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À NADAR

14 mai 18^9.

Honfleur.

Mon bon Nadar, je suis comme une âme en peine. J'ai eu l'étourderie de laisser partir ma mère pour un petit voyage sans lui demander d'argent, et je suis ici seul, ne manquant ni de viande de boucherie, ni de pain, etc., mais absolument sans le sol, et exposé à une foule d'inconvénients, résultant de ce fléau. J'ai pensé que si cela ne te

(') Bientôt il allait en avoir de nouveaux, voir la lettre à M"' Aupick, 6 mai 1861.

(^' Poulet-Malassis et de Broise avaient été condamnés à un mois de prison pour l'affaire des Mémoires de Lauzun, on l'a vu.

('■*' Aquafortiste auquel l'éditeur songeait pour les frontispices destinés aux ouvrages de Baudelaire. — Voir la note i, p. 306.

gênait pas absolument, tu aurais la chanté de m'envoyer (immédiatement, hélas!) un mandatposte de 20 fr., que je te remettrai le i'" du mois, si tu consens à ne pas trop rire de cette promesse. — II faut en effet que j'aille à Paris à cette époque. Je puis avoir ta réponse après-demain matin, situ me fais la grâce de penser à moi avant cinq heures. Cb. Baudelaire, Honjleur, Calvados; cette adresse suffit parfaitement.

Pour te donner une idée de mon embarras, qui seul peut excuser une demande aussi ridicule, figure-toi que j'ai besoin d'aller passer quelques jours au Havre (ne te figure pas au moins que ce soit dans un but de débauche) et que je ne le puis pas, faute de la chose en question.

II y a ici un café qui par extraordinaire reçoit ton journal ^^', de sorte que j'ai le plaisir de voir défiler sous mes yeux les folies, les injustices, les caresses aux imbéciles, et enfin toutes les bizarreries qui composent la nature exceptionnelle de Nadar^-l Dernièrement il t'est arrivé, en te moquant des gens qui ont eu ou qui ont la passion des chats, de confondre Poe avec Hoffmann. Sache qu'il n'y a pas de chat dans Poe, excepté un qu'on éborgne et qu'on pend , et dont le succes-

(^' Le Journal pour rire.

'-) On sait l'activité multiforme de Nadar, et qu'on lit dans Mon cœur mis à nu ; «Nadar, c'est la plus étonnante expression de vitalité. Adrien me disait que son frère Félix avait tous les viscères en double. J'ai été jaloux de lui à le voir si bien réussir dans tout ce qui n'est pas l'abstrait.»

seur, borgne aussi, sert à découvrir un crime '*'. Plus récemment, je ne sais pourquoi, il t'a pris fantaisie, à propos d'un poëte belge ou polonais'^', de me jeter un mot désagréable à la figure. II m'est pénible de passer pour le Prince des Charognes. Tu n'as sans doute pas lu une foule de choses de moi, qui ne sont que musc et que roses. Après cela, tu es si fou que tu t'es peut-être dit : Je vais lui faire bien plaisir!

Si tu étais un ange, tu irais faire ta cour à un nommé Moreau, marchand de tableaux, rue Laffitte, Hôtel Laffitte. Je compte bien lui faire la mienne à propos d'une étude générale que je prépare sur la peinture espagnole t^l Et tu obtiendrais de cet homme la permission de faire une double belle épreuve photographique d'après La Duchesse d'Albe, de Goja (archi-Goya, archi-authentique). Les doubles (grandeur naturelle) sont en Espagne, oii Gautier les a vus. Dans l'un des cadres, la duchesse est en costume national ; dans le pendant , elle est nue et dans la même posture, couchée à plat sur le dos. La trivialité même de la pose augmente le charme des tableaux. Si je consentais jamais à me servir de ton abominable argot , je dirais que la duchesse est une bizarre fouterie ; fair méchant.

<*' On a reconnu Le Chat noir [Nouvelles Histoires extraordinaires).

'^' Voir la note 2, p. 314.

(') II ne s'agissait donc plus seulement d'un article sur les emplettes espagnoles.

des cheveux comme Silvestre'^', et la gorge, qui masque l'aisselIe, atteinte d'un strabisme sursum et divergent à la fois^'-'. Si tu étais un ange très riche, je te conseillerais de les acheter; c'est une occasion qui ne se représentera pas. Figure-toi du Bonington ou du Devéria galant et féroce. L'homme qui les a en demande 2.400. C'est peu de chose sans doute pour un amateur enragé de peinture espagnole, mais c'est énorme aussi comparativement à ce qu'il a dû les payer. Car il m'a avoué qu'il les avait achetés au fils de Goya qui se trouvait dans une gêne extraordinaire. — Si tu dis à cet homme que tu veux faire plusieurs épreuves, il craindra de te le permettre, justement à cause de la notoriété de ton nom. D'ailleurs la beauté des Goya étant généralement peu comprise, tu ferais bien de ne faire que deux reproductions, l'une pour toi, l'autre pour moi. Si tu t'y résous, prends garde de les faire trop petites. Cela enlèverait une partie du caractère.

Ce qui m'est particulièrement désagréable en écrivant tout ceci, c'est que tu vas rire comme un

(>' Théophile Silvestre avait une chevelure très noire, et d'un effet d'autant plus saisissant qu'elle contrastait avec son teint pâle.

(-' Dans son Hôtellerie des Coquecigrues (1880), Nadar, citant cette phrase de Baudelaire, y louait «une précision d'impression et de rendu» qui permettait à son ami, afErmait-il, «de peindre avec sa plume non moins sûrement et magistralement que Goya avec son pinceau». Mais, quant à l'identité du modèle, il devait trente ans plus tard, dans son Charles Baudelaire intime, rectifier sa page d'antan, se rangeant alors à i'opinion de Blasco Ibanez selon lequel ( /e Temps, i^ juillet 1907) ce n'est pas la duchesse d'AIbe qu'auraient représentée La Maja vestida et La Maja desnuda , mais une Madrilène du commun, merveilleusement jolie d'ailleurs, qui ressemblait à la duchesse, et qui était l'amie d'un homme d'église, le P. Bavi.

fou en lisant toutes ces recommandations. — Mais ce n'est pas fini.

Qu'est-ce donc qu'un certain artiste allemand ayant fait une certaine Chasse miraculeuse ou fantastique, qui se vend chez Goupil '^^7 Tout le monde me conseille de m'adresser à lui. Je ne veux pas de l'éternel ami de Malassis, de Duveau, pour les frontispices qu'il me faut pour mes articles sur Poe (un portrait, enguirlandé d'emblèmes t^^), mon Opium et Haschisch, mes nouvelles Fleurs et mes Curiosités^^l

Tu me rendrais parfaitement heureux si, parmi tes nombreuses relations, tu pouvais trouver des renseignements biographiques sur Alfred Réthel, l'auteur de La Danse des morts en 1848 et de La Bonne mort, faisant pendant à La Première invasion du choléra à l'Opéra. Connais-tu Knauss? II doit savoir quelque chose là-dessus '"l

Je suis vraiment fort en peine; avant de publier mes Curiosités, je fais encore quelques articles sur

(') Nous n'avons réussi à l'identifier ni au Cabinet des Estampes ni à la Bibliothèque d'Art et d'Archéologie.

(*) Ceci sera développé dans la lettre suivante. — Louis Duveau avait déjà fourni à Poulet -Malassis plusieurs frontispices.

'^) Des ouvrages cités ici, deux seuls paraîtront du vivant de Baudelaire : Les Fleurs du Mal, 2' édition, avec un portrait de l'auteur, et Les Paradis artif ciels, sans frontispice.

(*) Voir les FLEURS,n. 369-370 et L'ArT ROMANTIQUE, p. 121-123 ^* 473'47^- ^" trouvera là tout ce que Baudelaire écrivit sur Réthel ainsi que la description des planches en cause, dont il possédait une suite. Réthel est aujourd'hui si

la peinture (les derniers!), et j'écris maintenant un Salon, sans l'avoir vu. Mais j'az un livret. Sauf la fatigue de deviner les tableaux, c'est une excellente méthode que je te recommande. On craint de trop louer et de trop blâmer; on arrive ainsi à l'impartialité'^^.

Ai-je besoin de te dire que de toutes ces recommandations la plus pressante est celle relative au mandat ?

Je t'en supplie, mon cher ami, ne m'écris pas de farces, selon ton antique mode, sur l'enveloppe de ta lettre.

Tout à toi, et pardon de te déranger dans ton affreux train-train.

Ch. Baudelaire.

connu que nous ne croyons pas nécessaire d'en parler davantage. Contentons-nous de faire remarquer que la philosophie de ses planches était de nature à plaire à Baudelaire : pour Réthel aussi, la Révolution, c'est la Destruction, et pour lui encore, la Mort est le ministre de La Liberté. — «Knaussw, probablement le célèbre peintre allemand Ludwig Knaus.

(') Le Salon en question, naturellement celui de 18^9 (Cu- R/OS/TÉS ESTHÉTIQ UES). — Quant à la méthode recommandée, faut-il la prendre au sérieux? Il convient bien plutôt de trouver ici une de ces facéties paradoxales et traditionnelles où se reflétait l'esprit des ateliers dressés alors contre le bourgeois. Pareillement Auguste Lireux et Théophile Gautier déclaraient s'être gardés de voir la pièce dont ils rendaient compte, dans la crainte de se laisser influencer. Baudelaire d'ailleurs, dans sa lettre suivante, reconnaîtra qu'il a un peu triché avec la vérité en affirmant n'avoir pas vu le Salon.

3l4 CORRESPONDANCE GÉNÉRALE

Honfleur, 16 mai 1859.

Mon cher ami, puisque tu n'es pas de ceux qui se moquent des longues lettres, tu en auras pour ton argent, car j'ai deux heures de loisir devant moi. Avant tout, je te remercie, non pas seulement des vingt francs, mais pour une phrase excellente et charmante de ta lettre. Voilà une vraie et sohde déclaration d'amitié. Je suis peu accoutumé aux tendresses.

Quant aux comphments que tu me fais, ma vanité en profite pour te faire hre quelques morceaux que sans doute tu n'as pas lus, et qui, avec quelques autres inédits, rajeuniront, je l'espère, mon livre flétri. Tu pourras constater que j'écoute peu la critique et que je m'enfonce opiniâtrement dans mon indécrottahilité^^\

Maintenant, je reprends ta lettre.

Si les vers de M. Karski (est-ce bien cela?) sont vraiment beaux, tu devrais m'en procurer un exemplaire, mais, autant que j'ai pu comprendre, cela ne se débite pas à Paris '^l

— Oui, je désire pour moi que tu réussisses dans l'affaire Moreau'^^, mais je suis convaincu aussi qu'il te sera également agréable d'avoir de

f'' On ignore quels poèmes étaient jomts.

f^) Il s'agit du livre de poésies de Ceslaw Karski : La Crise (Bruxelles, 18^9). Quelques années plus tard ce poète polonais commémorera l'une des plus sensationnelles expéditions du Géant en gravant sur un rocher méditerranéen cette inscription : Nadar aux cheveux flamboyants a passé en l'air au-dessus de cette tour (Alfred Delvau, Les Lions du jour^

(^' Voir la lettre précédente.

bonnes épreuves d'après ces peintures singulières.

Tu ne connais donc pas ces gravures sur bois d'après Rethel ? La Danse des morts en 1848 se vend maintenant i fr. (six planches). La Bonne mort et L'Invasion du choléra'^^^ se vendent, je crois, 7 fr. Tout cela chez un libraire allemand qui vend aussi des gravures allemandes, rue de Rivoh, près du Palais-Royal^-'. Quelques personnes m'ont dit que Rethel avait décoré une église (à Cologne peutêtre); d'autres m'ont dit qu'il était mort; d'autres, qu'il était enfermé dans une maison de fous^^ . J'ai les œuvres citées ci-dessus, et je voudrais savoir, outre les renseignements biographiques, s'il y a d'autres œuvres gravées.

L'artiste allemand, dont je ne sais pas le nom, m'a été indiqué par Ricard ^^', qui prétend qu'il a un talent tout à fait propre aux illustrations et aux frontispices. II faudrait voir cette Cbasse'^^K

Certainement oui , j'avais pensé à Doré ; et Je ne me rappelle pas si c'est moi qui, toutes réflexions faites, l'ai rejeté à cause de l'enfantillage qui se fait voir si souvent à travers son génie, ou à cause de l'antipathie qu'il inspire à Malassis. Encore, je ne suis pas sûr de cette dernière affirmation.

Les différents livres ou brochures, que j'aurai prochainement à publier sont : l'ensemble des articles

t') Voir la lettre précédente.

(*' A. Bohne et Schultz. Librairie Etrangère, rue Rivoli, 170.

'^' C'est l'hôtel de ville d'Aix-Ia-Chapelle, lieu de sa naissance, qu'avait décoré principalement Rethel; on vante aussi sa Résurrection du Christ à la Nikolaikirche de FrancFort-sur-Ie- Mein. n est exact que Rethel mourut fou cette même année

(*) Le peintre de La Femme au chien, le beau portrait de M°" Sabatier chez qui Baudelaire le rencontrait.

(*) Voir la note i, page 312.

critiques sur Poe; (ici, un portrait, — je me charge de fournir les éléments nécessaires pour le portrait — encadré dans des figures allégoriques représentant ses principales conceptions, — à peu près comme la tête de Jésus-Christ au centre des instruments de la passion) — le tout d'un romantisme forcené, s'il est possible '^^.

— Opium et Haschisch : frontispice aliégorique, exprimant les principales jouissances et souffrances que j'ai racontées ('-'.

— ■ L'ensemhle de mes articles critiques sur les beauxarts et la littérature. (Je crois que Malassis ne veut pas de frontispice^^)).

— - La 2' édition des Fleurs. Ici, un squelette arborescent, les jambes et les côtes formant le tronc, les bras étendus en croix s'épanouissant en feuilles et bourgeons, et protégeant plusieurs rangées de plantes vénéneuses, dans de petits pots échelonnés, comme dans une serre de jardinier. ■ — Cette idée m'est venue en feuilletant l'histoire des Danses macabres, d'Hyacinthe Langlois''^l

Je reviens à Doré. II a un talent extraordinaire pour donner aux nuages, aux paysages et aux maisons un caractère positivement surnaturel : cela ferait bien mon affaire; mais les figures ! H y a toujours quelque chose de puéril, même dans ses meilleurs dessins. Quant à La Divine Comédie, tu

(') Le but de cette disposition aurait été vraisemblablement de mettre en lumière, une fois de plus, le martyre de Poe, victime de la société.

(*4) De tous ces projets de frontispices, nous l'avons déjà dit, aucun finalement ne sera retenu, mais on verra bientôt Bracquemond s'évertuer à mettre en œuvre l'idée venue à Baudelaire en feuilletant V Essai... sur les Danses macabres (1852) et plus tard Rops y réussir. Nous aurons d'ailleurs plus d'une fois l'occasion de revenir là-dessus.

m'étonnes fortement'^'. Comment a-t-il pu choisir le poëte le plus sérieux et le plus triste? D'ailleurs tu vois que je veux en revenir au système du frontispice antique, mais traité d'une manière ultraromantique.

Enfin, pour tout dire, parmi les noms que j'avais passés en revue. Je m'étais surtout arrêté sur ceux de Penguilly et de Nanteuil. Mais j'ignore si Penguilly consentirait, et quant à Nanteuil, je crains qu'il n'ait mis beaucoup d'eau dans son vin, et qu'il ne sache pas retrouver le caractère d'outrance qu'il avait mis autrefois au service de Victor Hugo. Cependant ces deux noms avaient pour moi le grand avantage d'ofiPrir une signification romantique en parfait accord avec mes goûts, et répondant par une certaine forfanterie à l'ingratitude et à la négligence de ce siècle'-'.

Mais , par-dessus toutes choses , il ne me convient pas de faire une visite à un artiste distingué et de l'engager dans un petit travail pour lequel je serai difficile, avant d'avoir la certitude qu'il sera bonorahlement payé.

Ces réserves faites, si tu peux me renseigner sans m'engager, je t'exprime d'avance ma gratitude.

Quant au Salon, hélas! je t'ai un peu menti, mais si peu! J'ai fait une visite, une seule, consacrée à chercher les nouveautés, mais j'en ai trouvé bien peu; et pour tous les vieux noms, ou les noms simplement connus, je me confie à ma vieille mémoire, excitée par le livret. Cette méthode, je

(') Nadar avait sans doute informé Baudelaire que Doré préparait son illustration de L'Enfer (1861).

W Voir l'éloge de ces artistes dans le Salon di i8§ç.

le répète, n'est pas mauvaise, à la condition qu'on possède bien son personnel.

Entre autres choses vraiment distinguées qu'on ne remarquera pas, remarque dans une grande salle carrée, au fond à gauche, où l'on a entassé des paquets de choses religieuses impayables, deux petits tableaux.

L'un : 1215, Les Sœurs de charité, par Armand Gautier.

L'autre : 1894, U Angélus , par Alphonse Legros.

— Ce n'est pas d'un style extrêmement élevé, mais c'est très-pénétrant*^^.

Dans la sculpture, j'ai trouvé aussi (dans une des allées du jardin, pas très loin d'une issue) quelque chose qu'on pourrait appeler de la sculpture vignette-romantique , et qui est fort joH : une jeune fille et un squelette s'enlevant comme une Assomption; le squelette embrasse la fille. Il est vrai que le squelette est esquivé en partie et comme enveloppé d'un suaire sous lequel il se fait sentir.

— Croirais-tu que trois fois déjà j'ai lu , ligne par ligne, tout le catalogue de la sculpture, et qu'il m'est impossible de trouver quoi que ce soit qui ait rapport à cela? Il faut vraiment que l'animal qui a fait ce joli morceau l'ait intitulé : Amour et gibelotte ou tout autre titre à la Compte-Calix , pour qu'il me soit impossible de le trouver dans le livret. Tâche, je t'en prie, de savoir cela; le sujet, et le nom de l'auteur '-l

Pour les Duchesses d'AIbe, je te répéterais, si tu n'étais pas dans de grandes gênes, qu'il serait bon de les arracher à un prix modéré.

t') Voir Curiosités esthétiques, p. 287-290. <^) II s'agissait de Jamais et Toujours, d Emile Hébert.

Puisque tu as jugé à propos de jeter, à la fin de ta lettre, un peu de politique, j'en ferai autant. Je me SUIS vingt fois persuadé que je ne m'intéresserais plus à la politique, et à chaque question grave, je suis repris de curiosité et de passion. Il y a bien longtemps que je la surveillais et que je l'attendais, cette question italienne. Bien longtemps avant l'aventure d'Orsini. Et à ce sujet, il serait injuste de dire que Napoléon exécute le testament d'Orsini. Celui-ci était un honnête homme trop pressé. Mais l'Empereur pensait à la chose depuis longtemps, et il avait fait nombre de promesses à tous les Italiens qui venaient à Pans. J'admire avec quelle docilité il obéit à la fatalité; mais cette fatalité le sauve; qui, aujourd'hui, pense à Mornj, au grand Central, à Beaumont-Vassy*^' et aux quarante mille saletés qui nous occupaient, il J a peu de temps? Voilà l'Empereur lavé. Tu verras, mon cher, qu'on oubliera les horreurs commises en Décembre. En somme, il vole à la République l'honneur d'une grande guerre. — As-tu lu l'admirable discours de Jules Favre, au Corps législatif, dans les derniers jours du mois dernier, ou dans les premiers jours de Mai? Il a posé nettement la nécessité, la fatalité révolutionnaires. Le Président et les Ministres ne l'ont pas interrompu. Il avait l'air de parler au nom de l'Empereur. Et quand à

(') Le Grand Central de France, compagnie de chemins de fer fondée en 1853, laquelle, dans son conseil d'administration, comptait de très hauts personnages , — entre autres Auguste de Morny, — et dont les agissements avaient donné lieu à des scandales retentissants.

Le vicomte de Beaumont-Vassy, ancien préfet, maître des requêtes au Conseil d'Etat, etc. s'était lance dans des spéculations qui, à la fin d'avril 18^9, lui avaient valu deux ans de prison. ^

propos de Garibaldi, un vicomte de La Tour, Breton bigot et niais '^', a dit que la France espérait bien ne pas se souiller par de pareilles alliances, le président (Schneider) l'a arrêté, lui disant qu'un député n'avait pas le droit de diffamer les alliés de la France, d'où qu'ils lui vinssent.

La politique, mon cher ami, est une science sans cœur. C'est ce que tu ne veux pas reconnaître. Si tu étais Jésuite et Révolutionnaire, comme tout vrai pohtique doit l'être, ou l'est fatalement, tu n'aurais pas tant de regrets pour les amis jetés de côté. Je sais que je te fais horreur '^i; mais, dis-moi, as-tu seulement remarqué avec quel à propos sont venues les Lettres diplomatiques de Joseph de Maistre, pubhées par M. de Cavour, lettres où, pour le dire en passant, le Pape est traité de pohchinelle^^^? Quel réquisitoire contre TAutriche! Le Piémont avait gardé ces lettres en réserve, et les a publiées au bon moment.

Je crois seulement qu'en mettant les choses au mieux, TEmpereur couvert de gloire et béni de tout le monde, l'embarras sera dans l'usage de la victoire.

Pour tous tes chagrins personnels, mon ami, résignation, résignation.

Quand j'irai chez toi, je te parlerai des miens, qui s'accumulent, et je te ferai pitié. Je crois sincè-

('^ II est possible que Baudelaire l'ait connu, car ce Gustave de la Tour collaborait à la Revue contemporaine.

(^' Nadar avait fait de son ami une caricature oii il lui prêtait un air féroce et cette sentence : «Toute révolution a pour corollaire le massacre des innocents».

(^' A la Librairie nouvelle avaient paru l'année précédente Mémoires politiques et Correspondance diplomatique de Joseph de Maistre, avec Explications et commentaires historiques par Albert Blanc.

rement qu'excepté pour un petit nombre de jeunes gens intelligents (riches, et sans famille!^^'), qui ne savent pas user de leur bonheur, la vie doit être une perpétuelle douleur.

Tout à toi. Q g

Maintenant, si tu veux rire, lis, comme moi, Limajrac, Vitu et Gr[anier] de Cassagnac'^^ II paraît que nous allons en Italie pour étouffer l'hjdre révolutionnaire.

Voilà, pour parler sérieusement, de l'hypocrisie inutile.

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