‹ Correspondance généraleChapitre 84 sur 122 · À MAXIME DU CAMP · texte numérisé non relu

À MAXIME DU CAMP

23 février 1839 '*>.

Charles Baudelaire, Honfleur, Calvados.

Cette adresse suffit.

Mon cher Du Camp, j'avais écrit le numéro de votre maison sur je ne sais quoi. Encore perdu. J'adresse donc ce paquet à madame Sabatier ^^l

Il y avait longtemps que je projetais de faire quelque chose qui fût digne de vous et qui servît à témoigner de ma sympathie pour votre talent. Ai-je réussi, c'est ce que vous me direz; mais ai-je réussi à vous plaire surtout, c'est là la question importante. Si le ton systématiquement byronien de ce petit poëme vous déplaisait, si, par exemple, vous étiez choqué de mes plaisanteries contre le progrès, ou bien de ce que le Voyageur avoue n'avoir vu que la banalité, ou enfin de n'importe

(') Surnom de Barbey d'Aurevilly dans le cercle de ses intimes. Il existe sous ce titre un sonnet d'Hippolyte Le Josne.

'^) C'est la date qui figure sur la lettre autographe. Mais celle-ci ne fut vraisemblablement mise à la poste qu'un jour ou deux plus tard, car nous verrons Baudelaire écrire à Poulet- Malassis, le 24, qu'il va expédier son poëme à Du Camp.

t^) Ce paquet ne contenait rien moins qu'un des plus magnifiques joyaux des lettres françaises : Le Voyage, — A madame Sabatier, parce que Maxime du Camp était, lui aussi, des familiers de la belle Apollonie (voir à ce sujet La Pre'sidente et ses amis, par André Billy).

quoi, dites-Ie-moi sans vous gêner; je ferai pour vous autre chose avec tout autant de joie. En bonne conscience, je ne pouvais pas imprimer ceci, avec votre nom en tête, sans vous en demander permission f^l

Je suis obligé de donner ces vers à la Revue contemporaine que personne ne lit. Mais j'ai lieu d'espérer que Calonne en aura horreur, auquel cas je serai hbre de les placer n'importe où, ce qui serait moms mauvais. Maintenant, voici le Monstrum ipsum ^^'> :

(1) Baudelaire avait emprunté quelque argent à Du Camp, et on se 'rappelle peut-être qu'il lui écrivait le 20 janvier de l'année précédente : «Je ferai en sorte de vous prouver que je n'oublie ja.ma.is les services rendus.» Mais avec ses Chants modernes, Du Camp avait donné, en 1855, une apologie lyrique de la science, de l'industrie, du progrès, de la philosophie humanitaire, — bref de tout ce que Baudelaire tenait pour de simples billevesées. D'autre part Du Camp était, aux yeux des contemporains, l'archétype du Voyageur lettré. Baudelaire pouvait donc craindre que sa dédicace ne parût procéder de quelque intention malicieuse. On ne possède pas la réponse de Du Camp, et c'est bien dommage, d'autant que dans ses Souvenirs littéraires il a totalement passé sous silence le royal hommage auquel son nom doit pour partie de ne pas être oublié.

(-' Sous quelle forme le Monstrum était-il joint ? Sous celle d'un manuscrit ou sous celle du placard imprimé à Honfleur dont nous avions jadis mentionné l'existence (Les Fleurs DU Mal, p. 411 et 479) et où L'Albatros figurait aussi? La lettre tronquée qui nous occupe ne le laisse pas deviner. Du moins nous apportera-t-elle l'occasion de compléter les Eclaircissements que nous fournissions au lecteur en 1922.

Nous avions dit alors que malheureusement le placard d'Honfleur ne nous était pas parvenu, bien que des bappv few de l'entourage du poète l'eussent reçu, on le savait, et notre

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