‹ Correspondance généraleChapitre 10 sur 122 · BON À TIRER · texte numérisé non relu

BON À TIRER

Ch. Baudelaire.

268 bis. AU AlÊME.

[Libraire imprimeur à ALENÇON.]

Mardi 17 mars 1857.

Je viens, mon cher ami, de jeter à la poste la première feuille avec un bon à tirer, sauf l'arrangement de la dédicace; mais une idée soudaine me fait vous écrire ce petit mot :

Est-ce qu'une dédicace ne doit pas tout précéder, même le titre? J'ai le souvenir, je crois, d'avoir vu

un faux-titre après la dédicacerai Vous comprenez que toutes ces petites questions vous sont abandonnées.

J'espérais pouvoir trouver aujourd'hui le temps de vous écrire une longue lettre, je ne l'ai pas pu, et cependant j'ai raté, pour la première fois, mon feuilleton.

D'Aurevilly fait un grand article (qui devait paraître aujourd'hui) sur les Odes''-\ article qui sera évidemment bien singulier, car il m'a dit qu'il vous avait accablé des plus jolies flatteries, et en même temps je sais que le livre l'a exaspéré jusqu'à la Fureur r^).

Ch. Baudelaire.

[A Alençon.]

Mercredi, 18 mars 1857.

Mon cher ami, je réponds à votre lettre de ce matin :

D'abord il est absurde que vous vous fâchiez.

t^) La Dédicace, dans la première édition des Fleurs , figure entre le titre et le deuxième faux-titre.

'5) Les Odes funambulesques ; l'article parut le 21 mars (lePa}fs). Voir dans E.-J. CrÉPET une lettre de Barbey d'Aurevilly qui est relative à la préparation de cet article.

W Barbey d'Aurevilly, à cette époque-là, ne voyait en Banville qu'un clown et un rhéteur, il ne se réconcilia avec son talent qu'après les làyWes prussiennes.

Voyons, mon bon cher ami, je ne vous ai jamais dit que je voulusse des égyptiennes, des caractères gras, anglais, amaigris, etc. Je sais ce que c'est que l'unité, j'ai toujours pensé comme vous là-dessus, et je connais l'importance de l'harmonie dans les caractères; vous me parlez titre, et je vous réponds DÉDICACE.

Vous me dites : C'est imprimé ;

Vous voulez dire : tiré.

Cette dédicace ne peut pas passer, et puisque mon goût diffère du vôtre — je maintiens la nécessité de rétrécir la longueur, la hauteur, si vous aimez mieux de RAPETISSER tous les caractères, les prenant tous d'un œil moins gros), — je vous offre (et ne vous fâchez pas) de vous rembourser le prix du papier et du tirage de cette feuille. Mais désormais ne tirez plus sans le bon à tirer. — Que je sache le prix que vous coûte cette aventure, et vous le recevrez le i" du mois.

Pour le nouveau tirage, rectifiez toutes les fautes marquées sur l'épreuve (feuille imprimée) renvoyée par moi (sauf poëfe''^ et vos guillemets, si vous y tenez). (Quanta ma ponctuation, rappelezvous qu'elle sert à noter non seulement le sens, mais la déclamation.)

Quant aux fontes mal faites, vous avez raison; mais ce n'est pas ma faute si mon œil est trop bon.

Ainsi voilà qui est bien entendu ; il faut que cette feuille soit refaite; je paye les frais, et vous ne faites plus

(1) Baudelaire écrivait le plus souvent poète, poème, poésie, avec un tréma.

tirer, sans bon a tirer. — Je vais vous renvoyer ce soir

vos deux feuilles suivantes.

Votre bien dévoué. ^ ^^

Ch. Baudelaire.

Réponse, bien vite, bien vite.

NON, PAS DE Crébillon, cest bien assez de l'autre ^'^ pour lequel je me donnerai beaucoup de mal.

Mercredi, 18 mars 1857.

Mon cher ami, je vous remercie; j'ai reçu ce soir la 2^ feuille et le gros paquet. Cela va maintenant aller rondement.

II m'a encore été impossible de vous écrire aujourd'hui tout ce que j'ai à vous dire.

Je vous adresse seulement à la hâte trois ou quatre observations :

1"*. Vos guillemets singulièrement retournés. Est-il nécessaire d'en mettre tout du long^-^?

2'"'. Je vous recommande ma dédicace avec un amour infini. Quelque chose de menu, d'élégant, avec proportions, et mettant un peu plus en vue les 3 ou 4 parties principales.

'•' Voyez le numéro 271. — Poulet-Malassis avait propose à Baudelaire de se charger d'une étude sur Crébillon fils, dont il voulait réimprimer quelques œuvres. — «L'autre», Choderlos de Laclos, voir JUVENIUA, ŒuVRES POSTHUMES , ReLI- QUIjï:, t. i, et, ici, le numéro 250.

'*) Poulet-Malassis dut tenir compte de cette observation, car la première édition des Fleurs montre très peu de guillemets.

3*"*. Votre titre courant n'est-il pas trop près du i" vers? II faudrait au moins autant d'espace entre le i"" vers et le titre courant qu'entre les strophes.

4*°*. Votre 2' volume! Je vous supplie de me laisser finir ceci d'abord; autrement, vous me ferez mettre des vers dans la prose et de la prose dans les vers, ou bien de l'ornithologie ou des manœuvres de navire dont j'ai la tête cassée "l Qui m'empêchait (si ce n'est la crainte du désordre) de vous laisser emporter de Paris ce 2^ volume, auquel il ne manque que trois articles : Caricaturistes, Opium et Peintres raisonneurs^-''? Mais alors les lacunes! et les remaniements! et le Diable !

Vous dites bien du mal de moi sans doute làbas ; mais dans quelques jours vous jugerez combien j'ai raison.

Q.uant à la lettre, vous avez sans doute bien fait de la supprimer ^^^; vous avez évidemment

W Nous avons relaté dans notre édition des AVENTURES (p. 251-252) avec quelle minutie le traducteur avait contrôlé les calculs nautiques de son auteur.

**' Un seul des trois articles ici mentionnés, Caricaturistes, prendra place dans CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES. Opium deviendra Les PaKADIS ARTIFICIELS et Peintres raisonneurs, qui changera souvent de titre, entrera, sous celui de L'Art philosophique dans L'Art RO AI ANTIQUE.

''' La lettre à de Broise en date du i 5 mars, Poulet- Malassis l'avait supprimée sans doute parce qu'il ne se résignait pas à ne pas être l'imprimeur des Fleurs; mais il pensait comme son beau-frère, à preuve ce fragment d'une lettre de lui (inédite, croyons-nous) qu'il adressait à Charles Asselineau, précisément en mars 1857, et où l'on retrouve les termes mêmes qu'avait relevés si vertement notre irascible poëte :

«Impossible de marcher avec Baudelaire. — Je vais me décider à rembourser à la Société le prix de son manuscrit. La façon toute de confiance dont j'ai traité avec lui est un sujet

deviné que ce qui m'exaspérait était l'idée que votre beau-frère vous exaspérait et qu'il en pouvait résulter une altération dans nos anciens et excellents rapports.

Mes respects à votre mère si elle se souvient de moi.

Vous aurez la bonté de me montrer la i™ feuille rectifiée. Je vous ai donné le bon à tirer pour vous mettre un peu de baume dans le sang.

Quant aux Notes, il faudra prendre un parti et si vous tenez à souiller le volume, je découvrirai un moyen mixte '^l

Egalité d'interlignes I

Lettres cassées,

etc., etc. ^j

Votre ami.

Ch. B.

Je présume qu'il est encore temps pour toutes ces petites choses, d'ailleurs importantes.

[A Alençon.]

[20 mars 1857.] Cachet postal.

Mon cher ami, vous êtes mille fois trop aimable, vous et votre Crébillon dont je ne veux pas.

de reproches de la part de mon beau-frère qui a d'ailleurs bien raison, car nous ne voyons rien venir, ni les épreuves du volume de vers, ni copie du volume de prose.» ^^) \bir la note 2, page 15.

DE CHARLES BAUDELAIRE. 2p

Donnez cela à Monselet ou à Babou ^'l Après notre 2° vol. , excepté en faveur de Laclos ^-\ je n'écris plus d'articles. Je vous remercie du magnifique regret que vous exprimez à la fin, mais j'en profite pour vous faire remarquer que vous ne me dites pas un mot de la grosse question. Je vous ai déjà offert de vous rembourser le f du mois le prix du papier et du tirage; mais j'ai réfléchi depuis lors que vous aviez peut-être défait les formes et les caractères; dans ce cas-là je vous rembourserai aussi une nouvelle composition, mais en une autre fois. — Dans ce cas-là aussi, vous auriez l'obligeance de me retourner l'ancienne feuille avec ses corrections, en même temps que la feuille nouvelle, pour que je puisse bien vérifer. — Et il ne faut pas vous fâcher, et il faut accepter mon offre. — Voulez-vous que je vous envoie le petit volume des poésies de Poe, imprimé à Londres ^^^? II J a là deux dédicaces imprimées dans le goût que j'essayais de vous indiquer.

Ah! malheureux plein de pétulance, avez-vous donc fait le même coup pour les deux feuilles suivantes, c'est-à-dire celles que vous avez du recevoir ce matin (20 mars) et avez-vous tiré avant d'avoir reçu les dernières corrections? Pour le coup, le cas serait encore plus grave, car il y avait quelques belles et solides fautes.

Les placards marchent, il j en a eu un fait cette nuit. Dans deux jours, ce sera fini.

Tout à vous. Ch. Baudelaire.

(!■') Voir la note i, page 26.

'■*) Tbe poetical Works of Edgar Allan Poe (with a notice of his Life and Genius, by James Hannay). London, F. W. Addey, 18^3, 8°, with twenty illustrations.

[21 mars 1837.]

Hélas! mon ami, j'ai horreur des cartons, c'est donc la feuille refaite que je veux ; je veux, comme vous dite^, faire une dépense absurde et puérile (composition, papier et tirage'^^) et comme vous avez, je le reconnais, d'excellents motifs pour croire que vous avez raison, il est juste que je vous rembourse cette dépense. Croyez que j'ai assez d'ordre pour mettre cet argent de côté.

Votre nouvelle dédicace est mieux, beaucoup mieux.

Autres objets d'inquiétude :

Guillemets : — vous vous trompez , mon pauvre ami; j'ai eu l'air d'approuver, et j'ai simplement réclamé dans les placards un système unique, et j'ai cru que vous préfériez celui qu'en réalité vous désapprouvez, comme moi^-l Donc, vous serez remercié par moi si vous transformez cette abondance de guillemets en stricte suffisance, comme vous me l'expliquez si bien dans votre lettre de ce matin (21 mars). — Seulement, ^ue je sois bien averti de la transformation, pour que je m'arrête à ce système définitif.

Autre malheur : qu'est-ce que c'est que ces deux feuilles que vous me réclamez, si ce n'est les deux uniques que j'avais et que je vous ai retournées, le 19? — Ainsi la poste les a donc perdues, puisque vous auriez dû les tenir au moment 011 vous m'écriviez votre dernière lettre.

'^'^^ Voir les deux lettres précédentes.

II ne manquerait plus pour comble d'infortune que vous ayez encore opéré votre tirage, sans les attendre; car cette fois-ci, — dans ces deux feuilles, il y avait de bonnes fautes.

Réparez donc dans la feuille à recomposer la question des guillemets et quant au reste, que le compositeur se conforme strictement à la dernière épreuve renvoyée, à ce que, malheureux que je suis, j'ai pris pour une épreuve.

Quant à votre proposition des quinze jours ^^^, oui, de bien grand cœur, — après que je vous aurai livré votre 2^ volume intégralement.

Vous me traitez comme un fou, je voudrais bien vous voir vous-même risquer un ouvrage de vous dans des conditions non absolument satisfaisantes.

Votre bien dévoué, et excusez ma tristesse.

Ch. Baudelaire.

Page 1