A SAINTE-BEUVE
21 février 1859.
Mon cher ami, j'ignore si vous recevez la Revue française. Mais dans la crainte que vous ne la lisiez, je proteste contre une certaine ligne (à propos des Fleurs du Mal) page i8i, où l'auteur, qui, cependant, a beaucoup d'esprit, commet quelques injustices à votre égard '^l
Une fois, dans un journal, j'ai été accusé d'ingratitude envers les chefs de l'ancien Romantisme, à qui je dois tout, disait d'ailleurs judicieusement cet infâme torche-cul '*l
Cette fois, en hsant cette malheureuse hgne, je me suis dit : Mon Dieu! Sainte-Beuve qui connaît ma fidéhté, mais qui sait que je suis lié avec l'au-
'') Voir la lettre 422.
'*' Pour la réponse d'Asselineau, voir page 282, note 3, 2" paragraphe.
(') L'article en question : De l'Amitié littéraire, par Hippolyte Babou (20 février) faisait grief à Sainte-Beuve ae n'avoir pas pris ouvertement la défense de Baudelaire lors du procès des Fleurs ; «Se risquer sottement dans un acte de conscience et de vertu, ce serait à son avis une fantaisie de dupe, ou un trait de folie. Il glorifiera Fanny, l'honnête homme, et gardera le silence sur Les Fleurs du Mal. »
'*) Voir la lettre au Figaro, 10 juin 1858.
teur, va peut-être croire que j'ai été capable de souffler ce passage. C'est juste le contraire; je me suis mainte fois querellé avec Babou pour lui persuader que vous faisiez toujours tout ce que vous deviez et pouviez faire.
Il y a peu de temps je parlais à Malassis de cette grande amitié qui me fait honneur, et à laquelle je dois tant de bons conseils. Le monstre ne m'a pas laissé tranquille que je ne lui aie fait cadeau de la longue lettre que vous m'adressiez lors de mon procès et qui servira peut-être de plan pour la confection d'une préface '^^K
Nouvelles Jleurs faites, et passablement singulières. Ici, dans le repos, la faconde m'est revenue. II j en a une [Danse macabre) qui a du paraître le 15 à la Revue contemporaine. Car tant à cause de mon traité que par une espèce de dandysme d'héroïsme, je suis resté avec le vaincu. Si vous savez quelque chose de nouveau soit sur la situation de De Calonne, soit sur la marche de la nouvelle Revue ^^\ vous seriez bien aimable de m'en informer. J'ignore si vous avez été consulté ! et quelle est votre opinion en cette matière. La mienne est que le Père Buloz a dû se réjouir, et qu'en matière littéraire surtout la monarchie est ce qu'il y a de mieux. Plutôt le premier venu qu'un comité.
C C'est la lettre du 20 juillet 1857 qui a été reproduite dans l'Appendice de la 3' édition des Fleurs du Mal.
(^) Le patronage officiel venait d'être retiré à Alphonse de Calonne, pour être donné à M. Lacaussade, un de ses lieutenants, — et l'ancien secrétaire de Sainte-Beuve, — qui était devenu le directeur de la Revue europe'enne. Mais Calonne, bientôt, comme on le verra, devait prendre sa revanche.
DE CHARLES BAUDELAIRE. :iJJ
Je bavarde comme un homme qui n'a plus personne avec qui causer. Pardonnez-moi.
Je n'ai pas oublié votre Coleridge *^', mais je suis resté un mois sans recevoir mes livres, et parcourir les 2.400 pages de Poe est un petit travail.
Bien à vous, et écrivez-moi, si vous en avez le
temps f^l ^ r.
^ L-HARLEs Baudelaire.
('^ Sainte-Beuve n'a jamais consacré un article entier à Coleridge, mais il a parlé de lui plusieurs fois, notamment dans ses
qui avait subi très certainement 1 iniluence du poète Marinier (comme Baudelaire d'ailleurs, à travers lui ' — voir à ce sujet Stoval, Poe's debts to Coleridge, Univ. Texas bulletin, July 8, 1930 et Régis Micliaud : Baudelaire et Edgar Poe, Une mise au point, Revue de littérature comparée, oct.-déc. 1938), il l'avait assez cruellement égratigné dans ses Marginalia, lui reprochant surtout d'avoir gaspillé son génie au lieu de le consacrer à de grandes choses.
(^) Dans sa réponse (23 février), Sainte-Beuve déclarait se tenir pour «bassement insulté» par Babou dont ce n'était d'ailleurs pas la première attaque. «Aujourd'hui, c'est à propos d'un de mes meilleurs amis qu'il m'accuse de manquer de conscience et de droiture, parce qu'il y a eu absence d'acte et d'article public de ma part. Laissez ces misères. Si vous étiez à Paris, je vous dirais de faire imprimer, dans le journal même qui nous a fait injure , la lettre que je vous ai adressée à propos de ces Jleurs au savant poison : mais il sera temps quand vous serez revenu, et vous pouvez en faire ce qu'il vous plaira dans votre Préface future ou ailleurs.» Pour Galonné, il se disait au regret des événements qui s'étaient produits, bien que «tendrement lié» avec Lacaussade, qu'il savait bien disposé envers Baudelaire, mais auquel il fallait compter avec son comité de direction : •«Le gouvernement de plusieurs n'est pas bon, a dit le vieil Homère qui pensait d'avance aux Revues et que M. Buloz a profondément médité.» Il citait ensuite quelques jolis traits de Barbey d'Aurevilly, tout en déplorant l'affectation qui les lui gâtait, et terminait en exhortant son ami à mettre à profit son séjour à Honfleur : «Travaillez [...], apaisez i'âme; assainissezvous dans cette vie de nature et de paix [. . .] Maintenez votre finesse en rapport par de secrètes racines avec la bonne nature, vous serez parfait.»
Honfleur, Calvados (cette adresse suffit).
Qu'est-ce que devient le vieux mauvais sujet (d'Aurevilly) (1)?