A MADAME AUPICK
29 juin 59.
Ma chère mère, si tu as à m'écrire, écris-moi à la Revue française , 5, rue du Pont-de-Lodi^^'.
J'ai déjà tourmenté violemment Ancelle pour qu'il t'envoyât à la date précise au moins 160 fr. ; je vais te mettre à la poste tes 68 fr. en dehors, et je te rapporterai moi-même de l'argent. Main-
'') Si l'on fait crédit aux Souvenirs de Scbaunard , le retour de Baudelaire à Paris se serait effectué dans des conditions aussi singulières que pittoresques. Résumons brièvement. Se trouvant de passage à Honfleur, Gustave Courbet et Alexandre Schanne dit Schaunard rencontrent Baudelaire, qui les entraîne chez sa mère. Après le dîner «qui avait été très luxueusement servi et charmant de tout point», Baudelaire reconduit ses amis jusqu'au bateau qui devait les ramener au Havre, mais là, il ne se décide jas à les quitter, et embarque avec eux; puis, arrivé au Havre, es suit dans le tram de Paris, expliquant son hégire par l'horreur qu'il a de la nature et de la campagne, surtout par le beau temps. . . Malheureusement Schanne a gâté cette belle relation par une précision qui suffirait à la rendre suspecte; il affirme, il veut, quelques heures après leur arrivée en gare Saint-Lazare, avoir reconduit Baudelaire à son domicile : chez le général Aupick, place Vendôme ! Or, en 1859, il y avait douze ans que le général, mort d'ailleurs en 1857, ^'^'^'^ cessé de commander la place de Paris ! — La vérité, c est qu'on ne sait rien de positif quant à ce retour subit. M. Albert Feuillerat, qui en a cherché les raisons, admet qu'après cinq mois de séjour à Honfleur, Baudelaire pouvait bien s'y ennuyer, et puis il fait remarquer que Marie Daubrun — est-ce simple coïncidence ? — venait alors de rentrer à Paris, ou y allait revenir... Ce qui est sûr du moins, c'est que rien, dans le billet qui nous occupe, ne donne à penser que le poëte avait quitté Honfleur sans prendre congé de sa mère.
tenant Je peux te dire que la vraie raison pour laquelle je voulais que tu eusses cet argent le 29, c'est que j'ai à payer le 30 ou le i" 160 fr. à M. Malassis, qu'on viendra demander à Honfleur. Ancelle m'a juré ses grands dieux qu'il te les enverrait ce soir 29 par le chemin de fer, auquel cas, tu les recevrais demain à deux heures. Mais je dîne chez lui ce soir, et s'il l'a encore oublié, je vais le malmener jusqu'à ce qu'il les mette au chemin de fer ou à la poste devant moi. Si donc à 2 heures de l'après-midi, tu ne les avais pas reçus, il faut immédiatement , avant 4 heures du soir, lui écrire pour les lui réclamer. Tu connais sa négligence.
Je n'ai pas encore touché les 600 fr. de la Revue française^^^ ; sans cela, je ne daignerais pas même m'occuper d'Ancelle, et je t'enverrais cet argent moi-même. Je suis déjà éreinté de fatigue et j'ai déménagé deux fois.
Je t'embrasse de tout mon cœur.
Charles.
Lundi soir, ^ juillet [18^9].
Je ne sais quel style prendre en vérité. Moi, martyr, je n'ai pas droit de me plaindre.
Je suis si affreusement malheureux que si je consens encore à vivre, c'est pour une raison profonde que tu ne connais pas.
À quel trajic t'ai-je condamnée? Ton Becker est
(') Au cours de son exil normand, Baudelaire avait collaboré activement à la Revue française , y donnant six «fleurs», trois fragments de ses traductions, et le commencement de sonSalonde i8^ç.
probablement un voleur, ancien usurier, marchand d'estampes, acheteur de vieilles créances, qui n'a jamais pu être un de tes fournisseurs (^'.
Je viens de payer 520 fr. à Marin (2), Jg pars ce soir pour Alençon. Je travaille au hazard sur des tables d'auberge.
Je ne retournerai à Honfleur que le 10 ou le 15 ,
après avoir résolu la question du drame. Mais que
t'importe? que t'importe?
^ Charles.
Allons, je t'embrasse tout de même.