La Mort des Artistes "l
Bien à vous.
28^. À MADAME AUPICK
[Rue du Cherche-Midi, 91.]
20 mai 1857.
Ma chère mère,
Comme j'ai vu hier chez vous une petite impatience d'avoir un paroissien de deuil (^^, en attendant que le vôtre soit arrangé (au moins 3 semaines) je vous envoie celui-ci qui n'est pas beau, mais à peu près convenable.
Toutes les pages de l'autre seront lavées; toutes les taches disparaîtront, même celles de graisse. Quant aux feuillets lacérés, ils seront raccomodés [sic] aussi bien qu'il est possible.
A ce soir.
Charles.
Le commissionnaire est payé.
''' C'est bien là l'ordre où ces pièces furent données dans la première édition; mais, à la table, elles ne portaient point de numéro.
'^) Le général Aupick était mort le 28 avril dans son appartement de Paris (91, rue du Cherche-Midi) que sa veuve allait quitter pour se fixer à Honfleur.
Mais, mon cher ami, puisque je vous rends si malheureux et que vous êtes si impatient de venir à Paris, venez donc, sans vous inquiéter de la dernière feuille. Le soin minutieux avec lequel je corrige est une bonne garantie; d'ailleurs, je vous soumettrais mon épreuve, avant de la renvoyer avec « bon à tirer » à M. de Broise.
Quant à ce que vous m'avez écrit hier en me renvoyant un bout de placard, c'est inintelligible. II faut que vous ayez un metteur en pages bien entêté ou bien étourdi. Mes chiffres romains sont toujours exacts ^'-l II faut suivre l'ordre nouveau qui est indiqué par ces chiffres. D'ailleurs à la fin d'une de mes lettres, je vous avais écrit la fin de la table des matières, avec les numéros d'ordre. Vous pouvez donc en référer à cette lettre '^^ si votre metteur en pages s'est obstiné à conserver l'ordre primitif.
Aujourd'hui, je vous envoie Le Vin des chiffonniers, que j'ai recopié pour la commodité de vos ouvriers qui auraient trouvé le placard vraiment trop surchargé.
Maintenant vous me devez une bonne feuille, la 9^
^'' En tête de l'autographe on lit, de la main de Poulet- Malassis : Lettre écrite a propos de l'une des dernières feuilles du volume,
'*' Ceux du corps du texte.
(^' Numéro 28^.
Arrivez à Paris avec la table des matières, mais ne la faites pas tirer sans que je l'aie lue. D'ailleurs je crois que cela ne vous est pas possible, parce que les derniers sonnets seront composés sur le même fragment de feuille.
Bien à vous.
Vous avez pris pour une blague ce que je vous ai écrit sur la santé de mon cerveau^''.
Ch. Baudelaire.
Vous ne voulez donc pas me montrer la couverture*^^? Vous aurez l'obligeance de me renvoyer toute la copie de la dernière feuille, si vous êtes à Paris, M. de Broise voudra bien y penser.
A MADAME AUPICK
Mercredi 3 juin 1857.
Ma chère mère, j'attendais Valère'^' avec une certaine impatience (non pas que je veuille vous donner ceci comme une excuse de ne pas vous
fi) Ceci montre qu'une lettre antérieure ne nous est pas parvenue.
(*) Ici, sur l'autographe, deux lignes de points d'exclamation , puis au-dessous du C. B. abréviatif, sur une portée de musique, d'autres points d'exclamation en place de notes, et la signature : Charles Assel\ineau\, dans un cadre où on lit, de la main de Poulet-Malassis : Lettre écrite chez Aiselineau.
'^) Domestique de M"" Aupick.
avoir encore écrit); vous savez pourquoi je l'attendais. Je vous sais si naturellement inquiète des dettes, que je m'intéressais vivement au résultat de la vente. Enfin Valère est venu ce matin : l'ensemble du mobilier s'est vendu 25.000 fr. Valère dit que le total (c'est-à-dire en ajoutant les chevaux , les harnais et les voitures) doit faire 32.000 fr. Je me suis figuré que c'était un bon chiffre, se rapprochant à peu près de celui que vous désiriez, et suffisant pour débarrasser votre pensée de tous ces ignobles et insupportables détails matériels. Dites-moi positivement ce qui en est, et si vous vous sentez absolument soulagée. — Vous m'avez, il y a peu de temps, adressé un compliment très outrageux sur le changement de mes manières à votre égard, ce qui prouve que, quoique mère, vous me connaissez imparfaitement. La vente, vos dettes (momentanées), votre santé, votre isolement, tout m'intéresse; ce qui est grand ou important, ce qui est vulgaire et petit, je m'y attache, croyez-le bien, non pas par devoir filial, mais avec passion.
Je veux vous rendre compte en deux lignes de la raison de ma conduite et de mes sentiments depuis la mort de mon beau-père; vous trouverez dans ces deux lignes l'explication de mon attitude dans ce orand malheur et en même temps de ma conduite future : — cet événement a été pour moi une chose solennelle, comme un rappel à l'ordre. J'ai été quelquefois bien dur et bien malhonnête envers vous, ma pauvre mère; mais, enfin, je pouvais considérer que quelqu'un s'était chargé de votre bonheur, — et la première idée qui me frappa lors de cette mort fut que, désormais,
c'était moi qui en étais naturellement chargé. Tout ce que je me suis permis, nonchalance, égoïsme, grossièretés violentes, comme il j en a toujours dans le dérèglement et l'isolement, tout cela m'est interdit. — Tout ce qui sera humainement possible, pour vous créer une féhcité particulière et nouvelle pour la dernière partie de votre vie, sera fait. — La chose n'est pas si difficile après tout, puisque vous attachez tant d'importance à la réussite de tous mes projets. En travaillant pour moi, je travaillerai pour vous.
De mes misérables dettes et de ma célébrité, si indolemment cherchée jusqu'à présent, et désormais si douloureuse à conquérir, ne vous inquiétez pas trop. Pourvu qu'on fasse tous les jours un peu de ce qu'on a à faire, toutes les difficultés humaines se résolvent naturellement. Je ne vous demande qu'une seule chose (pour moi), c'est de vous appliquer à vous bien porter et de vivre longtemps, le plus longtemps que vous pourrez.
Valère a été fort gracieux; il a même exprimé une pensée à laquelle je ne me serais pas attendu de la part d'un domestique, il m'a dit : Votre mère a dû être bien frappée et bien affligée de rentrer seule là-bas; cependant je sais qu'elle va bien.
Il est très étonné de l'énorme quantité de choses qu'il est chargé de faire porter à Honfeur (une grande voiture pleine); il croit que vous ne saurez où loger tout cela.
Tous les jours j'ai surveillé le Moniteur. Rien jusqu'à présent. Cela m'impatiente. Comment une mesure votée par le Conseil d'Etat n'est-elle pas soumise plus vite à la signature de l'Empereur? Peut-être y a-t-il un ordre régulier à observer?
Mais il me semble qu'on aurait pu la pousser plus vite au définitif^
Je sors de chez le relieur'-^. Vous serez contente, j'en suis sûr. Tout est parfaitement blanchi. Les pages lacérées seront assujetties tant bien que mal; mais vous serez étonnée de l'art avec lequel on peut RAJEUNIR un livre qu'on croyait perdu. Il demande encore dix jours pour l'assemblage et la reliure.
Adieu, chère mère, répondez-moi minutieusement, et croyez que je vous appartiens absolument, et que je n'appartiens qu'à vous'^'.
Je présume que la semaine prochaine je pourrai vous envoyer quelque chose de moi.
Charles.
Répétez-moi ce que vous m'avez dit à propos de la tombe. Je ferai exactement ce que vous désirerez.
Je viens d'apprendre que le décret n'avait pas paru au Moniteur, mais avait été inséré au Bulletin des lois, à la date du 25 mai 1857. J'ai été étonné de l'orthographe de votre nom : Arcbenbaut,
'•) Voir la note ^, p. 76.
(-) Voir la lettre 285.
W Sur l'autographe, de la main de la destinataire : u Répondue, ^ juin.)) — C'est sans doute sous l'impression des assurances contenues dans cette lettre, que M"" Aupick, quelques jours plus tard (16 juin), écrivait à sa belle-fille : «Dites à Alphonse que je suis contente de son frère, du moins sous le rapport des sentiments; quant à l'ordre, je ne sais s'il changera jamais [. . .] Quand les Emon s'absenteront pour aller voir leur fille, je profiterai de ce moment où je serai seule pour engager Charles à venir passer quelque temps avec moi.» (Georges- Emmanuel Lang, Figaro, ^ mars 1922.)