‹ CorrespondanceChapitre 88 sur 224 · A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

A la Chênaie, le 29 juillet 1835.

J'ai eu des affaires, des visites, des fatigues de toute sorte, mon cher ami, et voilà le motif du silence dont vous vous plaignez d'une manière si aimable. Ma pauvre machine délabrée ne supporte plus le moindre dérangement apporté dans ses habitudes ; elle ressemble tout à fait aux monarchies européennes. Les rois n'aiment point à se persuader cela, mais je ne vois pas qu'ils s'en portent mieux. Oui, vous avez raison, les nuées s'épaississent ; un immense et violent orage se forme à l'horizon; au premier ébranlement qui surviendra dans l'atmosphère politique, la foudre la parcourra d'une extrémité à l'autre. Nous approchons des jours où seront livrés les derniers combats entre les peuples et les souverains, et, quelles que soient d'abord les alternatives de celte guerre terrible, le résultat n'en est pas douteux : les fils du passé s'évanouiront à jamais dans le passé ; déjà, dans leur terreur et le pressentiment de leur fin, ne se mettent-ils pas partout en dehors de l'humanité? Voyez ce qui se fait en Piémont, ces jugements ténébreux, ces cachots qui regorgent de victimes, ces hommes fusillés par derrière, ou, si on leur fait cette grâce, par devant, pour crime de non-révélation *. Les princes ont

* Une conspiration avait été découverte en Piémont. Suivant le Journal officiel, les conspirateurs voulaient détruire le culte, renverser le gouvernement, établir la république. Sans autre explication, sans autre preuve administrée au public, les conseils de guerre punirent les conspirateurs — nous copions — « tantôt de la mort ignominieuse, tantôt do la mort simple, (c'esLà-dire que les uns furent fusillés par derrière et les autres en face,) tantôt des galères ou de la prison. Les exécutions étaient précédées de la dégradation, du brûlement des habits, et de l'amende honorable devant le drapeau.» — Les arrestations avaient commencé le 22 avril. Vers le milieu de septembre, il y avait déjà, au dire du Journal officiel, soixante-sept procédures, trente-deux condamnations à mort, douze exécutions, trente condamnations

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aussi leur 93, et il ne leur réussira pas mieux qu'aux bourreaux de la Convention ; encore ceux-ci s'autorisaient-ils, dans leur atroce fureur, d'un prétexte de bien public; ils tuaient, disaient-ils, pour sauver la France envahie à la fois sur toutes ses frontières : les autres tuent pour eux, et voilà tout. L'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, le Portugal, l'Espagne, n'attendent que le signal des bouleversements. 11 n'est pas un seul coin de l'Europe où la révolution ne soit imminente ; et, tandis que tous ceux qui ont quelque chose à conserver devraient chercher dans leur union une garantie contre ses conséquences, jamais ils ne furent livrés à plus de discordes, ni endormis dans une apathie plus profonde : n'en doutez pas, ils payeront cher leur égoïsme et leur lâcheté. Quelques anarchistes, pleins d'audace et organisés entre eux, leur dicteront de nouveau des lois, et ces lois seront dures, je les en préviens. Je dirai plus, elles seront justes, non du côté des hommes, mais du côté de Dieu ; car une pareille corruption d'âme appelle de sa part un grand châtiment. Quand on leur a dit : Quxrite primhm regnum Dei etjiistitiam ejiis, ils ont jeté un cri de rage contre les « blasphémateurs ; » ils ont dit : « Qu'est-ce que cette justice et ce royaume dont on nous parle? Nous ne les connaissons point : non habemiis regem nisi Cxsarem ! » Eh bien ! que César les défende, à présent que l'armée étrangère investit de toute part leur cité. Amen dico vobis, non relinqiietur hïc lapis super lapidem, qui non destruatur.

Que dites-vous de la nomination des nouveaux précepteurs du duc de Bordeaux? N'est-ce pas là une heureuse pensée? Les Jésuites, à ce qu'on me mande, disent que c'est humainement malheureux, et surhumainement admirable. Vous voyez que tout le monde a raison, et qu'il ne s'agit que du point de vue. Du reste, peu importe, à mon avis ; les destins de l'avenir sont ailleurs.

Veuillez, je vous prie, faire agréer mes hommages respectueux à M"'^ de Coriolis, et lui dire combien je prends part à l'affliction nouvelle que Dieu lui a envoyée* : hélas! notre

* à la prison perpétuelle ou aux travaux forcés. Cinq accusés avaient été absous. * M""" de Coriolis venait de perdre un de ses Irères.

pauvre vie, surchargée de douleurs, coule à travers le temps comme un ruisseau de larmes; c'est pourquoi nous devons élever nos pensées et nos espérances plus haut. Non habemus hic manentem civitatem, sed futuram inquirimiis .

Mon frère veut, mon cher ami, être rappelé à voire souvenir. Vous êtes toujours présent au sien : c'est un penchant de famille. Que le monde change tant qu'il voudra ; ce qui certainement ne changera pas, ce sont les tendres sentiments qui m'unissent à vous, mon cher ami.

A la Chênaie, le 1" août 1833.

J'ai lu et relu, et toujours avec plus d'intérêt, votre admirable lettre du 13 juillet. Ce que personne ne voit, dans ces jours de ténèbres, vous le voyez clairement; mais n'espérez pas qu'on vous croie. L'esprit de vertige est au comble : j'en ai des preuves récentes, et qui m'étonneraient, si quelque chose pouvait encore m'étonner. La Société ne ressemble pas mal à ce qu'était Jérusalem à l'époque du dernier siège; mais la chute de cette ville coupable marquait la naissance d'un ordre nouveau qui devait s'étabhr sur les ruines du monde ancien, après d'effroyables calamités. Je crois qu'il en sera ainsi aujourd'hui, et que la terre, dévastée par les orages, reverdira; mais nous ne le verrons pas. Ce qu'il y a de meilleur, en France, c'est le peuple; il a presque partout conservé la foi, et, avec un bon sens exquis, il se tient en dehors de tous les systèmes politiques; il n'est généralement ni carliste, ni philippiste, ni répubhcain ; mais, de quelque part qu'elle vînt, il ne souffrirait pas longtemps l'oppression. Dans cet Ouest, qu'on connaît si peu, s'il avait un penchant, ce serait pour la Répubhque^

* Dans le procès intenté aui nouveaux chouans enrégimentés, après 1830, par MM. de Caqueray, etc., etc., on peut lire la curieuse déposition d'un des officiers chargés de la répression, M. le capitaine Galleran. Il s'exprimait, sur les paysans vendéens, dans les mêmes termes que Lamennais; et comme un certain étonnement accueillait ces paroles: « Les Vendéens, reprit-il, ne sont II. 20

Peut-être est-ce en lui un resie de l'ancien esprit national, qui s'est principalement conservé dans la Basse-Bretagne ; la politique, au reste, n'occupe dans leurs pensées, comme dans leurs affections, qu'une place bien secondaire : ce qu'ils aiment, et qu'ils veulent avant tout, c'est la religion; elle est leur vie même.

Les affaires s'embrouillent de plus en plus en Angleterre, en Portugal, en Espagne, en Allemagne, partout. Les projets, les plans, les combinaisons diplomatiques les plus habiles, sont évidemment déconcertés chaque jour par des événements imprévus. La Providence se joue des conseils des-hom.mes. La grande affaire du moment, chez nous, ce sont les forts détachés ; le gouvernement s'acharne à les construire, avec une opiniâtreté qui montre sa peur : y réussira-t-il? J'en doute; et cette grave question pourrait bien déterminer sa chute : les provinces commencent à y prendre part. La pensée du despotisme est trop visible pour qu'on ne s'en inquiète pas ; et c'est une étrange chose, en effet, qu'un souverain qui songe à tenir sa capitale en état. de siège perpétuel. On bâtirait ces forts, qu'avant quatre ans ils ne seraient plus debout. Les intérêts matériels des propriétaires sont, d'ailleurs, extrêmement compromis par cette mesure, et cette circonstance n'est pas de nature à lui concilier la faveur publique à Paris. La royauté du 7 août joue si gros jeu en cette occasion, que, pour moi, je ne puis croire qu'elle n'exécute pas un ordre donné ^; si cela est, autant, à peu prés, aurait valu commander à Louis-Phihppe de se pendre : c'eût été plus simple, plus économique, et il n'aurait pas eu besoin du concours des Chambres pour cela; sans compter que personne n'eût fait d'émeute pour couper la corde; — autre avantage notable.

Les hommes qui m'ont persécuté continuent, tant qu'ils peuvent, de me desservir prés du Pape; je ne sais quelles calomnies nouvelles ils ont inventées ; le fait est que, dans un Bref adressé à larchevêque de Toulouse^, je suis derechef

peut-être pas républicains politiques, mais républicains de mœurs et d'idées, ils le sont très-certainement. »

* Par la diplomatie des monarchies européennes.

« Le 8 mai 1833.

maltraité, à raison, est-il dit, de ce qu'on répand dans le public. A moimainteiiantde m'informer de « ce qu'on répand dans le public, » chose facile, comme chacun le voit. J'ai une autre idée de la justice, et il m'aurait semblé qu'avant d'essayer de flétrir un homme par des soupçons injurieux, il eût été du devoir de lui faire connaître les motifs qu'on croyait avoir de se plaindre de lui, et d'écouter sa justification : il paraît qu'on en pense autrement à Rome; et l'on m'a d'ailleurs, depuis deux ans, tellement familiarisé avec les procédés de ce genre, que Dieu me fait la grâce d'en être fort peu ému. Il sait tout, et •cela me suffit. Je laisse aux intrigants les succès de ce monde : ils sont faits pour eux et non pas pour moi. Au surplus, l'on a cru peut-être devoir aux évêques français, signataires de la Censure, une consolation pour l'échec humiHantqu'ils ont reçu, et il ne pouvait guère y en avoir de plus douce pour eux qu'un soufflet sur ma joue. Cependant mes doctrines restent intactes, et il demeure seulement constaté, de plus en plus, que le Pape craint et désavoue complètement mes vues poHtiques. Dans leur rapport avec le gouvernement de l'Église, il est juge et je ne le suis pas ; à lui le commandement, à moi l'obéissance; c'est mon devoir, et, grâce à Dieu, j'espère n'y manquer jamais. Mais en dehors de l'Église, dans l'ordre purement temporel, et plus particulièrement en ce qui touche les intérêts de mon pays, je ne reconnais point d'autorité qui ait le droit de m'imposer une opinion ni de me dicter ma conduite. Je le dis hautement, dans cette sphère, — qui n'est pas celle de la puissance spirituelle, — jamais je n'abdiquerai mon indépendance d'homme; jamais, pour penser et pour agir, je ne prendrai conseil que de ma conscience et de ma raison.

Nous avons ici une sécheresse extraordinaire. On regarde la récolte du sarrasin comme à peu près perdue. L'eau commence même à manquer, en plusieurs Heux, pour abreuver les bestiaux. Heureusement que les froments sont beaux, et qu'il en reste une quantité considérable de la récolte dernière; de sorte que nous sommes, pour cette année, à l'abri de la disette. La chaleur n'est pas excessive : 19 à 20 degrés à l'ombre. L'air a du ressort, et, pour mon compte, celte température me plaît :

je VOUS en souhaite une semblable. Je me trouvais à Florence, l'an dernier, au mois de juillet : on y étouffait. J'avoue cependant que je préfère l'extrême chaud, même à un froid assez peu intense. J'aime mieux le thermomètre à 28 degrés qu'à zéro : mise à cette dernière épreuve, ma santé en souffre beaucoup.

Auriez-vous la bonté, lorsque vous verrez M. Micali, de lui dire que j'ai reçu sa lettre, que je l'en remercie, et que j'espère trouver bientôt une occasion pour lui répondre?

Mille tendresses à mon cher comte : je voudrais bien trouver deux mots seulement, de sa main, dans une de vos lettres. Adieu, adieu : priez pour moi ! Jamais je ne monte au saint autel sans m'y ressouvenir de vous.

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