DMIMSTRA.TEUR DE LYON
Paris, 15 août 1851.
J'ai reconnu avec une vive et tendre reconnaissance, dans la lettre que vous avez- eu la bonté de m'écrira, l'affection
un traité secret par lequel l'Angleterre et la France s'engageaient à forcer le maintien de l'armistice conclu entre les chefs des forces hollandaise et belge. Mais le roi Guillaume, qui avait compté secrètement sur l'élection de son fils comme roi des Belges, irrité de voir ses espérances déçues, annonça, le 1" août, à ses généraux réunis, que les frontières belges seraient envahies le 4 août suivant. L'armistice fut dénoncé dès le 2 par le général Chassé au général Thabor, commandant militaired'Anvers, L'armée française, prête depuis six mois, entra aussitôt en Belgique.
* Voici la lettre à laquelle Lamennais répondit par l'exposé de situation si complet que renferment les pages suivantes. On verra dans quelle sphère il entendait se mouvoir désormais, soumis comme prêtre, libre comme citoyen, catholique docile, politique indépendant ; sphère élevée, où on n'entendait pas le laisser, et qu'on a pu se repentir de lui avoir fait quitter.
l'archevêque d'aMASIE a m. l'abbé de LAMENNAIS.
« Lyon, le 8 août 1831.
« Mon très-cher ami, j'espérais toujours que le bon Dieu bénirait les sentiments qui m'attachent à vous. Vous éliez habituellement dans mes vœux en sa sainte présence. Cette école à part que vous aviez formée, celte opposition universelle des évêques de France contre vos doctrines théologiques, philosophiques et politiques, leur affliction profonde sur l'ébranlement que ces doctrines ont causé dans leurs diocèses, ce que je savais de Rome, de la manière la plus positive, sur toutes ces nouveautés, accablaient mon âme d'amertume, et je demandais à Dieu qu'il mé-
DE LAMENINAIS. 215
toute paternelle dont vous m'avez toujours honoré; elle na jamais cessé de m'être aussi chère que douce ^ et je serais bien malheureux si quelque chose pouvait l'altérer jamaiè ; j'espère que Dieu ne le permettra pas ; du moins je ne sens rien dans mon cœur qui doive me le faire craindre, car je ne veux, je ne désire, comme vous, monseigneur, rien autre chose en ce monde, sinon que Jésus-Christ soit glorifié, que son œuvre s'accomplisse, que son règne arrive , prêt à tout faire, à tout souffrir pour cela, et la mort môme, s'il le fallait. Voilà quels sont mes sentiments, et j'ai cette confiance en Celui qui nous a rachetés de son sang, qu'il me fera la grâce de les conserver jusqu'à la fin.
S'il m'était possible d'avoir avec vous un entretien de quelques heures, je suis convaincu que bien des nuages seraient aisément dissipés. Ce que vous m'engagez à faire, je l'ai fait, il y a plusieurs mois. J'ai écrit au cardinal Weld *, pour le prier de mettre aux pieds du Pape mon obéissance aussi entière, aussi parfaite que mon amour. J'ai « suppHé le souve- « rain Pontife de me redresser, si j'étais involontairement (( tombé dans quelque erreur, « protestant de toute mon âme que, (( sur le premier avertissement de sa part, je m'empres- « serais de donner à ma rétractation toute la publicité pos- « sible, n'ayant rien tant à cœur que de me montrer l'enfant le « plus docile comme le plus dévoué du Père commun. »
nageât une occasion pour vous ouvrir mon cœur qui vous est si tendrement dévoué. Ces quatre lignes que vous venez de m'écrire m'ont comblé de joie, .l'ai offert pour vous le saint sacrifice de la messe ce matin. Pendant la nuit, à différentes reprises, vous m'auriez trouvé aux pieds de Dieu, tout occupé de vous; car vous savez que depuis longtemps mes nuits sont des veilles continuelles. Comment ne pas être épouvanté, mon cher ami, de ce Yx soli des divines Ecritures qui retentirait à vos oreilles, porté par les voix si imposantes des évêques de l'Eglise de France et du Saint-Siège! Vous aviez rendu des services immenses à l'Eglise.
« J'ai dit toute ma pensée à M, de Montalembert, et il a jugé, selon la vérité, que vous n'aviez pas de meilleur ami que moi. Je fais les vœux les plus sincères pour le rétablissement de votre santé.
« Une lettre de soumission filiale que vous écririez, en votre simple et privé nom, à notre Saint-Père le pape Grégoire XVI, aurait, je n'en doute pas, un grand succès.
« Je vous embrasse, mon cher ami, avec une bien tendre affection.
« t J. P. Gaston, arçhev. d'.^raasie, administrateur de Lyon. «
Voir, page 198, la lettre 321 du 27 février 1831.
210 CORUESPONDANCE
Vous me demandez, monseigneur, « comment je ne serais « pas épouvanté de ce Vx soli des divines Écritures qui relen- ({ lirait à mes oreilles, porté par les voix si imposantes des u évêques de l'Église de France et du Saint-Siège? » Sans doute, j'en devrais être épouvanté, et plus que personne, moi, dont tous les travaux, toutes les idées peuvent se résumer dans un seul mot : Vx soli! Mais souffrez, monseigneur, que j'examine avec vous, devant Dieu, s'il m'est en effet applicable.
Vos observations portent sur mes doctrines Ihéologiques, philosophiques et politiques. Pour être plus clair, je parlerai de chacune d'elles séparément. Et d'abord, en ce qui touche mes doctrines philosophiques, — les premières sur lesquelles il se soit élevé des contestations, — je m'empressai, sitôt que ces contestations naquirent, de soumettre la question controversée au jugement du Saint-Siège, et ce fut M. de M. qui se chargea d'être, à Rome, l'interprète de mes vœux et de mes sentiments à cet égard. Les censeurs romains approuvèrent ce que plusieurs personnes condamnaient en France, et leurs approbations ont été imprimées. Le maître du sacré Palais y joignit la sienne. J'obtins également celle des théologiens les plus distingués de l'Italie, notamment des PP. Augustins, Dominicains, etc., et de Ms"" Lambruschini, comme vous le savez; il en fut de même dans le reste de l'Europe, et particulièrement en Espagne. Il n'y a donc pas lieu, sur ce point, de m'apphquer le Vx soli !
Vinrent ensuite les discussions purement théologiques sur le gaUicanisme. J'entrepris de défendre (et en vérité il en était temps) la doctrine des Pontifes romains sur les grandes et fondamentales questions du pouvoir dans l'Église. Rome applaudit à mes efforts, et Léon XII, dont vous n'ignorez pas les bontés pour moi, me fit témoigner sa satisfaction par Ms' Macchi, et plus tard chargea son nouveau Nonce de me dire de sa part qu il approuvait toutes mes doctrines; il n'en excepta aucune. J'ai pour garant du fait que j'avance M. l'abbé Per... ^, à qui M^"' Lambruschini redit les mêmes paroles, en
* M. l'abbé Perreau.
ajoutant « qu'il l'autorisait à les répéter, mais sans en faire d'éclat. » Jusqu'ici encore, point de place pour le Vx solil
Quelques années après, les événements me forcèrent, pour défendre l'Église très dangereusement attaquée, de développer davantage ces doctrines de la théologie romaine, et d'entrer, avec plus de détail, dans leur application à l'ordre politique. En conséquence, mon livre des Progrès de la Révolution parut. Combattu, en France, par une portion seulement de Tépiscopat et du clergé, il fut accueilli et loué dans le conclave qui donna un successeur à Léon XII. Toute la diplomatie européenne s'efforça vainement d'arracher au Pape quelques paroles improbatives, d'abord sur le fond des choses, ensuite sur V opportunité de cet écrit, et, peu de temps après, Pie VIIT, en m'envoyant sa bénédiction apostolique, me fit dire des choses si flatteuses que je n'ose les répéter. C'est M. de S. ^ qui fut chargé de me transmettre celte touchante marque de l'approbation pontificale. Jusque-là donc encore, nulle application du Vx soli.
Ayant, depuis lors, gardé le silence jusqu'au moment où nous publiâmes Y Avenir^ les inculpations ne peuvent raisonnablement tomber que sur ce qui a été dit dans ce journal. Or, en ce qui tient aux doctrines, j'ose, monseigneur, affirmer sans crainte qu'elles ne diffèrent en rien de celles que j'avais soutenues précédemment. Dans la sincérité de ma conscience, je n'ai voulu y rien ajouter, en rien retrancher, ayant toujours pour règle fixe et constante l'invariable enseignement de l'Éghse romaine. Et, à ce sujet, je puis assurer que, pendant plusieurs mois, le Nonce du S. P., à Paris ^ ne nous a fait, non-seulement aucun reproche, mais pas même une observalion qui portât sur nos principes dans leur rapport avec la religion et la conscience, et quelque temps avant son départ, le voyant pour la dernière fois, ses paroles furent celles-ci : « J'approuve vos doctrines théologiques, mais je n'approuve « point vos doctrines politiques. » Je reviendrai tout à l'heure sur cette distinction. Maintenant je dirai quelle fut notre con-
* Sans doute M. le comte de Senfft.
* Lambruschiiii, archevêque de Gêncîi.
duite : pour mettre notre conscience pleinement à l'abri, et pour imposer silence aux accusations dont nous étions l'objet en tant que catholiques, nous déposâmes humblement, aux pieds du souverain Pontife, une exposition de nos doctrines sur tous les points controversés, le conjurant de nous éclairer, si nous avions eu le malheur de tomber en quelque erreur involontaire, et déclarant, dans les termes les plus forts et les plus empressés, que « nous étions, selon notre devoir, entièrement soumis à la décision qu'il lui plairait de rendre. »
Ici, je dois répondre à deux observations qu'on a faites. On a dit, premièrement, que nous avions voulu traiter de puissance à puissance avec le Saint-Siège. Si cela était, il faudrait nous plaindre et nous enfermer à Charenton; voilà tout. Mais je demande s'il existe l'ombre d'une si ridicule et si insolente prétention dans la démarche de quelques catholiques accusés, qui supphent, d'un cœur sincère et dans les termes les plus humbles, le Père de tous les chrétiens de daigner les avertir s'ils se trompent en croyant défendre sa doctrine, heureux qu'ils seraient d'être éclairés, et de réparer le mal qu'ils auraient pu faire s'ils avaient, contre leurs intentions, détourné quelques-uns de leurs frères de la droite voie catholique dans laquelle ils désirent toujours marcher?
On a dit, secondement, que nous aurions dû nous adresser aux évêques de France. Mais à quel évêque de France? car nous appartenons presque tous à des évoques différents. Au corps épiscopal tout entier? Mais où est ce corps épiscopal? où le trouver? Quel moyen les évêques ont-ils de s'assembler^ de délibérer, de porter en commun un jugement doctrinal quelconque? De plus, parmi les questions au sujet desquelles on nous attaquait, il en est sur lesquelles il existe déjà des Décrets des P. R. ^ : fallait-il que nous soumissions ces Décrets au jugement de simples évêques? fallait-t-il citer à leur tribunal les souver. P. ^^ dont nous avions rapporté les actes? fallait-il cesser d'être cathohques pour prouver que nous l'étions?
* Des Pontifes Romains .
^ Les souverains Pontifes.
Vous le reconnaîtrez, monseigneur, le parti que nous avons pris était le seul que nous pussions prendre. Et comme on ne saurait supposer, sans faire injure au moins à la piété et à la charité du Saint-Siège , qu'il ne nous eût pas dit : « Vous vous trompez, » si réellement nous sommes dans l'erreur, nous devons croire n'y être pas tombés, et dès lors continuer de tenir les doctrines que, jusqu'ici, nous avons tout lieu de penser être les vraies doctrines catholiques. Car visiblement leur condamnation, qui flatterait tant de préjugés, satisferait tant de passions, et conviendrait à tant d'intérêts, n'aurait aucun inconvénient que Rome puisse craindre, tandis qu'une approbation pourrait, en ce moment, peut-être en entraîner de graves.
Ajoutez à cela que pas un seul évêque français ne nous a censurés. Tout s'est borné, de leur part, à une opposition sourde et à des rumeurs vagues. Plusieurs même nous approuvent. Et quant à ceux qui nous sont contraires, que ne poursuivent-ils, à Rome, le jugement que nous y avons sollicité nous-mêmes et qui finirait tout ? Pourquoi se plaindre de notre résistance, quand nous ne désirons, ne demandons qu'une décision? Est-ce notre faute, si le Pape se tait? est-ce notre faute, si, malgré nos vœux, nos pressantes instances, nous n'avons pu encore nous soumettre à une sentence qui n'est pas rendue ? si pas une seule parole de désapprobation ne nous est parvenue du Centre de l'unité catholique?
Mais d'autres paroles bien différentes nous ont été adressées, — non par le Pape ni par aucune personne autorisée à parler en son nom, — et qui prouvent, toutefois, que les hommes les plus à portée de savoir ce qu'on pense de nous, à Rome, ne partagent pas l'inquiétude et l'irritation que quelques autres se plaisent à répandre par leurs correspondances, que chacun d'ailleurs commente à son gré. Malgré la répugnance que j'éprouve à citer le témoignage d'une bienveillance dont je suis très-loin d'accepter les jugements, je ne laisserai pas de transcrire, comme une preuve de ce que je viens d'avancer, quelques hgnes d'une lettre qui m'est adressée d'Itahe, sous la date du 29 septembre ; elle est d'un prê-
220 CORRESPQNDANCE
tre fort considéré et non étranger aux affaires S qui m'écrit pour m'en recommander une où le Saint-Siège est intéressé.
Voici ses propres mots : « Ella sa^ etc. . . . ,
)) J'observerai que ce prêtre reçoit Y Avenir depuis
son origine.
La catholicité de nos doctrines une fois à l'abri, qu'importent nos sentiments sur la politique? Où trouverez-vous, monseigneur, même parmi ceux qui partagent les vôtres pour le fond, quatre personnes qui s'entendent sur tous les points? Chacun a son opinion, qu'il croit la meilleure apparemment : autre est celle de la Quotidienne, autre celle de la Gazette, autre celle du Courrier de VEiirope. Pourquoi serions-nous obligés de penser comme pensent les gens qui ne sont d'accord ni entre eux, ni avec eux-mêmes, qui varient perpétuellement, qui ne tendent qu'à aigrir les passions, à soulever les frères contre les frères? On nous outrage, on nous proscrit, on envenime nos paroles parce que nous prêchons l'union, l'union par l'ordre et la liberté, hors desquelles on ne peut désormais attendre que l'anarchie et des révolutions perpétuelles. D'où vient cette haine dont nous sommes l'objet ? Ne serait-ce point qu'on voudrait que nous fussions des hommes départi, nous qui ne sommes et ne voulons être que des hommes de la France, de la Rehgion? Pour moi, je ne saurais m'empêcher de croire que ce qui ramène les âmes à Dieu ne peut être opposé à Dieu. « Vos doctrines, m'écrivait derniè- « rement un vicaire général d'Agen, sont toutes de paix (( et de charité: donc elles sont catholiques. Ma reconnais- « sance est partagée par deux personnes assez marquantes « du diocèse, l'une athée, l'autre libérale anti-catholique, qui, « toutes deux, ont été ramenées à la pratique de la religion « par la lecture de V Avenir. » Des conversions semblables ont eu Heu en plusieurs endroits : cela console de beaucoup d'injures et de beaucoup de persécutions.
Les questions de doctrine une fois séparées des questions purement politiques, je ne nierai pas qu'en traitant celles-ci,
* Le R. P. Ventura, selon toute probabilité.
nous n'ayons pu dire quelquefois des choses qui auront déplu à Rome, — non pas au Pontife, mais au Souverain, lié comme il l'est, à plus d'un égard, au système politique de l'Europe, système dont l'Église a tant à souffrir. J'ai senti cet inconvénient et je l'ai déploré; mais il était inévitable, à moins de subordonner les choses éternelles aux choses du temps, et d'abandonner la défense de la Religion parmi nous, la défense de ce que, sans aucun doute, le Vicaire de Jésus- Christ place au-dessus de tout. Le temps, qui change les positions, changera aussi le point de vue sous lequel il a pu considérer la direction de nos pensées dans l'ordre des choses purement humaines, et nous justifiera près de lui, j'en ai l'intime confiance.
J'aurais beaucoup à ajouter à ce que vous venez de lire> mais cette lettre n'est déjà que trop longue. Veuillez, du moins, y voir un hommage de la profonde vénération et de l'inaltérable tendresse avec lesquelles j'ai l'honneur d'être, monseigneur, etc.
Paris, 16 août 1831.
J'ai reçu, il y a quelques jours, mon cher et respectable ami, avec votre petite lettre du 31 juillet, le Bréviaire des Méchitaristes que vous avez eu la bonté de m'envoyer: je vous en remercie infiniment. Cet ouvrage m'est d'autant plus précieux, qu'il est impossible de s'en procurer ici une édition, même médiocre; toutes sont incomplètes et remphes de fautes.
Veuillez, mon ami, me donner, le plus souvent qu'il vous sera possible, de vos nouvelles et de celles de M"'^ de Senfft : je prie pour elle et pour vous ; je vous porte l'un et l'autre au saint autel, toutes les fois que j'ai le bonheur d'y monter. Je demande à Dieu qu'après tant de souffrances, il vous accorde un peu de paix, ou au moins un nouveau courage pour porter les croix si nombreuses de la vie présente. Les miennes vont
s'appesantissant ; mais Celui qui nous les impose nous donne aussi la force de ne pas succomber sous leur poids. Le pauvre abbé Gerbet est sérieusement malade : ce sont des étouffements qui le fatiguent, surtout la nuit, et des spasmes de l'œsophage qui l'empêchent d'avaler. Je l'ai décidé à faire un voyage en Bretagne : les distractions, le mouvement, le changement d'air, lui feront, je l'espère, du bien. Ce sera pour moi un surcroît de travail, mais que je ne regrette pas.
Les affaires s'embrouillent de plus en plus, mais vous savez cela aussi bien et mieux que moi. Le monde roule vers l'avenir, comme une mer poussée par la tempête.