‹ CorrespondanceChapitre 87 sur 224 · A LA MEME · texte numérisé non relu

A LA MEME

A la Chênaie, le 20 juillet 1835.

Hélas ! toujours des souffrances ! que ne puis-je au moins les adoucir ! Mais Celui-là seul le peut qui vous les envoie, dans son amour, pour vous préparer, par ces épreuves du temps, à une féhcité sans mesure et sans terme. Il y a dans saint Paul de bien belles et bien consolantes paroles sur ces tribulations passagères, « qui n'ont, dit-il, aucune proportion avec le poids de gloire que Dieu réserve à ceux qu'il aime. » Qu'est-ce que notre pauvre vie? Une plainte fugitive qui, en montant vers le ciel, se transforme en un chant éternel de joie. Ne vous affectez point des événements de la terre : c'est la Providence qui conduit tout, selon des lois et pour des desseins que nous pouvons à peine entrevoir. Nous ne tarderons pas à passer à travers des jours difficiles. L'Europe est à la veille d'une commotion terrible qui l'ébranlera jusqu'en ses fondements. Le mouvement ne sera pas circonscrit dans un seul pays ; il s'étendra à tous les peuples, et chaque heure peut donner le signal de cette grande catastrophe. L'on n'entend que des hommes qui en accusent d'autres; ils se trompent, en cela, profondément : le mal n'est pas dans la volonté de celui-ci ou de celui-là : il est dans les choses ; il est dans les entrailles de la Société. La vieille Europe ne tient plus debout : usée, pour-

rie comme l'Empire romain, elle chancelle et croule de toutes parts ; ceux qui s'imaginent qu'ils parviendront à la retenir sur sa base me paraissent ressembler à un homme qui, lorsque la terre tremble, étendrait la main pour soutenir la colonne Trajane. Pour moi, le présent est déjà le passé; les destructions inévitables, accomphes à mes yeux, ne me frappent que par leur relation avec l'avenir. Sur ce sol couvert de débris, je cherche à découvrir les matériaux et le plan de l'édifice que les nations devront reconstruire ; le reste ne me semble que de l'histoire, qu'un simple souvenir de ce qui fut. Mais que de maux, cependant, que de désordres, que de crimes ! De Cadix à Saint-Pétersbourg, on marchera les pieds dans* le sang. Nous attendons le résultat de la nouvelle attaque des tories contre le ministère Grey ^ : si celui-ci succombe, je ne serais pas surpris qu'avant un an l'Angleterre eijt une Convention; et, s'il l'emporte, la révolution n'en ira guère moins vite, car les whigs ne sont plus, dans les Trois-Royaumes, que ce qu'est, en France, notre juste-milieu. Une sorte de nécessité fatale, irrévocable, domine aujourd'hui tous les conseils de la politique humaine, qui se plie et rephe, et se débat vainement sous la main puissante qui l'écrase; ses combinaisons les plus habiles sont à chaque instant déconcertées par mille circon-

* Le ministère Grey fut effectivement renversé, mais seulement dans h session de 1854, à l'oGcasion des débats sur la motion Ward, relativement au budfi^et des cultes en Irlande. La résolution proposée le 27 mai déclarait « qu'il était juste et nécessaire de retirer immédiatement à l'Église protestante d'Irlande une partie de ses revenus. » Quatre des ministres (Stanley, J. Graham, le duc de Richmond et le comte de Ripon) donnèrent leur démission, qui entraîna, conjointement avec le scandale parlementaire dont le bill dit de coercition devint l'objet, la retraite du cabinet tout enlier. Mais les tories n'héritèrent pas immédiatement de leurs antagonistes. Un ministère whig se forma sous la direction de lord Melbourne et de lord Allhorp, membres du dernier ministère. En revanche, quelques mois plus tard, un acte de la volonté royale, tout à fait imprévu, un vrai caprice constitutionnel, fit ce que le combat parlementaire n'avait pu amener. Au mois de novembre, lorsqu'il fut question de remplacer lord Allhorp, que la mort de son père, lord Spencer, faisait enirer à la Chambre haute, lord Melbourne reçut de son gracieux maîtie l'ordre d'appeler lord "Wellington, qui allait être chargé déformer une nouvelle administration. Lord "Wellington indiqua sir Robert Peel, qui était alors en Italie, et qu'on manda tout exprès pour lui confier les rênes du gouvernement.

stances imprévues. Voyez, par exemple, en ce moment, la péripétie du Portugal^ Demain, ce sera autre chose, et au bout, qu'y a-t-il? la double guerre des souverains entre eux, et des peuples contre les souverains. La lutte peut durer plus ou moins longtemps, mais qui me dirait que, dans quatre ans, il ne restera pas un trône debout, ne m étonnerait en aucune manière. Ici le carlisme va se désorganisant de plus en plus. L'aventure de Blaye lui a ôté un reste de prestige qui le soutenait. A présent, les voilà qui se disputent sur les précepteurs du duc de Bordeaux, confié aux soins de deux Jésuites, pour le rendre populaire en ce pays. Il faut entendre là-dessus la Quotidienne^ et la Gazette^ et le Rénovateur. Ces pauvres gens ne voient pas que cela fait rire la France. Je regrette sincèrement que l'idiotisme fût destiné à fermer les yeux à la Monarchie. C'est une malédiction, en vérité, bien persévérante. Du reste, le mépris et la haine pour ce qui est augmentent rapidement de jour en jour; on tourne et on retourne Louis-Philippe dans le ruisseau, et il prend cela, sinon avec autant de plaisir, du moins avec autant de calme et de sang-froid que notre argent. Le projet des quatorze forts, élevés pour contenir Paris, devient une affaire sérieuse ^; ce projet, si l'on y persiste, pourrait fort bien être le signal de la révolution dont le germe est partout. Il y a, dans la tentative d'embastiller la capitale de la France, une audace folle qui ressemble à de l'aveuglement : c'est tout au monde ce que pourrait oser un des-

* Dom Pedro, à la tête d'une armée de quatorze mille hommes rassemblés aux îles Açores, était venu engager contre Dom Miguel (juillet 1852) une lutte qui aboutit, mais non sans quelques alternatives de succès et de revers, au renversement de cet usurpateur que sa tyrannique humeur rendait si cher aux partisans de la légitimité européenne.

^ Le projet de loi sur les fortifications de Paris, annoncé par le ministre de la guerre quand il présenta son budget à la Chambre des députés (session de 1832), fut, le 22 avril 1853, l'objet d'un rapport favorable de la commission nommée pour l'examiner. Le 14 juin, la Chambre des députés avait paru le condamner d'avance par un vote rendu dans la discussion du budget de la guerre. Le gouvernement n'en passait pas moins, dès le lendemain, des marchés d'adjudication relatifs à ces travaux. L'opposition devint telle, par suite de cet acte irritant, que, dans le Moniteur du 23 juillet, le ministère annonça qu'il acceptait l'ajournement, et attendrait la décision des Chambres.

DE LAMENiNAIS. 501

pote militaire, sûr d'une armée dépendante de lui. En définitive, nous nous en allons directement à la République, ou, pour mieux dire, à l'anarchie, car le parti des Républicains, — le moins nombreux sans doute, mais le seul qui soit uni et organisé, — n'a en vue, de son propre aveu, qu'une tyrannie Conventionnelle; mais j'espère encore qu'il rencontrera, pour réaliser cette atroce utopie du crime, plus d'obstacles qu'il ne pense peut-être.

J'embrasse tendrement mon cher comte; qu'il ménage sa santé; et vous aussi, ménagez la vôtre. Je serais si heureux de vous savoir contents, au moins de ce côté-là !

371. - A MADEMOISELLE CORNULIER DE LUCINIÈRE. A la Chênaie, le 21 juillet 1835.

Voilà une occasion qui s'offre de vous écrire deux mots, mon excellente amie, et j'en profite avec empressement. J'aimerais bien mieux passer avec vous une bonne matinée : nous parlerions de tant de choses qu'on ne peut se dire dans une lettre ! Mais je ne prévois pas que cela me soit possible de si tôt : des devoirs et des nécessités de toute sorte me retiennent ici. Je n'ai pu même m'absenter pour aller voir, à Trémigon, M"^ de Tremereuc, qui a passé vingt-quatre heures avec Clara. Je suis, comme Bonnivard au château de Chillon, attaché à un gros pilier, et tournant autour, autant que me le permet la longueur de ma chaîne. L'abbé Gerbet est plus heureux, du moins sous ce rapport, puisqu'il vous a vue et peut vous voir de fois à autre. J'ai fait, cependant, un petit voyage à Ploërmel pour nos affaires ; j'y ai trouvé M. de la Boëssiére, avec qui j'ai passé toute une journée à sa belle terre de Malleville : j'ai été fort content de tout ce qu'il m'a dit; il est plus raisonnable que bien d'autres, et déplore beaucoup les divisions et la folie de ceux avec lesquels il est naturellement en relation. M"'^ de la Boëssiére m'a parlé de vous avec un souvenir plein de reconnaissance de vos anciennes bontés pour elle. Du reste, les royalistes de cette province s'obstinent, en général.

à ne pas croire à l'accouchement de Blaye, el se fâchent tout rouge contre ceux qui se permettent seulement le doute ; ils ont pris leur parti là-dessus avec le même courage que M. de Marcellus, « qui ne croirait pas, dit-il, quand il verrait de ses yeux : » c'est leur plus forte raison ; et, en effet, je ne vois pas trop ce qu'on peut y répondre. Le renvoi de M. de Barande^ est pour eux une autre tribulation. Je ne sais, pour moi, ce qu'est M. de Barande, et ne m'en inquiète guère. Mais il faut avouer que confier l'éducation d'Henri V à deux Jésuites est une drôle de nfianière de ramener l'opinion publique. Qui dit ■cour dit intrigue; ces deux choses ne se séparent jamais. Il y a quatre ans, on intriguait autour d'un trône ; on intrigue aujourd'hui autour d'un berceau : ces gens-là intrigueraient à Saint-Denis, dans les tombeaux, au miheu de la poussière des morts : grand bien leur fasse ! Pendant ce temps-là, nous nous •en allons à grands pas vers la République, ou plutôt vers un régime passionné et violent qui n'aura de la Bépubhque que le nom; avant ou après viendra la guerre universelle, dont le germe se développe rapidement. Dieu a ses desseins dans tout cela; ne vous en tracassez nullement. Ce que la Providence fait est bien fait, et à chaque jour suffit sa peine. Les whigs et les tories se boxent, dans le parlement, en attendant que Je peuple entier se boxe avec les tories et les whigs; se faut-il pendre à cause de cela? tel n'est point mon avis. Qu'en pense ma petite Hélène? Son vieux oncle l'embrasse tendrement. Mille amitiés à M. Lacroix, et souvenirs à Jeanne, Jeannette, Caroline, et tutti quanti. Je crois que ce serait le moment d'aller mettre vos hommages aux pieds de dona Maria-da-Gloria, à présent qu'elle a l'un de ses pieds sur le ventre de son cher oncle, dom Miguel : réfléchissez-y! Le moins que vous pourriez attendre d'une preuve si touchante d'intérêt et de dévoue-

* Précepteur du duc de Bordeaux. On sait que Charles X et la duchesse de Cerry se disputaient la haute main sur l'éducation du jeune prince. Or, en ce moment, l'influence du vieux roi prédominait, grâce au dénoûment tragi-comique de l'expédition tentée par celle que toute une fraction du parti royaliste regardait auparavant comme « la liégenle. » Le choix de deux jésuites €t le renvoi du précepteur laïque étaient des mesures significatives, où se retrouvait la ténacité maladroite du monarque détrôné en juillet 1830.

ment, serait, ce me semble, un panier de ces bonnes oranges dont personne ne conteste les qualités héréditaires et la légitimité. Adieu, chère bonne amie ; tout à vous de cœur.

Page 1