‹ CorrespondanceChapitre 84 sur 224 · A MADEMOISELLE CORNULIER DE LUCIMÈRE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE CORNULIER DE LUCIMÈRE

Le 2 mai 1835.

Non, bien certainement, je ne vous oublie point, mon excellente amie; mais ma mauvaise santé, ma faiblesse qui augmente, et les affaires nombreuses dont je suis accablé, tout cela fait qu'une lettre à écrire est pour moi comme une montagne à traverser; je regarde, je voudrais être de l'autre côté, et je reste dans la plaine. Si j'étais à Paris, j'irais me délasser et me ranimer prés de vous. Mais quand retournerai-je à Paris? qui le sait? J'aurais besoin de passer encore ici deux ans pour achever certaines choses ; et puis, les moyens de vivre, où les trouver? Je n'ai plus rien que des dettes. Solon disait : « Je vieillis en apprenant toujours. » C'était acquérir que cela ; et moi je dis : « Je vieillis en m'appauvrissant toujours. » Quand on jettera dans la terre ma vieille carcasse, ce qui ne tardera guère, elle y tombera nue, à moins que quelqu'un ne me fasse l'aumône d'un linceul. Qu'importe, après tout? Le bonhomme Job nous assure, en termes très-clairs, que c'est folie de prendre garde à cela. Quant à la gastrite, c'est autre chose ; je vous engage fort à user de ménagements avec elle : peu de remèdes, mais un régime exact et adoucissant. Ce genre de phleginasie, comme dirait M. Broussais, est d'une guérison lente : ce que je dis pour amener le magnifique apophthegme dont me régala, dix-huit mois de suite, il y a quelques années, un médecin de Dinan : hi morbis chronicis, tempus et patientia. Vous

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savez assez de laliii pour entendre celui-là, et bien d'autres. Je perds le mien à imaginer pourquoi les légitimistes s'opiniâtrent à nier la grossesse de cette pauvre duchesse; ils ont, par là, fourni un prétexte et presque un motif à ses infâmes geôliers, de prolonger son emprisonnement : bêtise d'une part, atrocité de l'autre ; voilà tout ce que j'y vois. Du reste, plus que jamais je crois le parti royaliste sans force et sans avenir : adieu, paniers, vendanges sont faites! une autre époque commence : qu'y voulez-vous faire? 11 faut, dit le proverbe, prendre le tenjps comme il vient ; c'est ce qu'a pensé eniin, et avec grande raison, le bon M. Rausan : il attendait ce qui n'est point venu, et il est venu pour ne plus attendre ^; vous le trouverez bien vieilli; je ne l'en plains pas. Ce monde n'a rien de si attachant qu'on doive regretter de se voir près d'un autre, surtout après une vie comme celle de ce digne prêtre. A ce propos, c'est-à-dire à propos de M. Rausan, qui me rappelle Rome, qui me rappelle le Pape, qui me rappelle mes affaires, je vous dirai que, le 28 février dernier, il a été tenu une congrégation de cardinaux, où l'on a décidé, à l'unanimité, « qu'on ne tiendrait compte de la Censure des évêques et de leur demande en confirmation de cette même Censure, » ce qui n'a rien d'agréable pour eux. Quant à moi, ces choses-là m'intéressent à peu près autant, depuis que j'ai vu de près les ressorts qui font tout mouvoir, que ce qui se passe à la Chine, dans le grand Collège des mandarins. Et ma petite Hélène, qu'en ditelle? J'embrasse cette cbère enfant; je me rappelle au souvenir du bon abbé Lacroix ; je remercie du leur Jeannette et Caroline ; je vous réitère l'assurance d'une tendresse qui ne finiia ponit. et je cède la place à l'abbé Gerbet, qui veut aussi vous dire son petit mot ^

* M. Rausan, qui avail joué un certain rôle parnni les missionnaires de la Rcslauralion, était, connme nous l'apprend la lettre de Lamennais datée de Home le il janvier 1832 (V. lettre 359, p. 232], allé s'établir dans la capitale du monde chrétien. Ce qu'il y « attendait », nous l'ignorons. Peut-être une place au sacré Collège. 11 rentrait en France sans avoir atteint le but, quel qu'il fût, de ses désirs.

^ Voici le « petit mol » annoncé par Lamennais :

« Coinnie il ne rue reste que peu de place, ma bonne demoiselle, je charge ma

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