‹ CorrespondanceChapitre 85 sur 224 · S66. — A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

S66. — A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

La Chênaie, ce 6 maUt853.

Je le pensais bien, mon cher ami, que l'esprit de vos gens devait ressembler assez à un pâté de foie gras ; j'en jugeais par M. de Toulouse, dont la Requête, du reste, .et la Censure ont éternises à néant, à Rome, sur l'avis unanime d'une Congrégation de cardinaux, assemblée par le Pape, le 28 février dernier. Tant y a que vous êtes dégoûté desioies gras, -et que vous êtes venu chercher à Paris un autre régime. Je ne me serais pas douté que je dusse jamais avoir une obligation aux Toulousains, et pourtant en voilà une, et des plus douces, puisque je leur dois d'être plus près de vous. Pour consommer ma bonne fortune, c'est maintenant à moi de me recommander à nos Bretons ; mais, comme je vis seul, ils ne peuvent pas grand' chose à mon affaire. Vous voyez de près ce que devient celle de cet autre foie gras qu'on appelle Louis-Philippe : il vise au pâté, ne trouvez-vous pas? Mais ne vous effrayez pas de celui-là ; il est destiné à apaiser la grosse faim de la République.

Je ne saurais revenir de mon étonnement à la vue des bizarres espérances de certains hommes. Lorsque partout la vieille Société se dissout avec une rapidité effrayante, lorsque ses bases matérielles s'écroulent partout, et que ses théories crèvent comme des bulles de savon; lorsque la démocratie, du

petite cousine Hélène de vous écrir& en mon nom une belle et grande lettre, sur du papier bleu de ciel, avec de l'encre rose et une plume d'or, comme il convient à une abbesse; pour récompense, je lui enverrai ce rossignol, qui chante là, sur un arbre, tout près de ma fenêtre; elle le recevra, par la poste dans une lettre : il ne me manque plus que de l'avoir pris; c'est donc comme s'il était déjà parti pour le n" 54. Pour moi, si j'étais rossignol, j'irais très-certainement vous-demander à déjeuner demain matin : nous aurions beaucoup de choses à dire, et les mots nous arriveraient des quatre vents du ciel. Mais comme je ne suis pas rossignol, et que je suis seulement ermite, je me borne à prier Dieu pour que vous guérissiez votre gastrite, et aussi pour que votre sensibilité politique s'affaiblisse, autant que faire se peut, notez bien! Je crois, en mon âme et conscience, qu'elle est la cause d'une très-grande partie de vos souffrances. Je sais tous les compliments par lesquels M, F. termine sa lettre, et je me hâte de les faire; car, sans cela, j'allais commencer un sermon. Recevez seulement ma bénédiction. »

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soir au matin, pousse des jets énormes, ils rêvent une restauration monarchique. Dans le travail d'un monde qui se décompose pour renaître sous une autre forme, ils voient une intrigue de cour, ou une conspiration de cabaret; et dans le vaste suaire âe la royauté européenne, la layette d'un enfant-roi. A la bonne heure : cet état d'esprit a du moins le mérite d'être curieux à observer ; il forme une variété neuve de l'intelligence humaine, que je conseille aux Cuvier philosophiques de noter soigneusement, pour en enrichir l'histoire de l'espèce, comme ils disent; et, en vérité, ils dirent bien :— c'est le mot propre.

Je plains de toute mon âme la pauvre duchesse, si affectueusement soignée par son cher cousin ^ Quelle race que celle de ces têtes à couronne! Voyez, avec la France, l'Espagne, le Portugal; sans parler de ces deux Brunswick qui se disputent si fraternellement leur poulailler semi-royal; et je pense que la même envie ne manquerait pas à d'autres, si les circonstances s'y prêtaient. Le fameux duc François de Modène, si dévot maintenant à la légitimité, — cela se nomme ainsi, — ne voulait-il pas se faire souverain de l'Italie, à l'aide des carbonari, qu'il fait pendre aujourd'hui tant qu'il peut, pour le bon exemple ^? Je lisais dernièrement un vieux chroniqueur italien,' d'un

* La duchesse de Berry. — Louis-Philippe.

^ a Modène, cilé peu importante au centre de l'Italie, était gouvernée

par un grand-duc qui, soit loyalement, soit avec des motifs secrets, avait annoncé le désir de se faire souverain constitutionnel d'une grande monarchie italienne dont la capitale serait placée à Bologne ou à Milan, rêve ancien du carbonarisme. Quelques révélations nous disent que le grand-duc de Modène était l'âme du complot, et que c'est parce qu'il n'y eut pas chance de succès, qu'il abandonna ce dessein, et sévit contre les rebelles avec d'autant plus de rigueur, qu'il était lui-même compromis. Peut-être y a-t-il un peu d'aigreur et de ressentiment dans cette version des réfugiés qui pardonnent difficilement la persécution et l'exil »

Ainsi parle M. Capefigue, écrivain peu suspect d'irrévérence envers les têtes couronnées. Et immédiatement après avoir hasardé cette timide restriction, il ajoute avec un aplomb merveilleux :

« Puis, la police autrichienne était trop bien informée pour ne pas savoir tous les secrets d'un complot, et sans doute le duc de Modène ne fut que la main mystérieuse qui, en laissant marcher la conspiration, put aider à soustraire l'Italie à ce réseau de carbonari insensés, qui rêvaient les vieilles choses mortes, Rome antique et le Moyen âge.» — L' Europe depuis II. 19

bon sens fort naïf; il se demande pourquoi les oppresseurs des peuples, les tyrans de la race humaine, l'emportent presque toujours sur ceux qui sont guidés, dans leurs entreprises, par des sentiments généreux? Il répond : « qu'il ne sait pas bien, « mais qu'il croit que cela vient de ce que, si les hommes « jouissaient de quelque paix et de quelque bonheur, si la jus- « tice régnait sur la terre, on oublierait le ciel, et que Dieu, « par pitié pour nous, a soin de nous réveiller par ses fléaux, « qui sont les princes : — ils servent, dit-il, à nous détacher « de la vie. » Que dites-vous de ce bonhomme? Je recommande ses os à M. Persil, et sa mémoire à la Quotidienne. Il s'appelait Bernardo Segni, et habitait Florence, de son vivant. Au reste, ce ne sont ni les brochures de M. de Chateaubriand S ni les allocutions de M. Laffilte % qui feront l'avenir du monde; les chiffres de l'un, les phrases de l'autre, ont peu de poids dans la grande balance où se pèsent ses destins. Il va paraître incessamment un petit volume intitulé : le Livre des Pèlerins polonais, par Mickiewitz, sans contredit le premier poêle de notre époque : il y a là des choses ravissantes ; sans oubUer toute la distance qui sépare la parole de l'homme de la parole de Dieu, j'oserais presque dire quelquefois : cela est beau comme l'Évangile. Une si pure expression de la foi et de la liberté tout ensemble est une merveille en notre siècle de servitude et d'incroyance. Adieu, mon cher ami ; vous savez combien je vous aime et vous suis dévoué.

Vavénement de Louis -Philippe, tome IV, pag. 263-204. Paris, Comon et C, 1845.

* Allusion à l'écrit remarquable que M. de Chateaubriand venait de publier sous ce titre : Mémoire sur la captivité de M"- la ducJiesse de Berry. Les léo-itimistes firent un immense succès à cette brochure dans laquelle se trouve la fameuse phrase : Votre fils est mon roi! M. de Chateaubriand avait été poursuivi, et acquitté le 17 février 1833. Dans son habile défense, il qualifiait le jury de « Pairie universelle. »

* En attendant, ce pauvre M. Laffitte, qui meurt de faim, s'écrie bravement qu'avec Henri V nous serions dégrevés de 200,000,000, tandis qu'avec Philippe nous resterons surchargés. Voilà pour faire crever de jalousie ce foudre de guerre de Chateaubriand. Aussi est-ce bien sa faute s'il est dépassé. Il ne demandait, pour tout rétablir, que « six mois et une écritoire. » Les six mois sont écoulés depuis tantôt deux ans et demi; l'écritoire ne lui a pas fait faute, et quelle avanie! C'est Laffitte qui lui va couper l'herbe sous le pied. — M. de CorioUs à Lamennais. Paris, 50 avril 1853.

A la Chênaie, le 9 mai 1833.

Si l'on imprimait, si on publiait toutes les lettres qui s'écrivent aujourd'hui en Europe, on aurait une idée de la vie humaine et de la misère de notre siècle ; car il n'en est pas une, je crois, qui ne soit une voix de douleur. Vous avez, et j'ai aussi une large part dans les maux communs, et d'autres y ont une part bien plus grande encore que la nôtre, Voyez ces pauvres Polonais, une nation tout entière! Mickiewitz, leur grand poète, a fait pour eux un petit ouvrage ravissant, que Montalembert a traduit sous ce titre : le Livre des Pèlerins polonais. Il y a joint un Avant-propos qui vous paraîtra trop vif, et dont vous ne pouvez pas approuver les principes politiques. A cela près, et comme talent, vous trouverez, ou je me trompe beaucoup, que c'est une des belles choses qu'on ait écrites dans ces derniers temps. Tout ce que je sais de la Pologne, tout ce que j'en apprends chaque jour, me rendrait fou de douleur et de rage, si. la foi ne me soutenait, si je ne croyais, et dans un avenir prochain, à la vengeance de Dieu, comme je crois en Dieu même. Avant-hier, plein de ces sentiments, et oppressé d'une tristesse profonde, je traçai l'espèce de portrait que voici : « Il y avait en enfer un démon horrible, né de l'ac- <( couplement de l'Orgueil et de l'Impiété, et son nom était le « Meurtre. Comme il répandait l'épouvante dans les régions « infernales, et qu'à son aspect Satan même ressentait une <( émotion étrange, comme si le mal pur, essentiel, infini, (( avait passé devant sa face, il le bannit de son empire. Le « monstre, exilé, prit une forme humaine et se réfugia sur la « terre : on l'y nomme Nicolas. » A propos de livres charmants, il en est un autre qu'il faut hre, et c'est celui de Pelhco, intitulé le Mie Prigioni. Vous le trouverez sans doute à Florence ; il a été d'abord imprimé en Piémont.

Les affaires d'Orient paraissent s'arranger comme toutes les autres affaires, c'est-à-dire qu'elles se compliquent en atten-

dant la grande et finale solution qu'y donnera la guerre universelle que tout le monde craint, que personne ne veut, et qui est, à peu d'années et peut-être à peu de mois près, rigoureusement inévitable. La Russie, bientôt, va presser l'Europe sur toute la longueur de la ligne immense qui s'étend de Pétersbourg à Constantinople : et c'est à ce moment qu'on a laissé égorger la Pologne !... Je ne parle ici que politiquement. Mais ce n'est pas aux rois qu'il est donné de lier le démon du Nord et de le jeter dans la mer, sous les glaces du pôle. Dieu a confié cette tâche à d'autres, et le jour où elle sera accomplie approche, et ce sera un beau jour pour la terre.

On doit savoir désormais bientôt à quoi s'en tenir sur cette pauvre malheureuse duchesse, dont les fautes, quelles qu'elles soient, n'excusent à aucun degré l'hypocrite atrocité de ses bourreaux. Ceci est le cri de la France, sans distinction de parti ; mais la haine et le lâche intérêt jettent un autre cri dans certaines âmes, si âmes y a, et le féroce grognement du porctigre est devenu, pour quelque temps, la loi parmi nous. Pazienza !

Vous devez savoir que 0. est l'âme damnée du P. R. ^ : prenez donc bien garde de ce côté; vous ne sauriez user de trop de réserve. Tous les services que vous avez rendus n'étant plus à rendre, c'est comme si vous ne les aviez pas rendus : ne comptez sur aucune reconnaissance; ce mot n'est pas du dictionnaire de ces gens-là. S'ils avaient le moindre intérêt à vous faire pendre, vous seriez, ou ils ne le pourraient, pendus le lendemain matin : il est vrai que deux d'entre eux vous accompagneraient charitablement à la potence, pour l'édification du public et pour la plus grande gloire de Dieu. Ils en feraient même une belle relation qu'ils distribueraient gratis à ceux qui n'auraient pas le moyen de la payer. En vous disant cela, je pense à vous uniquement : c'est le plus vrai et le plus fidèle de vos amis qui vous parle. Je vous en dirais bien d'autres, de vive voix.

Savez-vous comment on vient de payer les longs et immenses

* Ces initiales ne désignent-elles pas le nonce Ostini et le Père Roothan, général des Jésuites?

services et le dévouement du P. Ventura? Le Pape lui a fait écrire, par le cardinal Pacca, « que, dans le cas où il serait de <( nouveau élu général, il ne souffrirait pas qu'il acceptât ni « celte dignité, ni toute autre charge de son ordre qui Tobli- « gérait à résider à Rome^ » Pour ne rien dire du reste, c'est comme s'il tuait ce pauvre ordre des Théatins, qui se mourait, et que le P. Ventura a ressuscité; aussi allait-il être réélu par ses religieux à l'unanimité des voix. Levez les yeux et regardez le ciel ; vous y verrez clairement l'Ange de l'Apocalypse brandissant son glaive sur la Jérusalem moderne. Malheur à la cité qui tue ses prophètes ! Et tout cela est bien, car tout cela prépare tout ce qui doit s'accomplir. Allez donc, frappez, abattez, vous qui avez reçu cette mission ! Quoi ! il reste encore quelque chose debout? A l'œuvre, à l'œuvre ! ne vous exposez pas à rougir de votre indolence ou de votre peur devant la troupe infernale qui vous attend aux portes du Royaume sombre ! Courage, préparez votre gloire! méritez d'entendre, au jour de votre entrée triomphante, ces solennelles acclamations : Hosanna filio Satanxî

Adieu, adieu. J'embrasse mon cher comte. L'abbé Gerbet vous offre l'hommage de son respect et de son affection inaltérable; autant en ferait mon frère, s'il était ici; il a bien vieilli, ainsi que moi : vous ne nous reconnaîtrez presque plus '.

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