WISSEMBOURG, 9 9 SEPTEMBRE
LE GÉNÉRAL LANDREMONT AU COMITÉ DE SALUT PUBLIC
Ah quartier général à Wissembonrg, le aa septembre, 1793, Tan 11 de la Répul>li(|ue une et indivisible.
U\DIIBMOyT, GÉnÉHàL B.V CHEF DE L'ÀRnés DV Rlll\ , AVI CnOTENS REPBKSEXTàHTS du PEVPLK, UEMBnES Dl COMITÉ DE SAUT PVBLIC.
Une armée supposée, qui n'existe que dans l'idée ou dans les projets, ne bat pas l'ennemi. Je ne cesserai de vous parier, citoyens représentants, de l'armée réelle, effective, combattante, qui est sous mes ordres. Je sais aussi enfler mes forces , pour donner le change à l'ennemi ; mais , quand il s'agit de l'attaquer ou de lui faire face lorsqu'il attaque, les chimères et les ombres dispaj-aissent , le plus fort rem|)orte. Je ne vous dissimule pas que tout homme qui connaît les lignes de Wissembourg et les gorges regardera comme un prodige et comme autant île batailles gagnées toutes les attaques où l'ennemi a été repoussé. Maurice de Saxe, qui nous valait bien tous pour les connaissances mUitaires, a soutenu qu'il fallait 4 0,000 hommes dans les lignes et autant dans les gorges pour en défendre l'accès. 11 n'aurait pas pris sur lui de les garder avec de moindres forces. Je n'en ai pas la moitié, depuis que je conunande l'année, et je ne me suis pas laissé entamer. J'ai m<!nie attaqué et repoussé les ennemis. Je dois mes succès autant à mon bonheur qu'à la valeur de nos soldats républicains et aux efforts constants des bons généraux et chefs de troupes, (jui veillent bien, m'avertiss<;nt à temps et payent de toute leur personne, (juand il s'agit soit d'attaquer ou de se défendre. L'ennemi a essayé de nous forcer siu- tous les points, l'un après l'autre ; il a trouvé la niênie résistance à chaque tentative , opposée par les mêmes braves, que j'envoie tantôt à la droite, tjuilôt a la gauche, tantôt au centre. Si j'ai défendu tous les points, c'est que j'ai toujours jelé mes forces sur le point menacé. J'ai mis, comme on dit, loua mes œufs dans un panier. J'ai réussi, c'est
'" Cf. la réponse do Carnol au repri'- tciilioHi'ii fui rappelé à raclivité et iioinmé
sentant Laurent Le Coinlre à la date du général de division le i5 friinairo an 11 a3 septembre, p. ig'i. — Le général Stct- (5 décembre 1793).
186 CORRESPONDANCE GÉNÉRALE DE CARNOT. [aa sept. 1798.]
foi-t bien; mais je ne peux pas répondre que je réussirai toujours. Il est impossible
que je chasse l'ennemi, tant qu'il m'opposera 4,5, 000 hommes à 3i,ooo, dont je
ne peux employer qu'un tiers à livrer combat. J'ai essayé de l'aire une divei-sion.
L'ennemi, fort des intelli{fences qu'il s'est toujours ménagées avec les traîtres qui
nous environnent, avait |)orté presipie toutes ses foices sur les lignes. J'ai alors
voulu passer le Rhin et tirer tous les avantages j)ossibles de cette expédition. Mou
passage a manqué; je me suis trouvé n'avoir ni pont, ni bateaux, ni bateliers,
ni pontonniers, qui sont des traîtres et des lâches. Si j'avais passé, l'ennemi était ^^
obligé de diviser ses forces pour porter du secours sur son territoire envahi; je ^K^
l'attaquais alors avec des forces presque égales et j'avais lieu d'espérer une vie- ^^
toire complète. Ses projets manques, rompus, sa défaite, ses perles le rejetaient
bien loin et anéantissaient les espérances de la ligue des tyrans '">.
Aujourd'hui, je ne peux plus attendre le même succès du passage du Rhin. Il sera plus difficile, et l'ennemi ne sera pas surpris par une tentative à la(pielle il s'attend et contre laquelle il s'est mis en mesui-e , en me tenant en échec par ma dioite si je veux pousser en avant. Je n'ai pas assez de forces pom- le tourner, et je suis obligé de mr tenir strictement sur la défensive , cai- des 3 1 ,000 hommes qui composent l'année que je conuuande il y en a 7,000 dans les gorges, qui n'en peuvent pas bouger, ayant à craindre les entreprises des Prussiens qui sont devant eux. Reste donc à 2Û,ooo, dont /i,ooo de cavalerie, qui forme le tiers environ de la cavalerie ennemie.
Le compte que je vous rends , citoyens représentants , de la force des troupes ■ que je commande est le résultat du compte que je me suis fait rendre particulièrement par tous les généraux, le seul exact, le seul d'après lequel je puis opérer.
L'armée du Rhin a fourni i5,ooo lionuncs h celle du Nord; la garnison de Mayence n'a pas laissé que d'attirer, en passant, bien des officiers et soldats attachés au corps, qui en faisaient partie. Les pertes journalières , quoique peu considérables, les maladies vraies ou fausses de ceux qui vont aux hôpitaux, les l'ecrulemenls , ])our l'artillerie et même pour la cavalei-ie , de soldats qui vont s'instruire aux dépôts, la formation d'un corps de pionniers, pris sur tous les bataillons , les réformes et les désertions , peu fréquentes il est vrai , toutes ces circonstances réunies causent un affaiblissement sensible et réduisent à 2/1,000 combattants uue armée qu'on suppose de i5o à 200,000 honunes.
Les dépai'tements de la Meurlhe et des Vosges se sont levés et ont consterné les généraux du despote autrichien , qui étaient dans l'attente d'un grand événement : ils ont fait évacuer tous les gros é(piipages et construit plusieurs ponts sur le Rhin pour assurer leur i-etraile, j)arce qu'ils ne se croyaient pas capables de résister aux efforts d'un peuple libre, levé tout entier pour les poursuivre, la pique dans les reins. Mais, lorsqu'ils ont été avertis par les espions et les traîtres que la résolution de les combattre intrépidement n'était pas commune à tous les citoyens levés en masse, (pi'uu grand nombre (du district d'Haguenau principa-
''' L'essai infructueux du passage du Hliiu avait eu lieu le fj septembre (cf. A. Cluiquet, Wiisembourg , 127).
lement) fuyaient chez eux ]o lendemain de leur arrivée à l'armée, que ceux qui étaient restés n'avaient pas g-énéralenient une contenance ferme et ne montraient pas une vive ardeur de tomber sur eux; lorsqu'ils ont vu, arriver des pelotons d'infâmes habitants du pays, qui, mêlés avec les bataillons dans la forêt du Rienwald , ont déserté avec leurs armes et ont montré des dispositions toutes contraires à celles qu'on leur supposai! , alors les généraux autrichiens se sont rassurés et se sont préparés à une vigoureuse résistance.
Le 18, à trois heures après-midi, nous les avons attaqués sous un feu très vif de leurs batteries. La division de droite, avec ordres du général Dubois, s'est battue jusqu'à sept heures, avant de pouvoir rem|)orler aucun avi;ntage; enfin elle s'est emparée de leur première redoute et du village de Berg, dont elle les a chassés. Ils ont alors travaillé toute la nuit, comme de coutume, à établir des batteries pour repousser nos troupes le lendemain matin et leur faire abandonner la position qu'elles avaient prise.
Le général Dubois a fait des batteries de son côté , et l'attaque a reconmiencé vigoureusement à cinq heures du matiu. Le combat a flui'é jusqu'à deux heures après midi; mais l'ennemi, ayant reçu de nouvelles forces et de l'arlillerie, nous démonta deux ])ièces de canon et un obusier, nous fit sauter trois caissons, et le général Dubois, chauffé 1res vivement, s'est vu forcé d'abandonner sa position et de rentrer dans ses retranchements, ce (|u'il a exécuté dans le plus grand ordre. 11 a perdu à cette affaire une trentaine d'hommes et auttint de chevaux, et il a eu près de trois cents blessés; il a essuyé tout le fort de l'attaque des ennemis, qui avaient porté leurs principales forces de son côté.
Le centre de l'armée avait gagné ce même jour et la veille, sans presque faire aucune perte, une lieue de teiTain en avant, et s'y était maintenu; mais il a fallu l'abandonner le ao'"'.
Le général Desaix, qui conunandc le canqi retranché de Nothweiler, a parcouru près de dcax lieues en avant , à la tête d'un gros de troupes , sans trouver d'ennemis: ce qui me porte à croire (|u'ils s'étaient portés surPirniasens pour s'opposer aux entreprises du général Schauonburg; mais depuis ils sont revenus devant le camp de Nothweiler et y ont été rej)oussés dans une petite attaque qu'ils ont tentée hier.
Le ao , nous avons été attaqués au centre devant nos lignes par dix-huit bataillons (le j,8oo hormnes chacun, qui forment plus de 32, 000 hommes. J'avais à leur opposer huit mille hommes d'infanterie et quatre mille de cavalerie, ne pouvant toucher ni à la division de droite, comj)osée de 10,000 hommes, ni à celle de gauche, qui n'est forte que de 7 à 8,000.
La cavalerie ennemie était aussi très norid)reuse. Ils ont essayé une charge pour tomber sur nos redoutes , mais heureusement ils ont été repoussés de toutes parts avec une perte assez considérable. Nous avons eu, de notre côté, cinquante hommes tués et une centaine île blessés, parmi lesquels se trouvent plusieurs officiers , entre autres le citoyen Dosprès , officier des chasseurs du Rhin , qui a eu
"1 Cf. sur les combats des 18. iç) el ■ti> so|)lcini)re. A. (^liuquel, Wiitembnurg , )8.3 à i85.
9ÎJ SEPT. 1793. ]
une cuisse emportée par un boulet de canon el le gras de l'autre jambe eniporlé du même coup. C'est le même officier à qui un boulet vint mourir sur 'le genou à l'affaire du li. Je l'ai visité; il m'a demandé avec beaucoup d'intérêt si l'on ne parviendrait pas à cliassor les ennemis du bois.
Vous voyez , citoyens représentants , que nous avons résisté jusqu'à présent de toutes nos forces et que nous avons même attaqué les ennemis. Nous avons défendu les lignes et nous sommes résolus de les défendre jusqu'à la dernière extrémité; mais nous ne pouvons rien entreprendre.
Je vous envoie ci-joint copie d'un état des forces de l'ennemi, trouvé sur un capitaine d'artillerie , tué dans une redoute que nous avons emportée. Vous verrez qu'elles y sont portées à 80,000 hommes, tant devant les gorges que devant les ligues.
Je ne peux pas répondre des lignes , si vous ne m'envoyez pas des forces. L'ennemi , en m'attaquant sur tous les points à la fois , fera une trouée d'un côté ou de l'autre, et les deux départements seront envahis.
Strasbourg n'est j)as dans le cas de tenir trois jours. Malgré toutes mes demandes , malgré tous les ordres que je ne cesse de donner, cette place est absolument dépourvue de vivres et n'a pas un cinquième de son approvisionnement de siège en poudre'"'. A l'armée nous n'avons point d'obus, et vous verrez par la lettre dont je vous adresse copie ci-jointe que le directeur des forges Dieudé '*' a dû en fournir depuis longtemps , et que la destination en a été détournée.
Point de forces, point de numitions de guerre, point de vivres, telle est la position où je me trouve, à la barl)e de l'ennemi. L'armée elle-même ne se nourrit qu'au jour le jour, et, sans l'infatigable activité et toutes les ressources et les
(') Ce passage do la lotlre (hi (jéiiéral Landroiiionl offusqua porlirulièreuicnt le Comité (le salut public. On lit en effet dans une lettre que le Couiilé adressa le a 5 aux représentants à l'année du Rliin (Cf. Aulard, VU, 67) : irLe Comité vous renvoie un mémoire du général Landremont, destitue. Ce mémoire, daté du as de ce mois, nous a paru rédigé d'une manière propre à confirmer tous les soujiçons conçus contre ce général. Ce qu'il annonce sur fa détresse de l'armée nous a paru devoir être fort exagéré, surtout pour ce qui concerne Strasbourg. Comment pourrions-nous croire que cette place, dans laquelle le ministre de la guerre nous assure qu'il y a sept cents milliers de poudre et un grand approvisionnement de subsistances, ne puisse tenir que trois jours? Nous avons remarqué que Landremont, en atténuant toutes les ressources, ne dit pas un mot des représentants du peuple
près de celte armée. Cette affectation, ce silence nous ont paru confirmer nos soupçons sur sa perfidie.!'
'*' Jean -Pierre -Alexandre Dieudé, né à Arcbail (fîasses-Alpes) le 37 mars 17^3, fils d'un conseiller au siège de Digne, aspirant au corps d'artillerie le 1 0 déceudjre 1739, élève le 3i janvier 1761, sous-lieuteuant le 16 février 176:!, lieutenant eu jiremier le lâ octobre 1765, capitaine par commission le 6 novembre 1771, capitaine en second le 1" juillet 1777, capitaine en second de sapeurs le 9 mai 1 778 , capitaine de canonniers le i3 juin i779,lieulenaiilcolonel le 1" avril J791, général de brigade provisoire et conuuandant l'artillerie do la partie droite de l'armée de la Moselle le :i messidor an 11 (20 juin 179^1). confirmé dans ce grade le 16 l)rumaire an n (G novembre 179^1), admis à la re traite le 3 floréal an v (aa avril 1797), mort à Metz le i" avril 1819.
moyens du commissaire ordonnateur en chef Viliemanzy '*', nous nous serions déjà trouvés sans pain '''.
J'espère, citoyens représentants, que vous sentez trop l'urgence de nos besoins pour ne pas sur-le-champ faire donner les ordres les plus prom])ls et employer les moyens les plus courts pour qu'il soit fourni à l'armée du Rhin des forces en infanterie et en cavalerie , des subsistances et des iiuinitions de guerre, l^es seules choses dont nous sommes appi'ovisionnés pour longtemps, c'est un grand courage, un grand amour de la patrie et un grand désir de faire triompher la République en exterminant ses ennemis '''.
Le général en chef,
Landresiom.
(Copie cerliDée conforme par Landremonl , Arch. de ia guerre, année du Rhin. )
'" Jacques -Pierre Oriiiard de Viliemanzy, ne à Amboisc (Indre-et-Loire) le 5 janvier lySi, élève commissaire des guerres le i " août 1 768 , comiiiissaire à Dunkerquc le 5 septembre 1777, altaclié le 1" mars 1780 à l'expédition de Ro- ('liaml)eau en Amérique, commissaire ordonnateur grand -juge à Strasbourg le i" octobre 1791, commissaire général le ■26 mars 179-3, in.specteur en chef aux revues le 10 brumaire an tiii (1" novembre 1799), commandant de la Légion d'bonncur le 1 1 juillet 1807, sénateur le 1 4 décembre 1809, romie le 9 mars iHio, pair de France le à juin 181 '1, grand-oflicier de la Légion d'honneur le a.'} août 181 4, retraité le 10 décembre 18 14, graud'croix de la Légion d'honneur le 93 mai i8i.5, mort à F'aris le 3 septembre i83o. (Cf. Fatle$ de la Ijegion (Tkonneur, IV, 351).)
"! Cf. Compte vendu à la Convention nationale par Ruamp», liorie, Milhaiid, Guyardin , Mallarmé et A loii , représentant» du peuple, envoyé» prêt l'année du Rhin, de leur$ travaux. . .; 1794, iu-8°. p. i4i.
'") Le ai septembre 1793 Landrcmont, que son origine noble et la trahison de son lieutenant d'Arlandes avaient rendu suspect, fut destitué du commandement de l'armée du Rliin et remplaré par le général Delmas; mais comme ce dernier étjiil enfermé dans Landau, le doyen des divisionnaires, Mumiier, prit provisoirement
le commandement, qu'il céda, le a octolobre, à Carlenc, que les rei)résenlanl.s avaient élevé en dix jours du grade de chef d'escadron à celui de général de di- \ision. (Cf. (>buqupt, Wiasnnbourif , lyS, et Etieime (.'barniay. Le général Carlenc.) La destitution de Landremonl , qui avait eu lieu eu lui'me temps (jue celle des gi'uéraux Houchard et Scbauenburg, amena des protestatiou> au sein de la Convention. Le député Du Roy, ancien commissaire à l'armée du Rhin, aflirma, dans la séance du a 4 seplembre, que le géjiéral Landremont avait rendu de grands services à la République et (ju'il l'avait toujcmrs vu se conduire en excellent patriote et en l)on républicain. Mais Barère expliqua, le a5, les motifs du Comité. irNous avons voulu, dit-il, ôter des armées les nobles, les Irlandais, les gens suspects. Nous l'avons fait avec les connaissances «[u'a le nnnisire de la guerre dans ses bureaux, avec celles qu'ont recueillies C'arnot et quelques autres membres du Comité de salut public, ainsi que les représentant;) du peuple délégués à cette armée, enfin avec les notions (|ue les bons citoyens s'empressent de nous douncr sur tel ou tel militaire. Il ne reste plus à l'Assemblée qu'à examiner la note <|ue nous publions de ces nominations et de <es destitutions.» La (^)nvention donna raison au Comité de salut public, qui annonça, le a5, aux représentants près far-
190 GORRESPONDANCK GÉNÉRALE DE CARNOT. [-23 sept. 1793.]