GRAND HOTEL VOLTAIRE
19, quai Voltaire.
M. & M°" Denneval,
propriétaires
(faubourg S '-Germain)
Paris.
[S. d., env. 20 mars 1838.]
Ta n'as deviné juste qu'en un seul point. Tu m'as effrayé à propos de M. Emon'^l — Je me suis demandé ce qu'il j avait là-dessous. Et le lendemain du jour où tu m'avais écrit un mot à ce sujet, M. Jaquotot est arrivé chez moi à 8 heures du matin, me disant qu'il serait convenable que je misse deux cartes chez M. Emon.
Pour le coup, j'ai deviné la petite conspiration et j'ai dit tranquillement à M. Jaquotot : «Prenez deux de mes cartes, et si vous allez vous promener dans le quartier de M. Emon, mettez ces deux cartes chez lui. »
Sérieusement, je ne comprends pas ce que tout cela veut dire. Me croit-on incapable de me bien conduire vis-à-vis d'un homme presque désagréable, mais qui est ton ami? Ai-je l'air d'un fou?
L'heure me presse; il est cinq heures 1/2. — Je te récrirai dans deux ou trois jours.
As-tu généralement gardé ou détruit les nombreux articles sur moi, brochures, revues, etc.. que je t'ai envoyés depuis quelques années? II n'y aurait pas grand mal à ce que ce fût perdu. Mais
'') \^ir page 67, note i.
l88 CORRESPONDANCE GENERALE
en somme il vaut mieux ne rien perdre. II arrive quelquefois qu'on a soudainement besoin d'un vieil article.
Je t'embrasse de tout mon cœur.
Charles.
[Honfleur.]
CorbeilW, i" avril 1858.
Je suis toujours cloué ici. Je croyais n'avoir que pour 3 ou quatre jours de besogne et je suis ici depuis le 19, je crois. Et je m'ennuie! Et je m'ennuie!
Enfin j'ai lieu de croire que tout ce fastidieux travail d'épreuves sera fini demain ou aprèsdemain et que je pourrai aller à Paris pour m'occuper de mes autres affaires et de mon départ '^l
En somme il est heureux que je sois venu ici, sans cela je n'en aurais jamais fini avec ce maudit 3* volume. Mais que je me suis ennuyé, bon Dieu!
Malgré le soin obstiné que j'apporte à toute
(') Baudelaire, on l'a vu par sa lettre du 19 mars, était allé s'y fixer pour surveiller l'impression des Aventures d'Arthur Gordon Pym, chez Crété.
(2) j^me /^upJcJj^ attendait son fils avec impatience. Dans sa touchante naïveté, elle se promettait même d'exercer sur lui une influence salutaire. On la voit alors écrire à Claude-Alphonse Baudelaire : «Vous avez bien raison de faire des vœux pour que la communauté que je vais entreprendre avec Charles lui soit profitable. Mon Dieu! comme je le désire! et quel effort infatigable je vais avoir à faire sur cette nature si bizarre et si exceptionnelle!» (^Cité par M. Georges-Emmanuel Lang, Figaro, 5 mars 1922.)
chose littéraire, je ne suis pas tout à fait satisfait de ce dernier ouvrage. Il me semble toujours que cela pourrait être mieux.
J'ai fait déjà deux fois revenir mes lettres de Paris ici, et fune d'elles m'a obligé d'écrire à M. Jaquotot pour le prier de résoudre une affaire pour moi.
Aussitôt que je serai à Paris, je t'écrirai un mot.
Mon Dieu que cette vie sans domicile, sans amis et sans intérieur convenable me rend malheureux! Tu ne peux pas t'imaginer jusqu'à quel point ma chambre à l'Hôtel ^'^ est un palais comparativement.
Cela jette sur l'esprit la torpeur, la bêtise et le désespoir.
Tout à toi. Je t'embrasse de tout mon cœur.
Charles.
Mardi, 13 avril 1858.
Mon cher ami, je suis revenu à Paris, il J a une semaine, je me suis remis à mes Confessions du Mangeur'^^\ tout de suite.
Je désirerais que vous me répondiez ce soir mercredi, avant l'heure du courrier, pour me dire quel jour vous venez à Paris, parce que je veux faire en sorte que le manuscrit soit terminé pour votre arrivée. Nous arrangerions tout de suite cette
(1) A l'hôtel Voltaire.
'-' C'est-à-dire aux Paradis artificiels, adaptation des Confessions d'un mangeur d'opium de Thomas de Quincey.
ipo CORRESPONDANCE GENERALE
bêtise de délégation qui me permettra enfin de partir pour Honfleurf'^, et en même temps vous pourriez, si cela vous amusait, prendre connaissance du chef-d'œuvre en question.
J'ai reçu à Corbeil votre lettre. Je n'ai trouvé aucune gravure à Paris; c'est un paquet égaré dans une gare. Quant aux autographes, je me propose depuis longtemps de mettre tous mes papiers en ordre, et alors je vous donnerai tout ce que vous voudrez (^^.
Avez-vous été gratifié d'une diminution d'amende? Rapetti ne s'est-il pas occupé de cela'^^?
Tout à vous, mes respects, je vous prie, à votre
mère. Bonjour à de Broise.
Ch. Baudelaire.
L'Arthur Gordon Pym est au brochage, si toutefois vous vous intéressez encore aux livres qui ne sont pas à vous.
J'ai eu, hier, à l'Intérieur une conversation relative aux deux cent soixante-dix exemplaires '^\ Ça se présente mal. Je vous raconterai cela.
'') Voir la lettre au même, n" 337. Baudelaire pensait sans doute offrir à Poulet-Malassis , en garantie de l'emprunt sollicité, une délégation sur les droits qu'il aurait à toucher au titre du Mangeur d'opium,
'*) Baudelaire commençait à rassembler des documents pour un essai sur les peintres de mœurs, et avait demandé à Poulet- Malassis de lui en procurer. En échange il lui avait promis des autographes (voir les lettres 262 et 388).
(') Louis-Nicolas Rapetti, dont nous avons déjà parlé (note i sous la lettre du 16 août 1857), s'occupa-t-il réellement de faire diminuer l'amende qu'avait value à Poulet-Malassis et de Broise le procès des Fleurs du Mal ? Le certain, c'est qu'il existe, sous la date du 13 avril 1858, un reçu de l'Enregistrement, établi à leurs noms, et du montant de 130 francs.
'^' Les exemplaires des Fleurs du Mal saisis.