu'un vieillard qui se traîne vers sa fosse. Ce me serait une douce consolation, dans mes misères sans nombre, que de pouvoir m'entretenir seulement quelques heures avec vous. Ce moment viendra-t-il? encore un coup, je l'ignore. Comme vous, je prévois de grands maux ; mais je ne crois pas, comme vous, que la civilisation finisse ; je crois qu'elle se transforme; je crois qu'à l'ordre ancien, le catholicisme renaissant en substituera un nouveau, et que la dernière ère de l'humanité commence. Il ne faut plus songer au passé; il est mort à jamais. Notre tâche est de préparer l'avenir, que Dieu réserve aux peuples destinés un jour à se rassembler comme une seule famille à l'ombre de la croix ^ Je ne dirai pas que je comprends que cela doit être; il me semble que je le vois plus clairement et plus vivement qu'aucune chose présente •. mais là, on ne voit rien, en ne comprend rien encore; on est plongé, perdu dans les ténèbres extérieures des intérêts terrestres, qui ne laissent pénétrer aucun rayon de lumière. Dieu le veut ainsi.
Nous voilà en guerre avec la Hollande ^ ; la commencerait-
* ...Je voudrais bien, cher bon ami, vous transporter ici autrement qu'en pensée, mais vous accomplissez votre terrible vocation, celle de lutter et combattre pendant toute votre pauvre vie. Je vous plains d'en avoir accepté toutes les conditions si fort à la lettre, et pour moi, qui pense que vos efforts sont entièrement inutiles, vous me représentez le héros grec qui épuisait son courage et donnait les plus beaux coups de lance contre des nuées. Ce pauvre monde n'en ira pas autrement qu'il a été jusqu'à présent, d'une liberté licencieuse aune tyrannie compressive que je vous souhai'te pour votre repos et pour le mien. — M. de Vitrolles à Lamennais. Vitrolles, le 28juilletl851.
^ Après avoir offert la couronne au duc de Nemours, et subi le refus imposé à la France par la jalousie européenne, la Belgique s'était donné un gouvernement provisoire, dont le chef nominal était M. Surlet de Chockier. A Gand et à Anvers, le parti hollandais, très-puissant, appelait une restauration, et, dans celte dernière ville, le général Chassé, gouverneur de la citadelle, avait maintenu le drapeau des Pays-Bas. Guillaume de Nassau armait en toute hâte. Ce fut dans ces circonstances que, le 26 juin 1851, Léopold de Saxe-Cobourg accepta le trône de Belgique. Immédiatement après, M, de Talleyrand et lord Palmerslon signèrent, à part de la conférence de Londres où ils siégeaient.
elle si elle ne comptait sur un secours puissant? cela n'est guère probable. Selon toute apparence, l'Europe entière va être en feu. Peut-être bientôt notre correspondance sera-t-elle interrompue. A tout événement, je vous supplie de ne perdre aucune occasion de me donner de vos nouvelles. Ce sera comme ces signaux qu'on s'envoie, d'un vaisseau à l'autre, sur une mer soulevée par la tempête. Qu'ai-je besoin de vous dire que, quoi qu'il arrive, mon cœur ne cessera jamais d'être près de vous?