‹ CorrespondanceChapitre 86 sur 224 · A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

La Chênaie, le 9 juin 1835.

Vous dites vrai, mon cher ami, sur la presse comme sur tout le reste ^; on s'en dégoûte; mais prenez-y -garde : on se dé-

* Dans les termes oîi Lamennais était, à ce moment de sa vie, avec le R. P. Ventura, il est clair qu'il tenait de ce dernier lui-même tous les détails de celle persécution. Et il la ressentait d'autant plus vivement qu'il s'en croyait la cause indirecte. Le P. V., dans ses lettres, ne manquait jamais, en effet, de mettre en relief la solidarité qui, disait-il, existait entre lui et le glorieux ermite de la Chênaie. Tout cela fut ensuite bien oublié, pnraît-il.

* Lettre supprimée : — AU. de Musigny. La Chênaie, 26 mai 1833.

' ... « On pétrit et ropétrit les esprits, parce que l'indifférence a gangrené

goûte de ce qu'elle dit, et c'est là un fort bon symptôme, car elle ne dit guère que des sottises. On est las des vieux rabâchages. La légitimité, le trône et l'autel, le représentatif, la monarchie selon la Charte, la Charte selon la royauté, la Répubhque à la Maral ou à la Marrast, tout cela est usé; rien de tout cela ne répond plus à l'instinct vague et secret des générations nouvelles et des masses souffrantes. Là-dessus, notre ami V. '^ous dira que c'est vrai, et que ce qu'il faudrait, ce qui satisferait tout le monde, ce serait un bon gros despotisme; et vous ne le croirez pas, ni moi non plus; mais vous ferez bien de garder votre incrédulité in petto, sans quoi je ne répondrais pas qu'elle ne fût punie, comme la mienne, d'un silence qui durerait tant qu'il plairait à Dieu. Cui'x levés loquuntur, ingénies stupent, comme disait cet autre. J'aime à le prendre de ce côtélà, d'autant plus que j'avais pris la liberté grande de me consoler de mon mieux, dans ma solitude, du grand accouchement d'un petit enfant *; et s'il ne fallait que chanter pour expier ma û\ule, je chanterais volontiers, de ma voix chevrotante, ce vieux couplet de mes jeunes ans :

Quoi! ma voisine, es-tu fâchée?

Dis-moi pourquoi !

Veux-tu venir voir l'accouchée

Avecque moi?

A condition, cependant, qu'on ne me prendrait pas au mot : car, par ma foi, je ne me sens ni la force ni le goût de faire

les âmes. Nulle foi à ce qu'on écrit; au reste, croyez-moi, la presse s'use; cette formidable artillerie, vous la verrez, si Dieu ne s'en môle, s'enclouer elle-même. Pas une gazette, pas un livre écrit dans la libre indépendance de son auteur. Enfin, pour parler comme vous, la presse est lasse d'elle-même.» — M. de Coriolis à Lamennais. Paris, 29 mai 1833.

* L'accouchement de Blaye. Le mécontentement de M. de Vitrolles était assez naturel. Gentilhomme et royaliste, il avait pris à cœur la situation de la femme, aussi bien que celle delà princesse, et domptant ses répugnances, multipliait ses démarches auprès du gouvernement de Juillet afin d'adoucir et d'abréger pour Madame les misères de la captivité. La manière de voir de Lamennais, exprimée peut-être avec trop peu de ménagements et d'égards, était en contradiction trop directe avec les idées, — disons mieux, les sentiments de son ami, — pour qu'il n'en résultât pas un refroidissement momentané, dant cette page de la Correspondance a gardé le témoignage.

le pèlerinage de Païenne; ma dévotion ne va pas jusque-là; j'y pourrais trouver l'âne et le bœuf; mais l'Enfant divin et la Vierge-Mère, ce serait, en vérité, un grand hasard. Tout bien considéré, donc, je reste en Bretagne. Et vous, mon ami, où allez-vous? que devenez-vous? Toulouse ne vous avait pas gâté Paris, et Paris ne vous gâte pas Toulouse. Les tètes sont taillées partout à peu près sur le même patron, TiUto il mon do è fatto corne la nostra famiglia. D'après cette vérité incontestable, je

ne comprends pas autrement le voyage de M. de Ch

à Prague. Aurait-il envie de nous ramener une troupe de Bohémiens? Mais nous avons déjà assez de jongleurs; qui le sait mieux que lui? Du reste, il aura pu observer sur sa route certains signes qui n'annoncent rien de très-agréable pour les monarchies, même selon la Charte ^ Partout des taches livides apparaissent sur les peaux royales; l'épidémie est universelle, ou l'épizootie, si vous voulez. Faut-il se pendre pour cela? Moi, je me dis que Dieu a ses desseins, qu'il en sait plus que nous, et qu'il y a tout à parier qu'il a raison. Il est vrai qu'on me répond que je suis « un téméraire, un insolent, un impudent^. » Cela est fort, je l'avoue, et pourtant je ne suis pas encore absolument convaincu. Les hommes sont comme cela : c'est une grande misère. N'êtes-vouspas touché de Tharmonie qui règne en tous lieux, dans ces nobles, et illustres, et aimables, et adorables familles à qui la Providence a confié le soin de notre bonheur en ce bas monde? Ce sont là de ces choses frappantes, mais qui malheureusement sont perdues pour les libéraux, les révolutionnaires, les impies : « — Et savez-vous pourquoi? me disait dernièrement une personne extrêmement bien pensante... c'est que Dieu les aveugle aussi. » — J'ose affirmer que, d'ici vingt ans, la face de la terre aura changé, quoi qu'en disent les conservateurs, et les restaurateurs, et les rénovateurs, et que tous ces changements n'en apporteront jamais

* Allusion à un des ouvrages politiques de M. de Cliateaubriand qui avaient eu le plus de retentissement. Il fut publié en 1816, comme manifeste du parti royaliste contre les opinions modérées, dites « des centres, » la monarchie restaurée inclinant alors de ce côté.

^ On remarquera, sans doute, que Lamennais répèle ici les termes mêmes des Encycliques et Brefs lancés contre lui. Voir page 246 à la note

aucun à la tendre affection que je vous ai vouée, mon cher ami.

La Chênaie, le 22 juin 1835.

Je n'ai rien reçu de vous, depuis celle de vos lettres à laquelle en était jointe une de la princesse Lubomirska. Cette bonne princesse a dû vous quitter depuis assez longtemps, ainsi que les Rzew ^ Je ne sais où sont allés ceux-ci. L'Europe n'est qu'un petit coin du monde, et cependant, après s'y être rencontrés une fois, on se sépare pour ne plus se revoir que là où, grâce à Dieu, il n'y a plus de séparation. Je suis souvent comme effrayé de ce grand néant de la vie présente, et de l'inanité de tout ce qui passe ou semble passer sous nos yeux, dans cette région des ombres. Mais ce qui m'effraye plus que tout le reste, c'est notre incompréhensijjle folie. Voyez ce qui, chaque jour, nous agite, nous tourmente, ce qui nous fait perdre le repos et le sommeil. Je ne sais quoi d'insaisissable par ba rapidité, des choses qu'on a vues cent et cent fois dans les temps passés, qu'on retrouvera sous de nouvelles formes tant qu'il y aura des hommes sur la terre. Repassez seulement, dans votre esprit, l'histoire du Moyen âge : quelle inquiète activité de l'intérêt et de l'ambition ! Quelles complications d'intrigues, que d'injustices, que d'atroces violences, que de catastrophes de tout genre ! 11 y a eu là, assurément, plus de malheurs publics qu'à aucune époque; qui s'en occupe? qui y pense? Combien est-il de personnes, actuellement vivantes, qui en aient seulement entendu parler? 11 en sera ainsi des événements que nous prenons si fort à cœur. Et déjà, qu'est-ce que ces événements pour la plus grande partie des habitants de la terre? Ce que sont pour nous les révolutions du Japon, de la Chine, de Tombouctou et de la Nouvelle-Guinée. Et après cela, si l'on s'élève de planète en planète, et de soleil en soleil, jusqu'aux dernières limites imaginables de ce vaste univers,

* Les Rzewuski.

oji ne trouve plus d'expressions pour poindre la pitié qu'inspirent nos vaines joies, et nos douleurs plus vaines, sur ce grain de sable iniperceptible où nous nous remuons, et nous querellons, et nous dressons si burlesquement.

Je voudrais que la pauvre duchesse de Berry eût l'esprit tourné à des réflexions de cette nature ; elle y trouverait, je crois, plus de vraie consolation que dans les maladroites flatteries de ceux qui l'ont, pour leur intérêt, entraînée à sa perte. Je ne pense pas que vous doutiez encore de la réalité de l'accouchement ; la Quotidienne même, si elle ne l'a pas positivement avoué, a cessé du moins de le contester, et ce qu'on sait des motifs qui ont déterminé le voyage de M. de Chateaubriand à Prague *, en est une preuve encore plus forte. Au reste, nous verrons la suite. Pour ma part, je plains sincèrement celte malheureuse femme, et j'ai dans une horreur presque égale les intrigants qui l'ont perdue en encourageant sa folle expédition, et l'infâme qui a pris un horrible plaisir à la déshonorer à la face de l'Europe : tôt ou tard, il portera la peine de ce crime et de tous les autres ; mais on ne doit pas croire que, lorsqu'il tombera, sa chute relève ceux auxquels il s'est substitué. Il n'en sera rien. Si l'on peut encore concevoir, à toute force, la possibilité d'une troisième restauration, moins que jamais on peut en concevoir la durée. Partout on aperçoit les symptômes d'une ère nouvelle. J'ai reçu dernièrement des lettres d'Angleterre; on ne saurait se faire une idée de l'état de ce pays-là : je doute que le sens moral fûL altéré plus profondément à Rome, sous les Empereurs; les détails qu'on me donne à cet égard, détails officiels consignés dans le rapport d'une commission d'enquête, passent tout ce qu'on peut imaginer ; et la misère n'est pas moins grande que la corruption. Il n'y a plus, dans ce triste pays, que deux partis réels, le parti des riches et le parti des pauvres, et c'est la faim qui fera la révolution. Les mêmes lettres m'apprennent des choses fort curieuses sur le fameux sectaire Irwing, qui n'est pas du tout un homme ordinaire; il est difficile d'être plus éloquent,

* Ces motifs sont aniplements déduits dans les Mémoires du célèbre écrivain. Nous n'avons pas à les expliquer ici

avec tout ce qu'il faut extérieurement pour faire valoir celte éloquence entraînante et sonabre ; il est entouré d'hommes et de femmes qui s'appellent Prophètes et Évangéhstes, et tous s'en vont, annonçant l'avènement prochain de Jésus-Christ, qui va venir, je crois, en deux ans, mettre fin à tout ce qui est, et commencer son nouveau règne. Des gens bien nés, de& gens instruits, donnent pleinement dans ces folles rêveries, tant on a besoin de trouver quelque part, dans l'indicible misère du présent, l'ombre même d'une espérance.

Mille tendresses à notre cher comte. Je lui recommande le soin de sa santé et de la vôtre.

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