À CHARLES ASSELINEAU
2^ février 1859.
Mon cher, Les exilés aiment qu'on s'occupe d'eux. Je vous envoie donc une élucubration que je suis obligé (j'en suis désolé) de donner à de Calonne. Je
information est demeurée exacte pendant plus de quinze ans. Mais, en 1938, au cours de recherches effectuées à la Bibliothèque municipale de Rouen dans les papiers de Flaubert, deux érudites américaines en découvraient un exemplaire, et d'autant plus précieux, celui-là, qu'il présente des corrections et additions autographes de l'auteur. Comment Le Voyage avaitil pu venir se loger parmi les textes sur lesquels l'ermite de Croisset se réservait d'exercer la jugeote de ses falots Bouvard et Pécuchet? Ce n'est pas ici le lieu d'admirer cette cocasserie du destin et nous n'avons pas la place de résumer l'intéressant article (^Romanic Review , October) où M"" Eunice Morgan Schenck et Margaret Gilman ont relaté leur bonne fortune et décrit leur trouvaille. — Voici les remaniements dont témoigne le placard. (Dans le relevé ci-dessous, a désignera le texte imprimé, b les repentirs manuscrits biffés, et c les corrections définitives) :
6* strophe, vers 4, :
a Et dont l'esprit humain ne connaît pas le nom !
c Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom !
13' strophe, vers 3 :
a Montrez-mi les e'crins de vos vastes mémoires
17* strophe, vers i :
a Les plus riches cités, les plus frais paysages
23' strophe, vers 3 :
a L'homme, maître goulu, paillard, dur et cupide,
24' strophe, vers 4. :
a Et le peuple amateur du fouet abrutissant.
2^' strophe, vers i :
a Plusieurs religions, pareilles à la nôtre
29' strophe, vers i :
a Faut-il rester ? partir ? si tu peux rester, reste.
Ibidem, vers 4 :
a Le Temps! Il est, hélas! des âmes sans répit
b Le Temps! Il est, hélas! des Ennuis [?] sans répit
désire, de tout mon cœur, qu'il la refuse. Si vous voyez du Camp, ne lui dites pas que je vous ai communiqué son affaire *^l
Babou m'a joué un cruel tour. II croit donc que la plume est faite pour faire des niches. Je viens de recevoir une longue lettre de Sainte-Beuve '^l Même quand on croit posséder la vérité, il faut la cacher, si l'on prévoit qu'elle peut faire de la peine à un camarade. Babou sait bien que je suis très lié avec l'oncle Beuve, que je tiens vivement à son amitié, et que je me donne, moi, la peine de cacher mon opinion , quand elle contrarie la sienne. — Voilà des pensées qui sont faites pour être approuvées par vous '^l
Pas un mot de tout cela à Babou. II rirait trop. Sa niche a réussi.
b Le Temps ! Il est, be'las des martyrs sans répit
c Le Temps! Il est, be'las! des coureurs sans répit
30' strophe, vers 3 :
a Pour fuir ce rétiaire infatigable ; il en est d'autres
c Pour fuir ce rétiaire infâme ; il en est d'autres
34,' strophe, vers 3 :
a Pour apaiser ton cceur, nage vers ton Electre!»
c Pour rafraîchir ton cceur, nage vers ton Electre! »
II est à peine besoin de faire remarquer que la première leçon pour la 30* strophe ne constituait certainement qu'une coquille, infatigable donnant un vers faux, et il faut ajouter que dans le texte imprimé du placard : 1° le titre Le Voyage était suivi de la dédicace : A Maxime du Camp, en caractères gras ; 2° le poëme était scindé en cinq parties seulement dont la quatrième s'étendait du second hémistiche du vers ^7 jusqu'au vers 108 compris, l'addition d'un VI manuscrit au-dessus des deux dernières strophes y marquant toutefois déjà la division qui allait être adoptée dans la Revue française.
Pour L'Albatros , voir la lettre suivante.
C) «L'élucubration», entendez Le Voyage (en placard).
(^) Voir les lettres 4.17 et 424.
(^) Baudelaire plaisantait volontiers Asselineau sur la modération de ses opinions qui procédait d'ailleurs d'une sociabilité trop accommodante plutôt que d'une timidité du jugement.
Pas encore un mot de Ducessois f^'. C'est bien fantastique.
Tout à vous, toto corde, comme dit Chasies.
Vous savez, sans doute, que Silvestre a fait un fort beau discours à la Royal Society of Arts ^^\
J'ai lu ici un charmant article du mauvais sujet sur Chateaubriand et le commentaire de M. de Marcellus. Il n'a pas raté la pointe : Tu Marcellus eris ^^\
Cî L'imprimeur de l'Artiste où allait paraître le Théophile Gautier.
« Voir la lettre 412.
(') Chateaubriand et son temps, par le comte de Marcellus (i 859). — L'article de Barbey d'Aurevilly : Le Pays, 22 février. — «La pointe», y^n., VI, 88. Cf. la fin du premier paragraphe du billet à Sainte-Beuve, numéro 426.
Dans sa réponse qu'on trouvera m E.-J. CrÉpet, p. 309- 311 (mais sous une date erronée : c'est 26 ou 2j février qu'il faut lire au lieu de zz ou 2^) — réponse qui avait trait aussi bien à la lettre précédente de Baudelaire (20 février) qu'à celle qui nous occupe, Charles Asselineau, pour nous en tenir au principal, fournissait à son ami les informations désirées : à l'Artiste, le nécessaire était fait pour les épreuves du Gautier ; à la Revue française, on l'attendait les bras ouverts, etc. Mais surtout il se répandait en louanges sur Le Voyage et L' Albatros dont il ne s'expliquait pas d'ailleurs qu'ils lui parvinssent imprimés : «Vos vers [...] sont des plus beaux que vous ayez faits [. . .] L'Albatros est un diamant ! » Il suggérait seulement que , pour mieux insister sur la gêne du géant des mers à l'étroit parmi les hommes, une strophe nouvelle fût introduite entre la deuxième et la dernière du poëme qui alors n'en comptait que trois. On sait que Baudelaire exauça son désir. Sur le placard du fonds Flaubert dont nous avons parlé dans nos notes sous la lettre précédente, c'est en marge du texte imprimé], -et manuscrits, que figurent les vers 9-12.