soissoNs, 3 aoAt
LES commissaires AU PRfelDBNT DE L'ASSEMBLEE NATIONALE.
Soissons, le 3 août 1799, Tan i?* de la liberté.
Monsieur le président,
Nous avons reçu le courrier extraordinaire que vous nous avez dépêché cette nuit^^l Notre dépêche d'hier a dû rassurer sur les alarmes que vous a causées l'accident affreux dont vous avez été informé. Nous vous confirmons de plus en plus notre manière de voir qui a fait le sujet de notre première lettre, et nous y ajouterons un fait qui doit le confirmer encore; c'est que des enfants en polissonnant avaient jeté des pierres aux fenêtres de l'église et en avaient cassé les vitres. La tranquillité est parfaitement rétablie dans la ville et personne ne conserve d'inquiétudes sur les causes de cet événement ^*^
^>) Le texte de cette lettre est emprunté au Journal des Débats; celui du Journal logographique présente quelques légères différences sans importance. La lettre fut lue au début de la séance du 3 août. L^assemblée en décréta Timpression , Tafiickage et renvoi dans les quatre-vingtrtrois départements. Le Procès-verbal ne donne qu une très courte analyse de cette lettre.
(') Cette lettre et la suivante sont de la main d'un secrétaire. Elles ont été probablement rédigées par Carnot, qui, pendant ses missions aux armées, fut plus particulièrement chargé de la correspondance.
Tantôt il tenait la plume, tantôt il dictait. Dans ce dernier cas, il relisait et corrigeait les lettres. On verra plus loin à ce sujet le témoignage de Prieur de la Côte-d'Or pour la mission du Rhin (p* 98, note 3).
(') Le 9 août une députation de citoyens 6*était présentée à la barre de TAssemblée, à la séance du soir, et Tun d^eux avait annonce, en termes indignés, qu^ils venaient d*apprendre qu^il s'était commis le plus horrible attentat. trDes lâches empoisonnent nos frères qui marchent à notre défense; du verre pilé a été mis dans leur pain ...» Vergniaud, qui présidait, répondit que TAssemblée avait envoyé à Soissons des commissaires dont le patriotisme était conna et que ceux-ci feraient connaître les attentats dénoncés. Sur la proposition de Thuriot, un courrier extraordinaire fut expédié aux commissaires pour avoir des renseignements précis. (Cf. Procès-verbal, t. XI, p. 335; Journal logographique , t. XXVI, p. 85, et Moniteur, Xlll, p. 3i8 et 319.)
(*) Le district de Soissons proposa, le
[3 Aoér 179a.] MISSION AU CAMP DE SOISSONS. 7
Nous continuons sans relâche nos recherches et nos observations. Nous nous rendrons le plus tôt possible à l'Assemblée nationale. Il court d'une manière assez vague un bruit que les trois bataillons fédérés qui sont à la Fèreonteu une rixe. Nous nous proposons de nous en retourner par la route de Gompiègne, afin de pouvoir par nous-mêmes vous dire ce qui en est^*^ Nous n'avons quant à présent aucune certitude de ce fait. Plusieurs passants l'ont répandu parmi les fédérés de Soissons et avec une affectation qui pourrait paraître suspecte. Nous vous l'écrivons , afin de vous tenir en garde contre la véracité de pareils bruits. Nous verrons, en passant, le département de l'Aisne ^^^ Nous croyons devoir vous dire que tous les yeux se tournent vers l'Assemblée nationale et que ses commissaires, quoique n'étant que de simples spectateurs, donnent, par l'idée du pouvoir dont ils émanent, bien de la force aux corps administratifs.
Si d'une part nous avons à vous dénoncer quelques négligences, d'un autre côté nous aurons à vous présenter les espérances les plus consolantes sur la disposition des fédérés. On n'a pas une seule plainte à porter contre eux. Un zèle toujours soutenu, une discipline exacte, quoique sans chefs et sans force pour les réprimer, tels sont. Messieurs, ces fédérés que la malveillance et l'atrocité ont voulu peindre conune des brigands ^'^
Les commissaires de l* Assemblée nationale à Soissons,
J.-P. Lagombb Saint-Michel, L. Carnot, Gasparin.
P. S. Nous croyons. Messieurs, devoir vous mettre sous les yeux les vives et nombreuses réclamations qui nous sont apportées des diverses
i5 août 1799, une nouvelle fabrication du pain de munition, et sa proposition fut renvoyée au Comité militaire. (Arch. nat., AF*I, ao, n* aiao.)
(0 II y avait eu à la Fère quelque émotion parmi les fédérés à cause du pain de munition. (Cf. le rapport des commissaires, p. i4.)
^*^ Les commissaires visitèrent Laon le à août.
(') Gorsas publie dans son numéro du 7 août 1 79a les détails suivants émanés de son correspondant du camp de Soissons :
(rPlosieurs, un grand nombre même de
CCS prétendus brigands sont sans linge, sans souliers. Eh bien, pas une plainte, pas un murmure; leur zèle ne se ralentit pas malgré la conduite véritablement affreuse du pouvoir exécutif. En vérité ce spectacle attendrit jusqu'aux larmes. — Le 3 août, 39 compagnies se sont formées sans troubles, sans cabales. Le soir ces compagnies ont été passées en revue; il régnait un aplomb, un silence que Ton obtiendrait à peine d'une troupe exercée. Le bon M. Lacombe Saint-Michel a harangué les fédérés; il leur a annoncé sa mission et ceHe de ses collègues; il n*a pas pu se dispenser de Caire
8 CORRESPONDANCE GÉNÉRALE DE CARNOT. [3 lotr 179a.]
communes voisines, concernant le seizième qui leur est alloué parla loi dans la vente des biens nationaux pour lesquelles ces communes ont souscrit. Presque toutes ont des besoins de la plus extrême urgence et font des représentations de la plus grande force siu* la lenteur avec laquelle s'exécutent les opérations relatives h cet objet véritablement digne d'exciter toute votre sollicitude et qui fournit des armes si funestes aux ennemis de la chose publique.
On ne peut exprimer le dévouement de ces braves habitants de la campagne, leur empressement à payer les impositions, leur confiance dans l'assemblée des représentants du peuple, et enfin leur sécurité à l'égard des entreprises de l'ennemi.
Des malveillants ont cru ressemer l'alarme en répandant avec profusion le manifeste attribué au général prussien; ils n'ont fait que redoubler l'énergie des citoyens, la passion de la liberté et la résolution de périr tous plutôt que de souffrir l'invasion de leur territoire.
Les commissaires de l'Assemblée nationale à Soissons,
J.-P. LicoMBE Saint-Michel, L. Carnot, Gasparin.
Nous croyons, Messieurs, ne devoir pas remettre à un autre moment une observation qui nous paraît très importante : l'engorgement des fédérés [est tel] que chaque citoyen se trouve en avoir 8, 10, 13 et jusqu'à i5 à loger à la fois, et cependant les nombreuses maisons des émigrés demeurent vacantes et conservent ainsi par le crime de leurs ci-devant propriétaires leurs anciens privilèges.
Une ci-devant abbaye de Notre-Dame, qui pourrait servir d'emplacement pour un magnifique hôpital ou pour un casernement de 9,000 hommes, est occupée par 4 9 religieuses qu'il serait très facile de placer ailleurs, et devient le repaire de la plus pestilentielle aristocratie ^^^. Les corps administratifs n'osent prendre sur leur responsabilité
leur éloge. «Braves citoyens, a-t-il dit d'an « ton pénétré , les peuples libres prouveront (taux tyrans étonnés que la discipline est ffune vertu de Tâmc et non pas une posture (tdu corps. n — Voilà une particularité bien intéressante : La compagnie de grenadiers refusait de reconnaître un adjudant-major élu au scrutin. M.Lacombc Saint-Michel, au nom de la commission , a parlé à ces braves
gens, qui n'étaient qu'égarés par la prévention; ils les a rappelés à leur devoir, au nom de Thonncur, au nom de la loi. «rNoua (rne savons pas résister à la loi, ni à la voix (rde nos dignes législateurs, ?) se sont-ib écriés tous, et ils ont couru tous embrasser Tadjudant-major. n
(') L'abbaye de Notre-Dame de Soissons appartenait à Tordre des Bénédictines et
[3 AOÛT 179a.] MISSION AU CAMP DE SOISSONS. 9
de resserrer ces religieuses, ni de s'emparer des maisons des émigrés pom* y établir des logements. Il serait instant, Messieurs, que vous voulussiez bien les rassurer à cet égard et donner à leur zèle toute la latitude que les circonstances exigent ^^^
Les commissaires de V Assemblée nationale â Soissons^'^\
J.-P. Lacombb Saint-Michel, L. Carnot, Gasparin ^^\
(Orig., Arch. nat., DXL, 17).
possédait an refenu de 5o,ooo livres. Elle availcommc abbesse, depuis 1778, M"* de
Rocheroacauld-Monimorl.
(^) L'Assemblée décréta, le h août 1799, que toutes les maisons encore occupées par les religieux et religieuses seraient évacuées pour le 1*' octobre prochain et mises en vente à la diligence des corps administratifs. (Procès-verbal, t XI, p. 368.)
(') Cette lettre a été imprimée dans le Journal logogrtqthique (t. XXVI, p. mh), mais avec des différences de style; elle a été résumée dans le Proch-verbal (t. XI, p. 368 ) et dans le Moniteur ( t. XIII , p. 3 s 6 ). Le résumé du Moniteur est sous la forme d'une lettre dont nous reproduisons le texte d-aprés, pour donner une idée de la façon dont ce travail délicat était fait :
SoinoDC , le 3 août 1791 , Tan n* de la liberté.
«Nous avons reçu le courrier extraoïtlinaîre que l'Assemblée nous a envoyé cette nuit. Notre dépêche a dû dissiper ses inquiétudes. Il nous est parvenu un fait relatif à l'événement malheureux qui lui a été dénoncé : c'est que des enfants en polissonnant avaient jeté des pierres dans une ^lise et en avaient cassé les vitres. Nous en rendrons incessamment compte à l'Assemblée. U court un bruit assez vague que les trois bataillons des fédérés en garnison à la Fère ont eu une rixe , mais nous n'avons aucune preuve d'un tel fait; il a môme été répandu avec tant d'affectation que nous
invitons l'Assemblée à se mettre en garde contre de pareilles nouvelles. Si d'une part nous avons à vous dénoncer quelque négligence, nous aurons aussi les rapports les plus consolants à vous faire sur les fédérés. Il n'y a pas une plainte contre eux; ils observent la discipline la plus exacte, quoique sans chefs pour les commander.
ffP. S. Nous croyons devoir vous mettre sous les yeux les nombreuses réclamations des communes de ce département concernant le seizième qui leur revient dans la vente des biens nationaux. Presque toutes ont des besoins de la plus grande urgence.
Quelques malveillants ont cru inspirer beaucoup de découragement en répandant le manifeste du général prussien. Ils n'ont fait que réveiller l'énergie du patriotisme.
(tNous croyons devoir vous instruire en ce moment de l'engorgement des fédérés.
Plusieurs citoyens se trouvent en loger huit à dix, et même jusqu'à quinze. Cependant les maisons des émigrés restent vacantes. Une abbaye de Notre-Dame, qui pourrait faire un magnifique hôpital, est ocxîupée par 69 religieuses qu'on pourrait transporter ailleurs et qui font de cette maison le repaire de la plus affreuse aristocratie, n
i*) En tête de cette lettre on lit : trLu et renvoyé à la commission extraordinaire le à août 179a, l'an iv*. Goujon, êecrétaire.n
10 CORRESPONDANCE GÉNÉRALE DE CARNOT. [6 loéT 1793.]
6 AOIJT 1793. COMPTE BENDO PRéSENTif A L'ASSEMBLés NATIONALE,
PAR LAGOMBE SAINT-MICHEL ET CARNOT, DE LA MISSION REMPLIE AU CAMP DE SOISSONS.
[Le 6 août 179a » Lacombe Saiot-Michel et Caroot lurent à rAssemblée le rapport sur la mission remplie à Soissons par eux et par Gasparin. Lacombe Saint- Michel lut la première partie et Camot la seconde ^^K]
Après s'être conformés à vos instructions, vos commissaires vous doivent un compte exact et circonstancié du résultat de leurs observations. Nous aurons des plaintes à vous porter et nous remplirons à cet égard, avec courage et fidélité, la tâche qui nous est imposée par la vérité, par le respect de nos devoirs. Nous aurons à vous parler du zèle et du dévouement de nos fédérés. Qu'il nous soit permis de nous livrer alors à des sentiments d'espérance et de consolation.
Le a août, nous nous sommes transportés à la municipalité de Soissons , à 9 heures du matin , où nous avons trouvé les officiers municipaux assemblés. Nous leur avons communiqué le décret de l'Assemblée nationale qui nous nomme commissaires. Nous les avons requis de nous donner des instructions qui sont de leur compétence , et nous avons fait avertir l'administration du district, le commissaire -ordonnateur des guerres et l'adjudant qu'il a envoyé pour l'organisation des troupes, lesquels se sont rendus sur-le-champ à la maison commune.
L'inquiétude occasionnée par du verre pilé, trouvé dans du pain de munition , nous a paru devoir être le premier objet de notre examen. La municipalité nous a lu les procès-verbaux qu'elle avait dressés au moment même de notre arrivée, dont nous avons l'expédition. 11 paraissait, par les procès-verbaux qui n'avaient été contredits par aucun des membres du conseil de la commune qui étaient présents, qu'on devait attribuer à la seule négligence un accident aussi alarmant. Nous avons cru devoir vérifier tous les faits. Nous avons fait prévenir les fédérés et les citoyens d'être présents à nos opérations. Nous nous sommes transportés à l'église Saint-Jean, qui sert de magasin de leurs farines; nous
(') Ce rapport a été publié par le Journal et par Camot. Il ne présente d^ailleurs <psie
logographique et imprimé ensuite par ordre des différences de style avec Timprimé ofli-
de PAssemblée nationale. C^est le premier ciel , sauf un passage que j^ai intercalé à la
texte que j^ai reproduit ici , parce qu^il m*a page 1 3. La Bibliothèque nationale possède
paru plus conforme à la version primitive un exemplaire de ce rapport dans un recueîL
lue en séance par Lacombe Saint- Michel (Le** 3 V, n' 88.)
[6 Ao^T 179^9.] MISSION AU CAMP DE SOISSON& 11
avons trouvé dans une chapelle latérale , sur un sol assez malpropre , ce qu'on appelle des marrons, c'est-à-dire quelques portions de farine qui, par l'effet de l'humidité, s'y grumellent, s'y pelotonnent. Nous avons trouvé, disons-nous, sur un sol assez négligé, le reste de quelques marrons qu'on avait écrasés pour les faire entrer dans le pain, et parmi les marrons à moitié écrasés nous avons trouvé quelques parties de verre. Nous avons reconnu que ce verre provenait de quelques vitrages qui étaient tombés sur les marrons, et les citoyens présents nous ont assuré que les enfants s'amusaient souvent à jeter des pierres contre. Nous en avons conclu que le verre concassé qui se trouvait dans quelques pains provenait du mélange de ces marrons concassés avec le reste de la farine , et si au premier moment nous avons été chercher comment ce verre avait pu échapper aux mains des boulangers qui avaient préparé la cuisson , nous avons bientôt été rassurés dans notre opinion, lorsque nous avons réfléchi qu'il ne s'était trouvé qu'une petite portion de verre sur une livraison faite à plus de 9,âoo honmies; que la manipulation d'une si grande quantité de pain se fait dans des pétrins immenses, et considérant, d'ailleurs, que la négligence de ceux qui manipulaient la farine était une cause suffisante, nous n'avons plus eu aucun doute sur l'événement qui nous occupait. Au moment même, on nous a présenté un de ces pains, et nous avons vu exactement quelques parties de verre adhérentes au pain; nous les avons séparées et, en partageant le pain, nous en avons mangé nousmêmes et porté par là, dans l'esprit de ceux qui nous accompagnaient, la certitude que nous étions pénétrés de la vérité de ce fait. Cette certitude a été encore confirmée à la boulangerie, oii nous avons trouvé plus de soixante pains restant de la dernière cuisson , que la municipalité avait fait ouvrir et dans lesquels il ne s'est pas trouvé une seule partie de verre. Il a résulté de tous ces examens qu'une négligence coupable dans une partie aussi essentielle avait seule produit la juste alarme qui vous a si fort indignés et que cette négligence même n'aurait produit aucun effet, si la cupidité des munitionnaires ne les avait déterminés à faire concasser des marrons, qui ne peuvent jamais qu'altérer la qualité du pain, parce qu'il est impossible qu'il soit conservé quelques jours sans que la fermentation , qui doit nécessairement s'y développer, ne change entièrement la qualité du pain.
Notre opinion entière fixée sur un objet si important « et rassurés
12 CORRESPONDANCE GÉNÉRALE DE CARNOT. [6 aoôt 179a.]
contre tout soupçon de malveillance , nous avons entrepris l'objet de notre mission principale; nous avons reconnu qu'il existe environ quatre mille sacs de blé méteil; que sur les quatre mille sacs un grand nombre ont été jugés par des boulangers experts avoir été inégale-* ment moulus, de sorte que nous avons pensé qu'il serait à propos de faire un mélange de toute la farine. Huit cents sacs restants ont été jugés, par les boulangers, être d'une qualité inférieure, et qu'il s'en trouvait même une assez grande quantité échauffée et inadmissible. Ces sacs de qualité inférieure étaient déjà rangés et séparés des autres, tant dans le côté gauche de la nef que dans l'extrémité du chœur.
Au sortir de là, nous nous sommes transportés à la boulangerie, accompagnés comme ci -dessus. Cet établissement nous a paru assez bien disposé; nous nous sommes fait présenter des pains de diverses cuites, qui existaient encore. Nous avons remarqué qu'ils étaient beaucoup supérieurs aux cuites précédentes. Parmi les observations qui nous ont été faites par différents citoyens et volontaires de la garde nationale, on nous a représenté que l'abbaye Notre-Dame, qui contient dans son étendue un sixième de la ville de Soissons, pourrait, dans cette circonstance, devenir d'un intérêt majeur pour le service public. Non seulement on pourrait y loger deux mille hommes , mais on pourrait y établir un hôpital pour les malades du camp de Soissons, et cette ville n'étant qu'à quinze lieues des frontières , l'air et les aliments étant excellents, on pourrait en faire un dépôt pour les armées du Nord. Mais, iMessieurs, la municipalité a éprouvé une résistance opiniâtre de la part de cinquante religieuses qui habitent ce couvent. En vain leur a-t-on proposé d'aller habiter le couvent des Célestins, distant de cinquante toises de la ville; en vain leur a-t-on présenté un établis-* sèment, non seulement commode, mais encore embelli par le luxe du ci-devant prélat de Soissons ^^^ leur pieuse opiniâtreté, l'espérance d'une contre-révolution , les a fait obstiner à garder leur local. Ce couvent, environné de hautes murailles crénelées, entouré d'immenses jardins, au milieu d'une ville, a plutôt l'air d'un sérail ou d'un châteaufort que d'une humble retraite des filles du Seigneur. Ce couvent est un repaire d'aristocratie fanatique; c'est dans ce fort que se composent les écrits séditieux qu'on annonce au nom d'un Dieu de paix.
t'î Henri-Joseph-Claudc de Bourdcille, cvéciue de Soissons d'août 1 76/i à 1 790. L'évéque conslitutionncl était, depuis le â/i février 1791, Claudc-Eustachc-François Marolles.
[6 AOÛT 179a.] MISSION AU CAMP DE SOISSONS. 13
Nous ne vous dissimulerons pas que les citoyens s'inquiètent des événements dont cette ville est le théâtre. La municipalité a requis le département de l'Aisne pour être autorisée à ordonner cette translation. Le département y avait consenti, mais son arrêté de la veille fut suspendu par un arrêté du lendemain. Ce n'est pas lorsque la patrie est en danger qu'on doit avoir des considérations particulières. Quant à nous. Messieurs, inaccessibles à toute autre passion qu'à l'amour du bien public, nous vous proposons de décréter la translation de cette conmiunauté au ci-devant couvent des Célestins et d'employer le couvent de Notre-Dame à l'utilité publique.
Il est un objet essentiel sur lequel nous voulons fixer votre attention , c'est qu'il existe dans la ville de Soissons une quantité de maisons appartenantes aux émigrés, et, soit respect aveugle pour ces ci-devant privilégiés, soit la crainte d'encourir une responsabilité relative aux scellés mis sur ces différentes maisons, il résulte qu'elles ne logent point de gardes nationaux et que tout le poids de ce logement retombe sur le citoyen honnête mais mal aisé qui, ne tenant rien de la chose publique, est le seul qui lui fasse des sacrifices. Il en est qui logent douze, quinze, vingt gardes nationaux et même jusqu'à soixante à la fois, ce qui fait que le citoyen est foulé et que le garde national est fort mal logé, en ce qu'il ne trouve pas d'ailleurs chez le particulier mal aisé les ustensiles de cuisine qu'il trouverait abondanmient chez le particulier riche. Nous pensons qu'il serait nécessaire de faire autoriser la municipalité à lever les scellés, afin de prendre dans les maisons des émigrés tous les appartements nécessaires pour le logement des gens de guerre ^^\
Le 3 août nous nous sonunes présentés au district; on nous a fait plusieurs observations, lesquelles sont détaillées dans un mémoire qui nous a été remis. Nous nous sommes ensuite transportés chez M. le commissaire ordonnateur des guerres ^^\ qui nous a remis le journal de ses opérations, appuyé de pièces justificatives que nous avons vérifiées en nous transportant sur les lieux.
Nous nous sommes transportés dans les magasins et , après avoir fait un inventaire exact, nous avons jugé qu'il pouvait y avoir des effets de campement pour six bataillons. Les gardes-magasins nous ont certifié
(^) Ce passage est emprunté au texte officiel publié par TAssemblée nationale. — ^•^ André d'Oriy. (Voir note sur lui, p. a.)
16 CORRESPONDANCE GÉNÉRALE DE CARNOT. [6 aoôt 179a.]
les états véritables. Du reste, tous les effets de campement nous ont paru très bien conditionnés. Il y avait i,qoo aunes de drap bleu et plusieurs pièces d'étoffes de laine, en proportion de la quantité de drap bleu. Mais il n'existe pas un seul effet d'équipement, tels que chemises, bas et souliers, dont les fédérés ont le plus pressant besoin. Néanmoins le commissaire des guerres nous a dit qu'd lui en avait été annoncé incessamment, entre autres 6,000 paires de souliers.
Nous nous sommes transportés dans l'hôpital; il peut suffire pour une armée au moins de &o,ooo hommes, mais il n'y existe pas un seul objet de pharmacie. Cette négligence a forcé les officiers de santé k prendre chez les apothicaires tout ce qui est nécessaire aux besoins des malades. Sur la feuille du jour de l'hôpital, il n'y avait que 7 s malades; la moitié de ces hommes étaient des fiévreux, les autres étaient travaillés par une maladie locale, qu'il eût été possible de guérir à Paris comme à Soissons; mais nous sommes assurés qu'il n'y avait point un seul madade des suites de l'accident dénoncé à l'Assemblée nationale : et il est de fait que depuis l'établissement de cet hôpital il n'est pas mort un seul homme ^^\
Nous avons ensuite visité le magasin des fourrages destinés à l'armée du Centre. Nous avons aussi porté notre attention sur la fourniture de la viande, et d'après le témoignage des officiers des fédérés, il résulte que cette partie de l'administration est parfaitement remplie. Il existe une forte provision de vinaigre et d'eau-de-vie.
Après avoir fait l'éloge de la discipline et du courage des fédérés, il nous reste à parier de la bonne volonté de la classe des citoyens qui supportent le fardeau du logement des fédérés sans aucune plainte, aucun murmure, pas même de la conservation des privilèges des émigrés.
Le li août nous sommes arrivés à Laon ; nous nous sommes sur-lechamp transportés à la maison commune et aux différents quartiers des fédérés, où l'on procédait à la nomination des officiers. Nous avons appris avec plaisir qu'un invalide, M. Montrichard, venait d'être élu à l'unanimité membre du conseil d'administration. Ce bataillon est beau; il est composé de 63& hommes. Ils se sont plaints de ce que le pain manquait; ils demandent à être équipés, et surtout qu'il leur soit donné du linge; ils demandent deux pièces de canon par bataillon. Les ca-
(^^) Le Jownal hgographique marque à ce passage : <r Applaudissements.?)
[6 AoÔT 1792.] MISSION AU CAMP DE SOISSONS. 15
semés sont trop étroites pour deux bataillons. Les grenadiers réclament des bonnets, ainsi que les dragons des sabres. Les sous-officiers font la même réclamation; ils demandent leur solde à compter du jour de leur enregistrement, et la faculté d'échanger les billets de confiance qui sont apportés de Paris.
Nous avons vu im moment l'établissement de la Fère. Les ennemis de la chose publique, qui cherchent à tout diviser et à répandre l'effroi parmi les citoyens, avaient semé le bruit d'une riie grave entre les citoyens de la ville et les fédérés. Nous nous sommes transportés sur les lieux et l'on nous a informés qu'il y avait effectivement eu un petit mouvement relatif au pain de munition, mais (pi'il avait été apaisé h l'instant. On attend avec impatience les effets d'habillement, d'armement et d'équipement, dont ils sont entièrement dépourvus. Deux compagnies de gardes nationaux de la Haute-Vienne y sont en garnison; elles demandent avec ardeur, ainsi que le reste de leur bataillon, d'aller aux frontières. Leur instruction, leur discipline, dont le commandant de l'artillerie nous a fait l'éloge, les rendent susceptibles d'y servir avec distinction et utilité, et l'on ne conçoit pas conunent les généraux d'armée se plaignent du peu de troupes qu'ils ont, comment le pouvoir exécutif n'emploie pas d'une manière active des bataillons qui sont pleins de zèle et de patriotisme, des bataillons qui sont en état de marcher à l'instant.
Nous nous sonunes ensuite transportés à Compiègne; nous nous sommes transportés à la municipalité et au district, où l'on nous a assuré que l'ordre et la tranquillité régnaient dans la ville, mais que les citoyens se trouvaient foulés par l'augmentation du logement des gens de guerre. Nous leur avons observé que lorsque les hôtels de Moniteur, de M. d'Artois, de M. Lambesc^^^ et autres émigrés seraient employés à cet usage, il en résulterait sûrement un adoucissement pour les citoyens dont les moyens sont les plus bornés.
Nous vous observerons maintenant. Messieurs, qu'il est bien étonnant, lorsque le pouvoir exécutif a provoqué lui-même la formation
0) Charles-Eogène de Lorraine, prince une charge fameuse contre le peuple dans
de Lambesc, né le 98 septembre 1751, le jardin des Tuileries, émigré, feld-maré-
grand-écuyer de France en 1761, colonel chai lieutenant dans Tannée autrichienne
do régiment de cavalerie Royal- Allemand , en 1796, pair de France en 181/^, mort à
avec lequel il exécuta, le la juillet 1789, Vienne le 1 1 novembre 18a 5.
16 CORRESPONDANCE GÉNÉRALE DE CARNOT. [6 JLotri^^û.]
d'un camp de Soissons, qu'il n'ait pris aucune précaution pour en assurer le service; qu'on n'ait envoyé à Soissons qu'un adjudant général et un commissaire des guerres, à qui on a assigné un travail auquel les forces physiques de quatre personnes pourraient suflire â peine. Comment est-il possible , lorsque l'ancien Soissonnais fut regardé comme le grenier de la France, qu'on ait tiré des farines de Rouen pour nourrir les troupes de Soissons? On annonce que les équipements sont préparés, quand il n'y a que 1,200 aunes de drap. On annonce, à la vérité, Qoo habits par jour, et il est très douteux qu'on puisse les fournir. Lorsque vous avez accordé les fonds qui vous ont été demandés pour les dépenses de la guerre, rien ne les empêchait d'envoyer des bas, des souliers, des chemises, et il est de fait qu'il n'en existe aucuns dans les magasins ^^^. A-t-on voulu, par cette négligence, faire murmurer les citoyens? On n'y a pas réussi, car les cultivateurs viennent de 8 à 1 o lieues apporter des draps et des couvertures pour coucher leurs frères d'armes ^^l A-t-on voulu, par un entier dénuement, empêcher la formation du camp, dégoûter les gardes nationaux? L'on n'y a pas réussi, car, malgré les rassemblements nombreux qui arrivent à Soissons, la plupart du temps sans être annoncés, sans chefs, sans force publique pour contenir une jeunesse ardente, il n'a été porté aucune plainte à la municipalité.
Nous ne devons pas vous dissimuler, Messieurs, que, parmi les recrues envoyées de Paris , il s'en trouve un grand nombre dont la taille et la force physique ne répondent pas à leur courage et à leur civisme. Mais nous ne devons pas passer sous silence un fait positif, le voici : Un des bataillons de Paris, se rendant à la Fère, arrivant dans un village, trouve un prunier; à l'instant seize jeunes gens y montent et y cueillent des fruits. Arrive un sergent, qui leur représente combien il est odieux que les défenseurs de la patrie aillent fouler les propriétés. Ils descendirent tous et se cotisèrent pour dédommager le paysan. Et c'est. Messieurs, sur de tels hommes qu'on a cherché à jeter du ridicule en les nommant sans-culottes; à qui on a prêté des intentions criminelles, tandis que c'est la classe de la société, qui seule fait des sacrifices à la chose publique et se dévoue entièrement pour sa défense. Ah! si la classe des hommes riches, qui ont pris exclusivement le titre
(') Ce passage eicila les murmures de rAssembléc. — ^^^ Ce passage fut applaudi.