A JEAN MOREl
[Juin 1859.]
FANTÔMES PARISIENS f*'.
Fourmillante cité ! Cité pleine de rêves l Les fantômes le jour raccrochent le passant^^^ ; Les mystères partout coulent comme des sèves Daiu les canaux étroits du colosse puissant,
(1) Voilà qui en dit long sur les déceptions que valait à notre auteur son essai de vie commune avec sa mère.
(*) Attestés ici en tant que représentants de la presse inspirée par la politique impériale.
(') Directeur de la Revue française qui allait disparaître avant d'avoir publié ces vers.
(*) Dans Les Fleurs du Mal (1922, p. 453), nous avions mentionné l'existence d'un manuscrit des Sept Vieillards, poëme d'abord baptisé Fantômes parisiens, que nous n'avions pas réussi à retrouver. C'est ici le texte de ce manuscrit, qui a vu le jour en 1925 seulement. Comme il présente de nombreuses leçons qui lui sont propres, nous le reproduisons in extenso, en en respectant les particularités orthographiques (sève avec un accent circonflexe; aumône, voûté, mâts, eût, sans accent; hasard par un z, cortège avec un accent grave), et nous rappelons ci-dessous le texte définitif.
(*) Où le spectre en plein jour raccroche le passant !
Un matin (quelle aurore ! et quelle triste rue ! Les maisons dont la brume augmentait la hauteur Simulaient les deux quais d'une rivière accrue; Sombre décor semblable à l'âme de l'acteur,
Le brouillard sale et jaune inondait tout l'espace), Je suivais, raidissant'-^'' mes nerfs comme un héros Et discutant avec mon âme déjà lasse.
Le faubourg secoué par les lourds tombereaux.
Tout à coup un vieillard dont les guenilles jaunes Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux , Et dont l'habit aurait fait pleuvoir les aumônes ^^^ Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux,
M'apparut. On eut dit sa prunelle trempée Dans du fiel ; son regard redoublait les Jrimas^^\ Et sa barbe à longs poils, raide comme une épée''^\ Se projetait, pareille à celle de Judas.
Il n'était pas voûté, mais cassé, son échine Faisant avec sa jambe un parfait angle droit, Si bien que son bâton, parachevant sa mine. Lui donnait la tournure et le pas maladroit
D'un quadrupède infirme ou d'un Juif à trois pattes. Dans la neige et la boue il allait s' empêtrant. Comme s'il éaasait des morts sous ses savates. Hostile à l'univers plutôt qu'indifférent.
Son pareil le suivait; barbe, œil, dos, bâton, loques, Nul trait ne distinguait, du même enfer venu. Ce jumeau centenaire; et ces spectres baroques Marchaient du même pas vers un but inconnu.
'') Un matin, cependant que dans la triste rue
Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur, Simulaient les deux quais d'une rivière accrue, Et que, décor semblable à l'âme de l'acteur, Un brouillard saie et jaune inondait tout l'espace. Je suivais , raidissant. , .
'-' Et dont /'aspect aurait fait pleuvoir les aumônes ('' Dans le fel ; son regard aiguisait les frimas , '*) Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée,
Alix complots des Démons étais-je donc en butte ^^'? Ou quel méchant bavard ainsi m'bumiliait? Car je comptai sept fois , de minute en minute, Ce vieillard mon^rueux^'^ qui se multipliait l
Que celui-là qui rit de mon inquiétude,
Et qui n'est pas saisi d'un frisson fraternel ,
Songe bien que, malgré tant de décrépitude,
Tous ces monstres avaient l'air moins vieux qu'éternel'-^^ \
Une angoisse me prit en songeant au huitième! Au neuvième! au possible, au probable, au fatal! Je voulus fuir ce père éternel de soi-même, Et je tournai'''^ le dos au cortège infernal.
Exaspéré comme un ivrogne qui voit double, Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté, Malade et morfondu, l'esprit hagard'"' et trouble, Blessé par le mystère et par l'absurdité!
Ma raison vainement réclamait son empire;
La fièvre en se jouant abattait ses efforts,
Et mon âme damait, dansait, comme un navire
Sans mats, sur une mer indomptable et sans bords '■^K
^'' lignes soigneusement
quand vous donnerez ces vers à l'impression —
'■' A quel complot infâme étais-je donc en butte,
'-' Ce sinistre vieillard qui se multipliait!
''' Ces sept monstres hideux avaient l'air éternel.
<*' Aurais-je, sans mourir, contemplé le huitième, Sosie inexorable, ironique et fatal, Dégoûtant phénix , fils et père de lui-même ? Mais je tournai. . .
(*' Malade et morfondu, l'esprit fiévreux et trouble,
'*' Vainement ma raison voulait prendre la barre ; La tempête en jouant déroutait ses efforts, Et mon ame dansait , dansait, vieille gabarre Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords! ^ ("' Au-dessous des vers, la pièce autographe montre un filet separatif, puis un manque qui correspond à deux lignes environ.
si VOUS les donnez (^^ — car tout ce que j'en pense est que la peine qu'ils m'ont coûtée ne prouve absolument rien quant à leur qualité; c'est le premier numéro d'une nouvelle série que je veux tenter, et je crains bien d'avoir simplement réussi à dépasser les limites assignées à la Poésie '^l
J'ai été si enchanté de voir la Chevelure sans faute f^), que si je vous avais envoyé les paquets à temps ^*', je vous aurais prié d'imprimer sans m'envoyer les épreuves.
Demandez donc à ceux de vos collaborateurs qui viendront flâner au bureau demain ce que c'est qu'un joli petit groupe (un squelette enlevant une jeune fdle), c'est-à-dire quel est le sujet et le nom de l'auteur? J'ai relu 4 fois le catalogue de sculpture. Impossible de deviner '^l
Tout à vous.
Charles Baudelaire.
('^ Et non : «je vous les donne», comme on lit chez le premier publicateur, par suite d'une faute de lecture.
'*) On sait qu'en fin de compte Baudelaire renonça à suivre cette veine. Le titre collectif Fantômes parisiens n'accompagnera plus que Les petites Vieilles,
'^' La Chevelure avait paru à la Revue française le 20 mai.
'*) « Les paquets » ? Probablement Fantômes parisiens et le premier ou le second article sur le Salon de i8^ç qui paraîtront les 10 et 20 juin.
(*) Cf. Curiosités esthétiques, p. 266 et 358, et ici, p. 318, note 2.
(*) Ce billet ayant été tracé au verso du feuillet où se trouvent les dernières strophes des Sept Vieillards, présente, lui aussi, une lacune correspondant à celle que nous avons signalée à la page précédente. Le «Tout à vous» suivi de la signature figure sur un fragment rapporté et collé au bas du premier feuillet.
[Honfleur,] 13 juin 1839.
Vous avez bien tort de ne jamais m'écrire; car, ici, je n'entends pas une parole humaine. — Et le livre autrichien?
Vous me direz ce que vous pensez de mon Salon. Et mon Gautier'-^^? — Dans peu de temps, je vais pouvoir vous hvrer votre Opium et Haschisch , et peu de temps après les Curiosités complètes, qui seront suivies des Nouvelles Fleurs.
Enfin j'ai fait une nouvelle hsLsée sur l'hypothèse : découverte d'une conspiration par un oisif, qui la suit jusqu'à la veille de l'explosion, et qui alors tire à pile ou face pour savoir s'il la déclarera à la police '2).
Mon drame va bien'^', et il faut même, à cause de cela, que j'aille à Paris.
Je pense sans cesse à vos trois mille francs. Je crois pouvoir espérer (et je vous expliquerai cela
(') La réponse à cette lettre a été publiée m E.-J. CrÉpet, p. 4 17-4. 19. Poulet-Malassis y disait : que la vente du livre du
ffénéral Schœnhals était satisfaisante; qu'il comptait faire paraître e Gautier six semaines plus tard, et qu'il était d'accord pour le billet ; enfin qu'il allait purger la condamnation que lui avait value la publication des Mémoires de Lauzun et s'y résignait sans tristesse. Il ne se vantait pas ; son naturel insouciant lui permettait de s'accommoder des circonstances adverses. Quelques jours plus tard on le verra écrire (lettre citée par Auriant, Mercure de France, 15-V-1939) : «J'oubliais de vous dire que je suis en prison. Je date donc des tours d'AIençon ce 2 1 juin et la dixnuit cent cinquante-neuvième année de l'imposture du Nazaréen). (23) Y)q cette nouvelle qui avait pour titre Pile ou face, ne nous est parvenu qu'un canevas à peine plus étendu que l'analyse ci-dessus [JuvENiLiA, Œuvres posthumes , Reliquia:, t. II). — Le marquis du i" Houzards, ibid. , t. I.
quand je vous verrai) que je vous les remettrai en Septembre!
Puis-je aller à Paris sans crainte? sans inquiétude? Je fais allusion au billet de 430 (430?), pour le 19, et à la promesse de renouvellement que vous m'avez faite à Paris. Si j'avais du papier timbré, je vous l'enverrais, mais je présume que vous préférerez la signature d'un de nos amis communs. Le plus raisonnable serait que vous fissiez simplement une traite sur moi pour la somme que vous voudrez, et puis vous expédieriez à ma mère la somme, mais la somm.e juste, cette fois. Cette niaiserie est importante.
Pour moi , je n'aurai d'argent qu'à la fin du mois , juste pour le billet de 160. C'est bien 160, n'est-ce pas, et c'est bien fin juin '"?^ — Je me recommande bien à vous. Vous vous brouilleriez avec de Broise , si vous aviez un protêt, et, si j'en avais un ici, ma mère me flanquerait à la porte. Or, je veux utiliser, jusqu'à la fin de l'année la bonne disposition de travail où je suis.
Mille amitiés chez vous. — Je ne quitte pas Honfleur avant votre réponse.
Quelle belle époque que celle où il n'y aura plus de navette !
Croiriez-vous que, malgré votre promesse, je
(') Dans sa réponse, Poulet-Malassis lui donnait entière satisfaction. Voici le passage in extenso, cjui avait été trongué dans le E.-J. CrÉPET : «Comme je n'ai pas le sou ainsi que vous l'aviez si judicieusement pensé, je refais traite sur vous à trois mois de la somme de 430 francs que je vais vous envoyer entière et franche de port, de façon que vous la receviez jeudi ou vendredi au plus tard. Votre billet est payable le 19 ou le 20, je ne sais lequel de ces deux jours, mais c'est un des deux. »
suis un peu inquiet; car mon impuissance à payer serait absolue.
Tout à vous. Longue réponse.