‹ Correspondance générale de CarnotChapitre 50 sur 207 · LES COMMISSAIRES X LA COMMISSION EXTRAORDINAIRE · texte numérisé non relu

LES COMMISSAIRES X LA COMMISSION EXTRAORDINAIRE

A Delëmont, au pays de Porrentruy, .

le 97 août 1793, i'an iv de la liberté, 1 de Tëgalité.

Messieurs et chers collègues,

La plus grande sollicitude de l'Assemblée nationale doit se porter sur la partie des frontières qui nous avoisinent. D'après les avis multipliés que nous recevons de la Suisse, nous ne pouvons douter que les ennemis n'aient le dessein de nous attaquer au premier moment. Ils se rassemblent aux environs de Rhinfeld ^^\ territoire de l'empire , près de Bâle. Cette dernière ville annonce des dispositions beaucoup plus favorables pour nous que la plupart des autres cantons de la Suisse, mais il est possible que ces dispositions soient moins réelles qu'apparentes. Bâle est sous le canon d'Huningue , et la crainte d'être foudroyée peut la contenir; elle a aussi des liaisons de commerce avec nous et un gouvernement très populaire, ce qui doit contribuer à la mettre dans notre parti. Il faut que les ennemis passent sur son territoire pour arriver h nous; mais la supériorité de leur force surmonterait la résistance des Bâlois, quand même on supposerait qu'elle dût être bien sincère. Il faut donc compter cet obstacle pour peu de chose et croire que les ennemis arriveront sans difficulté à nos portes.

Il reste à savoir ce que nous avons à faire pour arrêter leurs progrès. Leur projet parait être de se porter vers Belfort et sur les rives du Doubs, entre Belfort et Besançon, pour pénétrer par la ci- devant

^') En tête de la lettre on lit: tr Renvoyé à la commission extraordinaire par décret du i" septembre 1799, Tan it. Maia!<s.)) — t» Rheinfelden.

Franche-Coml(5. C'est donc vers celte partie de la frontière qu*îl faut se hâter d'envoyer des secours. Celte même partie de frontière est couverte par le pays de Porrentruy et par Blamont. Il faut mettre Blamont en état de défense et établir de bons cantonnements dans le pays de Porrentruy, pour retarder la marche des ennemis ^*^ Ce pays, qui couvre la frontière, depuis Belfort jusqu'à Besançon, serait de la plus haute importance dans le moment actuel, s'il était possible que M. Ferrier s'y maintint avec les faibles moyens en tous genres qui lui sont confiés; mais ces gorges, qu'on regarde peut-être chez vous comme un défdé facile à garder, deviennent, au contraire, accessibles de toutes parts, dès le moment que les Suisses voudront en abandonner les divers débouchés aiLX ennemis ; or, vous savez que leurs dispositions nous sont très peu favorables, et dans ce cas il est absolument impossible, sans des forces inGnimcnt plus grandes que celles qui sont aux ordres de M. Ferrier, d'empêcher les ennemis de venir se placer entre les gorges et nos places fortes, d'intercepter les communications et de couper même la retraite à nos troupes engagées dans les gorges. Pour arrêter le passage de l'ennemi, il faudrait que la ligne, depuis Huningue jusqu'à Delémont, fût renforcée. Or le camp d'Haesingue, qui était placé sur cette ligne, et qui, seul, pouvait faire obstacle à ce passage, a été levé parle traître de Haack, qui a déserté et qui, aujourd'hui, dit-on, conduit les troupes ennemies ^^\ Ce qui reste des troupes de ce camp est aux ordres de M. d'Aiguillon , que nous avons tout lieu de croire aussi mauvais que M. Victor Broglie, mais qui, nous ayant un peu

t'> La question de Toccupalion des gorgées do Porreniruy préoccupait fort le gênerai Biron. Le i3 août 179a lo général d'Haramburc, commandant des troupes du Haut-Rhin et de Porrentruy, avertit Biron que le général Ferrier le rassure sur les tentatives qui pourraient être faites par Tennemi pour pénétrer en France par le Porrentruy, mais qu'il demande tPoccuper la ville de Porrentruy. (Arch. de la guerre, reg. 8, fol. 53.) Le lû , nouvelle lettre du même déclarant que Ferrier décline toute responsabilité si on ne Tautorise pas à occuper Porrenlniy et si on ne lui envoie pas des pièces de campagne et un bataillon. ilhid., fol. 58.) Le 10 le ministre Servan

donne Tordre à Biron de faire occuper le château de Porrentruy, le passage de Pierre- Pcrtuis et le château de Joux, {Jbid,, reg. 1, A.) Le 18 Biron avertit le ministre qa*il allait exécuter ses ordres. ( Jhid*, année du Rhin.) Le 9 1 août Ferrier déclare à Biroo que les troupes mises à sa disposition sont insuffisantes pour défendre tous les passages des gorges de Porrentruy {Ibid,, reg. 8, fol. 75.) Le su il écrit au même qa*il est déterminé à faire occuper les gorges de Porrentruy. (/6ttf.,reg. 8, fol 78.)

<') Cf. à la page 86 la lettre du général Biron au ministre de la guerre, en date du ù'3 août 1799, sur la désertion du colonel de Haark.

[97AoÔTi7990 MISSION À UARMÉE DU RHIN. 103

mieux dissimulé ses sentiments, a échappé à la suspension. Au reste, pour le dire en passant, presque tout Tétat-major est détestable, les commissaires des guerres surtout, et si nous avions eu de quoi remplacer, nous aurions suspendu tous ces gens plus qu'équivoques. Biron, Gustine, Kellermann et Ferrier sont des points d'appui excellents et qui contiennent le reste. Autrement, l'armée serait infailliblement livrée aux ennemis. Nous nous proposons, avant de quitter, de prendre des mesures pour éloigner M. d'Aiguillon, qui est d'autant plus dangereux qu'il sait se faire aimer du soldat, lorsqu'il se dispose probablement à le trahir.

Je reviens à la défense du pays. Il est à croire que le général Ferrier ne pourra recevoir à temps les secours qui lui sont nécessaires pour se maintenir dans les gorges, et qu'il sera obligé de se replier au premier moment sur les rives du Doubs ; il faut donc ne rien négliger pour arrêter les ennemis à cette barrière qui est bonne, étant soutenue en avant par le poste de Blamont, et sur les flancs par Belfort et Besançon. C'est là qu'est le salut de la France. Nous pensons qu'on devrait donner à ce général , qui a beaucoup de talent, et sous les ordres immédiats de Biron, c'est-à-dire, en le débarrassant des chefs intermédiaires d'Aiguillon et d'Harambure, [le] conunandement entier des rives du Doubs, c'est-à-dire de la sixième division mibtaire, avec Belfort et le Porrentruy, qui est le poste avancé, dans lequel il placerait des troupes légères pour retarder la marche des ennemis et harceler leur armée.

M. Ferrier nous a conununiqué les ordres qu'il a reçus du ministre de la guerre pour s'emparer du passage de Pierre-Pertuis. La pénurie de ses moyens, laquelle probablement n'est pas sufllsamment connue de M. Clavière qui a expédié l'ordre, mettait M. Ferrier dans l'impossibilité absolue de l'exécuter, vu la résistance des habitants du pays qui, à la nouvelle, s'étaient rassemblés au nombre de i5,ooo pour s'y opposer. D'ailleurs Pierre-Pertuis est sur le territoire des Suisses; on n'aurait donc pu s'en emparer de force, sans violer ouvertement les traités et leur fournir un prétexte pour livrer un passage aux troupes ennemies par les autres débouchés qui sont multipliés. M. Ferrier a pris une mesure à peu près équivalente, et qui nous a paru sage, en bloquant le défilé de Pierre-Pertuis par un cantonnement établi à quelque distance sur notre territoire, en attendant que, par le moyen d'une négociation entamée avec la république de Bienne, à laquelle appartient particulièrement le passage de Pierre-Pertuis, négociation

104 CORRESPONDANCE GÉNÉRALE DE CARNOT. [371001 179a.]

dont le succès est très probable, il puisse, sans aucune violation du traité, et de concert même avec les habitants, occuper ce poste. Nous aurons probablement ce soir, nous-mêmes, à ce sujet, une conférence avec les députés de la république de Sienne.

L'argent manque tellement à M. Ferrier qu'il n'a pu établir un pont, qui lui était on ne peut plus nécessaire et qui ne devait coûter que 130 livres. Le commissaire des guerres qui, par exception, est patriote, a les bras liés , parce qu'il ne peut rien faire sans les ordres du commissaire général qui est à Strasbourg. Cet inconvénient nous a déterminés, sur la proposition du général , à attribuer provisoirement à ce commissaire auditeur les fonctions de conunissaire ordonnateur dans l'étendue du commandement du général.

Il faut encore vous instruire que tout, ici, se paye en argent, parce que c'est pays étranger, et cependant on paye plusieurs employés de l'armée en assignats, et particulièrement les ofiiciers de santé, qui ont déclaré ne pouvoir exister plus longtemps, si on ne voulait pas les payer conmie les officiers militaires, c'est-à-dire en argent. Cette réclamation nous a paru si juste et si pressante que nous les avons autorisés à exiger leur payement comme ils l'ont demandé ^^l

Bientôt, Messieurs et chers collègues, nous espérons vous rejoindre et vous annoncer que notre mission a eu tout le succès que peuvent désirer les amis de la liberté et de l'égalité.

Les commissaires de V Assemblée nationale envoyés a V armée du Rhin, L. Carnot, C.-A. Prieur, A.-P. Coustard, F.-J. Ritter.

(Orijr. aut. de Garnot. Arch. nat., DXL i5, Musée, n* i3oi. — Copie eertifiée conforme par Ducos, Arcb. de la guerre, armée du Rbin.)

BIE>KE, 27 AOÔT 1793. L'évÉQUE DE BALE AUX COMMISSAIRES.

Messieurs,

Informé à Tinstant de votre arrivée en ma ville de Delémont, et rempli de confiance en vos sentiments, je m empresse d'envoyer vers vous mon procureur

^') La perle des assignats avait mis les ministre Servante 6 septembre 179s, Bîron

ofiiciers de santé et les employés des difie- dit qu il a pris sur lui d*ordonner qu*fl soit

rents services dans une telle misère que payé à chacun 5o livres eo numéraire sur

plusieurs avaient abandonné leurs postes leurs appointements mensueb et que cette

et que presque tous les autres étaient décidés mesure a rétabli le calme. (Arch. de la

à les suivre. Dans une lettre adressée au guerre, armée du Rhin, reg. 8.)

g^oëral Scheppelia, pour vous exposer les inquiétudes dans lesquelles je suis plongé par les circonstances du temps et Toccupation de mes Etats.

Veuillez, Messieurs, lui accorder pleine créance en tout ce qu'il aura Thonneur de vous exposer de ma part, et me croire dans les sentiments les plus distingués. Messieurs,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Joseph, évéque de Bâle^*\

A Bienne, ce 37 août 1 79s , à 8 heures du matin.

(Orig., Arch. delà gaerre, armée du Rhin.)

BIEiNNE, 97 AOÛT I792.

Page 1