À ACHILLE FOULD^^l
[Environ 20 juillet.]
Monsieur le Ministre,
La lettre que j'ai l'honneur d'écrire à Votre Excellence n'a pas d'autre but que de la remercier de tous les bons offices que j'ai reçus d'elle et du Moniteur; je n'accomplis qu'un simple devoir, en un moment où par suite d'une mésaventure incom-
(') Achille Fould (1800-1867) était alors ministre d'Etat et de la maison de l'empereur.
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préhensible, j'ai peut-être été pour vous l'occasion d'une petite contrariété, ce qui serait pour moi l'objet d'une véritable affliction.
he Moniteur a publié un excellent article sur le 2" volume des œuvres d'Edgar Poe, dont je suis le très orgueilleux traducteur ^^). M. Turgan a mis en lumière le 3^ volume (^Arthur Gordon Pym), un roman admirable '-1 En dernier lieu, le Moniteur a imprimé un article merveilleux de M. Edouard Thierry sur un livre de moi actuellement incriminé : les Fleurs du Mal. M. Edouard Thierry, avec une prudence vraiment louable , a fait bien comprendre que ce livre ne s'adressait qu'à un petit nombre de lecteurs ; il ne l'a loué que pour les qualités littéraires qu'il a bien voulu y reconnaître, et il a merveilleusement conclu en disant que le désespoir et la tristesse étaient l'unique mais suffisante moralité du livre en questionnai
Que ne vous dois-je pas, Monsieur le Ministre? Je vous dois plus encore que toutes ces inférieures satisfactions de la vanité littéraire. J'ai longtemps hésité à vous remercier, parce que je ne savais comment m'y prendre. Peut-être M. Pelletier (*^ vous a-t-il dit que Madame Aupick, que son mari laissait sans aucune fortune, m'avait, avant de quitter Paris, parlé de la part que Votre Excellence avait prise à la discussion au Conseil d'Etat ^^l C'est
^') L'article d'Edouard Thierry (7 avril) dont nous avons donné un extrait dans notre édition des NOUVELLES HISTOIRES EXTRAORDINAIRES, p. 2 1 2-3 13.
(*) y/o\r Aventures D Arthur Gordon Pym , p. 249-253. f') Voir la lettre 297.
^*) Secrétaire général au ministère d'Etat. • (6) ^me Aupick n'avait aucune fortune (juand elle avait épousé, en premières noces, François Baudelaire, et celui-ci ne
SOUS mes yeux que ma mère vous a adressé une lettre particulière de remerciements, à laquelle je n'ai pas osé m'associer par une absurde timidité. Je saisis aujourd'hui l'occasion de vous témoigner ma gratitude pour ce grand service vraiment personnel.
J'avais hier l'intention d'adresser une espèce de plaidoirie secrète à M. le Garde des Sceaux; mais j'ai pensé qu'une pareille démarche imphquait presque un aveu de culpabihté, et jV ne me sens pas du tout coupable. Je suis au contraire très fier d'avoir produit un livre qui ne respire que la terreur et l'horreur du Mal. J'ai donc renoncé à me servir de ce moyen. S'il faut me défendre, je saurai me défendre convenablement.
Aussi bien, Monsieur le Ministre, pourquoi ne vous dirais-je pas avec candeur que je vous demande votre protection, en tant qu'il soit possible de l'obtenir, à vous qui par votre esprit, encore plus que par votre position, vous trouvez le protecteur naturel des Lettres et des Arts? Et les lettres et les arts malheureusement ne se sentent
lui avait reconnu que deux mille francs de rente. C'est dire qu'à la mort du général Aupick qui avait toujours pris au point d'honneur de dépenser ses émoluments, elle avait grand besoin d'être aidée. Mais à Constantinople, c'est seulement avec le rang de ministre plénipotentiaire que le général avait représenté la France ; son ambassade à iMadrid n'avait duré que deux ans, et son passage au Sénat que quatre. D'où quelques difficultés pour faire bénéficier M""" Aupick des dispositions de la loi du 17 juillet 18^6 qui accordait une pension aux veuves peu fortunées des hauts fonctionnaires de l'Empire. Il semble, d'après cette lettre, qu'il n'avait pas fallu moins que l'intervention personnelle du Ministre pour en triompher. — Le décret qui allait valoir à «Caroline Archinbaut-Defayis, veuve du général de division Aupick », de toucher 6.000 francs par an jusqu'à sa mort, est du 2^ mai 18^7.
jamais assez protégés. Mais croyez bien que s'il ne vous est pas loisible de me l'accorder, je n'en persisterai pas moins à me regarder comme votre obligé; je vous prie donc d'agréer les sentiments de gratitude et de respect avec lesquels je suis,
Monsieur le Ministre,
de Votre Excellence,
Le très humble et très obéissant serviteur^''.
20 juillet 1857.
Sérieusement, j'ai besoin de savoir tout de suite quel jour vous serez à Paris.
Ici, pas de saisie. - — Qu'est-ce que c'est que la saisie d'Alençon'-^?
Ici, conflit entre les deux ministres, Moniteur et Intérieur. M. Abbatucci a dit : « Vous voulez donc entraver l' attaque ^^'^ 7 »
Je vous supplie de ne pas bouger et de ne faire aucune démarche sans moi; vous pourriez me contrecarrer. Je vous en veux beaucoup. Toute
^1' On a tout lieu dfe croire que l'original de cette lettre était signé Charles Baudelaire ou Cb. Baudelaire. Mais ce n'est pas sur la lettre que nous avons établi ce texte, c'est sur une copie qu'en avait levée l'auteur, et cette copie ne porte pas de signature.
^*) Nous ne savons rien sur cette saisie-là hormis qu'elle immobilisa longtemps, au greffe d'AIençon, deux cent soixantedix exemplaires.
^'' Voir la lettre suivante.
l'édition devrait être vendue. Gardez tout cela pour vous.
Bien à vous.
Charles Baudelaire.
A MADAME AUPICK
27 juillet 1857.
Ma chère mère, il ne faut jamais m'incriminer pour mes retards, surtout dans le cas présent.
Demandez à votre cabinet de lecture de Honfleur le numéro du Moniteur de mardi 14 juillet, vous y trouverez un fastueux éloge de moi '^^; après quoi, quand je vous aurai instruite que M. Abbatucci^-^ est venu chercher noise à M. Fould à propos de cet article, lui disant : Pourquoi faites-vous l'éloge d'un ouvrage que je veux faire poursuivre ! vous comprendrez que je suis foccasion d'un conflit entre trois ministres.
M. Fould se trouve obho;é de me défendre. Me sacrifiera- t-il? Toute la question est là.
M. Billault '^' est si enragé qu'il a fait défendre au Pays de parler de moi. Cela est absolument illégal ; car je ne suis pas condamné, je ne suis que prévenu ^*l — • Je vais avoir communication de farticle dont M. Billault empêche illégalement fimpres-
'') L'article d'Edouard Thierry, qui, après avoir été recueilli dans les Articles justificatifs , prendra place dans l'Appendice de la troisième édition des Fleurs DU Mal en 1868.
^^) Ministre de la Justice.
'') Ministre de l'Intérieur.
'*' Cf. les Notes et Documents pour mon avocat que nous avons reproduits dans Les Fleurs DU Mal, p. 327.
8o CORRESPONDANCE GENERALE
sion ; je le ferai tirer en placards dans l'imprimerie d'un de mes amis^^', J'en adresserai un à M. Fould, un à M. Piétn^^\ un au juge d'instruction , un à mon avocat (je n'en ai pas encore), et un à M. Billault lui-même.
J'ai pour moi : M. Fould, M. Sainte-Beuve , et M. Mérimée (qui est non seulement un littérateur illustre '^^ mais le seul qui représente la littérature au Sénat), M. Piétri, une puissance très grande, et, comme M. Mérimée, l'ami intime de l'empereur.
// me manque une femme; il y aurait peut-être moyen d'engager la princesse Mathilde dans cette affaire; mais je me creuse en vain le cerveau pour trouver le moyen'*'.
^') H s'agit de l'article de Barbey d'Aurevilly qui, le 24 juillet, avait prévenu Baudelaire (voir E.-J. CrÈPET, p. 323) que son journal, du fait «d'une convenance facile à comprendre», en refusait l'insertion. Cet article allait voir le jour dans les Articles justificatifs , et dans la suite prendra place dans l'Appendice de la troisième édition des Fleurs.
'^) Préfet de police.
^') Trois mois auparavant Sainte-Beuve, avec son article élogieux sur Madame Bovary (paru au Moniteur le 4. mai) avait causé une friction entre le ministre de l'Intérieur et le ministre d'Etat. Il ne pouvait donc, à un si court intervalle, prendre parti publiquement pour Baudelaire. Il lui fournit du moins ces Petits moyens de défense que nous avons reproduits dans Les Fleurs, p. 325. — Pour Mérimée, il semble que Baudelaire se soit fait de grandes illusions, car, au lendemain du procès, on le verra définir Les Fleurs :
«Un livre très médiocre, où il y a quelques étincelles de poésie, comme il peut y en avoir dans un pauvre garçon qui ne connaît pas la vie et qui en est las parce qu'une grisette l'a trompé. »
Et, douze ans plus tard, loin de reviser son jugement, déclarer que les vers de Baudelaire n'avaient eu «d'autre mérite que d'être contraires aux mœurs».
W À défaut de la princesse, nous verrons notre poëte bientôt, par sa lettre du 18 août, demander l'appui... de M"" Sabatier.
J'ai comparu devant le juge d'instruction. Mon interrogatoire a duré 3 heures. J'ai trouvé d'ailleurs un magistrat très bienveillant f^^.
Votre exemplaire est relié; je saurai vous le faire parvenir sans danger (car la saisie est opérée). De même pour votre paroissien, dont je ne peux pas confier la reliure à la poste '-l Ne vous inquiétez de rien. J'ai donné de l'argent au relieur.
J'avais envie de vous cacher tout cela; mais franchement, c'eût été bien absurde. — Ne vous agitez pas inutilement, comme vous faites toujours ; d'ailleurs j'ai les épaules solides. Pas de confidences à M. Hémon [52c] '^l
Vous comprenez que le voyage à Honfleur est singuhèrement remis. — ■ D'ailleurs, malgré tout le temps qu'absorbe cette affaire, il faut que je finisse 4 volumes : 3* vol. d'Edgar Poe, les Poèmes nocturnes (de moi), les Curiosités esthétiques (de moi) et le Mangeur d'opium (traduction d'un ouvrage de De Quincey). En outre, avant la fin de l'année, il faudrait que je fisse à Honfîeur mon drame et un roman '^'.
Tout le monde m'engage à ne pas soufïïer mot à l'audience, dans la crainte que je ne cède à un de mes accès de colère.
On m'engage aussi à prendre un avocat célèbre et en bonnes relations avec le ministère d'Etat, M. Cbaix d'Est- Ange, par exemple.
^1' Il s'appelait M. Charles Camusat-BusseroIIes (voir Les Fleurs, p. 327).
W Pour l'exemplaire de M"" Aupick, voyez page 106, note I ; pour le paroissien, les numéros 283 et 287.
''' Lire Emon.
'*) Le drame, probablement L'Ivrogne, peut-être Le Marquis du 1" Houzards. — Pour le roman, voyez tome I, page 39^.