À GUSTAVE ROULAND
Jeudi, 4 juin 1857.
Monsieur le Ministre,
Mon travail, sans suffire largement à mes besoins, m'avait permis Jusqu'ici d'éviter des demandes qui m'ont toujours répugné; mais des besoins urgents me déterminent aujourd'hui à m'adresser à Votre Excellence pour solliciter un encouragement sur les fonds des Sciences et des Lettres.
Si quelque considération pouvait atténuer le regret que j'éprouve de recourir à une pareille démarche ^^^, c'est la conscience que j'ai d'avoir fait tout ce qui était en moi pour l'éviter, et l'intérêt que je suis assuré de rencontrer chez Votre Excellence. Les témoignages récents de bienveillance qu'elle a donnés à la Société dont je suis membre depuis douze ans'^^ me permettent d'espérer pour ma demande un accueil favorable '*l
^') Le premier publicateur de cette lettre l'avait donnée comme adressée au mmistre d'Etat Achiile Fould que son goût éclairé, jomt aux attributions de son département, semblait en effet désigner ici. Mais il n'y a plus de doute aujourd'hui qu'elle n'ait eu pour destinataire Gustave Rouland, ministre de l'Instruction publique, la preuve en résulte d'une autre lettre de Baudelaire lui-même, encore inédite, celle-là, croyons-nous, à Armand Du Mesnil : voyez notre numéro 324 his.
t^) Baudelaire était sans doute sincère : nous l'avons vu, dans sa lettre à M°" Aupick, du 20 décembre 18^5, protester qu'il ne demanderait jamais d'argent à un ministre.
"' La Société des Gens de Lettres.
^*' Un relevé officiel des «indemnités à titre éventuel» que toucha Baudelaire, montre qu'il reçut 200 francs le 16 juin 1857, pour les u Histoires extraordinaires, traduction».
Je prends la liberté de joindre à ma demande la liste des principaux travaux que j'ai publiés, ainsi que l'annonce de ceux qui sont en ce moment sous presse.
Je prie Votre Excellence d'agréer l'hommage de mon profond respect.
Charles Baudelaire.
19, quai Voltaire.
La Fanfarlo, — Salon de 184^, — Histoires Extraordinaires, — Nouvelles Histoires Extraordinaires, — dans différents recueils : articles d'art, — Méthode de critique, — Ingres et Delacroix, — au Moniteur : le 3' volume des Histoires Extraordinaires^^\ etc.
En préparation : Les Fleurs du Mal, poésies, — Curiosités Esthétiques, — Aperçu historique sur le Conspirateur et le Favori^^l
[À Alençon.]
Samedi, 6 juin 1857.
Décidément, mon cher ami, pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Est-ce que vous avez juré
(') C'est-à-dire les Aventures d'Arthur Gordon Pym.
(^' Titre qui ne se rencontre que dans cette lettre-Ià. On peut croire que notre auteur, dans cet essai, eût célébré Machiavel pour lequel il semble avoir éprouvé de l'admiration, et trouver là le premier germe du Machiavd et Condorcet qu'il annonça en 1859 sur la couverture de son Théophile Gautier et dont rien non plus ne nous est parvenu. Mais ce ne sont là que des hypothèses.
d'introduire ou de laisser beaucoup de fautes dans
la dixième feuille, dans le carton complémentaire
et surtout dans la table des matières? Qu'est-ce
qui vous empêche de me communiquer de bonnes
épreuves (après corrections faites, et avant le
tirage?). Mais il est impossible de jamais obtenir
de vous quoi que ce soit de régulier.
Bien à vous. ^ r>
Ch. daudelaire.
L'avez-vous reçue seulement, cette table des matières corrigée?