‹ CorrespondanceChapitre 8 sur 224 · A MADEMOISELLE CORNULIER DE LUGINIÈRE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE CORNULIER DE LUGINIÈRE

Le 30 mars 1829.

Ce que vous me dites de votre santé à toutes me fait bien de la peine, mon excellente amie : tâchez donc un peu de vous ravigoter. A quoi servent toutes ces fièvres et ces inflammations? laissez-moi tout cela, si vous m'en croyez, et gaudeamus, mes sœurs ! J'espère que le printemps vous remettra sur pied. Le pauvre abbé Gerbet a beaucoup souffert l'hiver dernier ; depuis huit jours, il court les champs avec mon frère, et je ne l'attends qu'à la fin de cette semaine. Ils sont allés à Malestroit; demain ils seront à Rennes, puis à Fougères, et puis ici. Pour moi, je suis très-faible : voilà le hic; cela ne m'empêche pourtant pas de causer avec Monseigneur*. Vous devez avoir maintenant une première lettre, qui sera suivie de plusieurs autres, comme dit la chanson. J'espère que Sa Grandeur sera contente, autrement elle serait bien difficile; j'ai quelque espoir qu'elle ordonnera de lire notre correspondance au prône, et cela m'encourage tout à fait. Il y a un petit mot, en passant, pour votre visiteur du dimanche ^; j'ai été bien aise de rendre hommage à son innocence : ce sont de ces choses qui se doivent.

On commence donc déjà à chanter sur une autre clef? ce sera bien autre chose, dans un ou deux ans : voulez-vous savoir leur histoire? ce sont des gens qui ne veulent pas marcher : pan! un coup de pied dans le c; cela vous les pousse à cent pas ; mais, cette manière de voyager leur paraissant rude, ils crient comme de beaux diables en se frottant les fesses; peu à peu la douleur s'apaise, et ils se trouvent bien là où ils sont. Il n'y a que le premier moment qui soit un peu désagréable.

* Monseigneur de Paris; allusion aux lettres dont il a été déjà question.

^ Il s'agit ici, sans doute, de quelqu'un de ces ecclésiastiques « gallicans » qui, de temps à autre, se risquaient chez les Mennaisiens et les Mênnaisiennes de la rue des Postes.

30 CORRESPOÎSDANCE

Mille hommages et mille amitiés à nos bons missionnaires. Je vous embrasse toutes, petites et grandes, et le bon père Carissan. Souvenirs à vos bons domestiques; écrivez-moi le plus que vous pourrez. Votre vieil ami.

Le 5 avril 1829.

Je reçois, mon excellent ami, votre billet du 25 mars, et la lettre de M""* de Senfft du même jour : je lui répondrai incessamment; aujourd'hui le temps me manque, parce qu'il faut que j'expédie à Paris ma deuxième Lettre à V Archevêque, et que je corrige la copie. Ma santé ne tient pas à tant de travaux, et il me semble qu'on pourrait un peu penser que ce n'est pas pour mon plaisir que je me condamne à une vie si dure, et que je m'expose à tant d'attaques, de haines et d'injures passionnées. Que m'en reviendra-t-il sur la terre? qu'y puis- je espérer? Il serait juste, ce me semble, de supposer que la conscience est pour quelque chose dans ce que je fais. Je le dis sans crainte qu'il s'y mêle un sentiment d'orgueil : mon dernier ouvrage sera utile; il était nécessaire à l'époque où nous vivons. Je n'ai cherché que la vérité; j'ai parlé en présence de Dieu. La conscience du plus grand nombre des catholiques m'a répondu, et celle des ennemis même du christianisme n'a pas été muette. Je viens de recevoir de R... une lettre où l'on me nomme plusieurs cardinaux qui m'approuvent ; il y a pourtant là des oppositions comme ailleurs : « Tant « de personnes, ajoute-ton , aiment mieux tlatter l'erreur qu'ap- « puyer une vérité prouvée avec la dernière évidence, et qui « seule remédie à tout, pacifie tout. ))

Quant aux J , je remercie sincèrement la personne qui

m'a fait passer une note, par l'intermédiaire de M. le marquis d'Azoglio; elle me propose des éclaircissements : je n'en refuserai jamais aucun; mais vous savez, par les conversations que nous avons eues sur ce sujet, combien il est impossible de traiter une si vaste question dans de simples lettres. On suppose ton-

jours que j'ai été mû à parler comme je l'ai fait par des sentiments personnels : on me croit donc un grand misérable? Si j'avais de quelqu'un une pareille idée, je ne descendrais certainement pas jusqu'à m'occuper de ses paroles : il est au-dessous de moi de repousser de semblables soupçons. Deux motifs principaux m'ont déterminé à dire ce que j'ai dit; le premier, parce qu'il m'a paru tout à fait nécessaire, en France, d'empêcher que l'on ne confondît la cause de l'Église et du christianisme avec la cause particulière des J ; le second,

parce que je m'adressais à une multitude d'hommes aux

yeux desquels j'étais un J , et qui ne croiront jamais à

la sincérité de tout ce qu'un J pourra dire. Je pourrais

ajouter encore plusieurs autres raisons qui seraient trop longues à déduire ; mais la plus forte peut-être, je ne l'avais pas alors, je l'avoue ; et c'est précisément cette espèce de... — je cherche un mot... — cette espèce d'idolâtrie, si vous voulez, qui ne permet que la louange, et même l'hymne, et qui sacrifierait toutes les vérités du monde à un Corps que je respecte, mais qui n'est pas, après tout, l'Éghse. Si j'avais dit des Ordres mendiants en général, que je ne pense pas qu'ils soient aujourd'hui sans inconvénient, et suffisamment appropriés à l'état actuel et aux besoins présents du monde, qui aurait songé à m'en faire un reproche? Un autre aurait pu sans doute penser autrement, mais personne ne iji'eût blâmé d'exprimer ce que

je pensais. Pourquoi cette différence, lorsqu'il s'agit des J ?

on croit dire beaucoup en citant les bulles qui les rétabhssent; mais ceux qui les citent se faisaient-ils scrupule, il y a vingt ans, déjuger l'Institut, et d'en parler dans un sens différent de la bulle qui l'avait supprimé? que n'ont-ils point dit et écrit du pape Clément XIV? A Dieu ne plaise que jamais je m'emporte à de pareils excès ! Mais, comme je n'ôterai jamais à personne la mesure de liberté que l'Éghse lui laisse, je n'accorderai non plus jamais à personne le droit de m'enlever celle qu'elle me laisse à moi-même. Et quant à ma réputation, dont on paraît s'inquiéter, je la compte pour peu de chose lorsqu'il est question d'intérêts bien autrement graves ; et le soin, dans tous les cas, n'en appartient qu'àmoi. J'aurai, au reste, quoi qu'il

arrive, rendu un très-grand service aux J , en ramenant

leur attention sur eux-mêmes. Je ne suis pas de ceux qui croient beaucoup à la puissance des paroles. Chacun finit, dans ce monde, par prendre sa place selon sa valeur réelle. Que rOrdre soit ce qu'il doit être, il triomphera de tout; mais, s'il demeure ce qu'il est, je le répète ici, jamais il ne prendra racine dans la société nouvelle.

J'ai voulu une fois, mon bien cher ami, vous dire ces choses, pour n'avoir pas à revenir sur un sujet qui nous est pénible à l'un et à l'autre. Que je me sois trompé, cela est très-possible; mais pourquoi ceux qui sont d'un autre sentiment que moi ne pourraient-ils pas se tromper aussi? Le temps jugera. Tout à vous bien tendrement ^

* A la lettre qu'on vient de lire en était jointe une autre, que Lmiennais renvoyait à M. de Senfft après en avoir pris connaissance. Nous croyons devoir la citer en note comme document à l'appui :

Page 1