Mémoires du marquis de Boissj/, I, p
g-uerre, Fambassadeur britannique, et qu'une telle question ne pouvait être discutée que dans le Conseil. Je tenais à connaître les dispositions particulières du marquis de Londonderrv, elles ne sont pas, d'après ce qu'il en a manifesté au prince Esterhazy, aussi favorables à la proposition qu'on l'aurait pu croire. Il a fait observer à l'ambassadeur d'Autriche que la Russie avait varié dans ses rapports avec la Porte ; que, tantôt elle présentait les quatre propositions de son ultimatum comme les seules choses sur lesquelles elle demande satisfaction, et que tantôt elle ne regardait plus le même ultimatum que comme un préliminaire à des demandes subséquentes dont on ne connaissait ni l'étendue, ni la nature. Lord Londonderry pense que ces variations ont pu déterminer le gouvernement ottoman à rejeter Y ultimatum^ et il a laissé entrevoir que l'Angleterre ne pourrait retirei' son ambassadeur que dans le cas où la Russie se renfermerait dans les termes de V ultimatum.
Il est donc probable, Monsieur le vicomte, que la réponse du Cabinet anglais sera, comme celle du Marquis de Londonderry, évasive, et conditionnelle. A peine avais-je quitté le prince Esterhazy que M. Canning est venu chez moi ; après quelques mots échangés sur la situation de la France, que j'ai représentée telle qu'elle est, forte de son Roi, de ses institutions et de l'esprit nouveau de son gouvernement, j'ai fait tomber la conversation sur la guerre de l'Orient et sur le parti qu'auraient à prendre les puissances, au cas que cette guerre éclatât. M. Canning savait €{ue l'on parlait du rappel des ambassadeurs ; il s'est prononcé contre cette mesure. — « Ou nous sommes en paix, m'a-t-il dit, ♦( ou nous sommes en guerre avec la Turquie. Si nous sommes « en guerre, faisons franchement la guerre ; si nous sommes en ♦< paix, pourquoi retirer nos ambassadeurs et prendre parti mora- ♦< lement pour la Russie, sans brûler aucune amorce pour sa « cause ? » Mais il a ajouté : « On ne pourrait motiver la retraite ♦< de l'ambassadeur anglais que sur les dangers personnels qu'il M courrait à Constantinople : si le gouvernement ottoman n'était
« pas assez fort pour défendre le corps diplomatique contre les « fureurs des janissaires, alors il j aurait raison à retraite. » — Vous voyez d'ici, Monsieur le vicomte, percer l'opinion d'un homme important, opinion assez semblable à celle de lord Londonderry.
Enfin M. Ganning a été remplacé chez moi par M . le comte de Lieven. J'ai trouvé, et je devais m'attendre à trouver en lui des sentiments bien différents. Nous avons touché sur-le-champ la l^^rande question du rappel des ambassadeurs. Le comte de Lieven m'a dit que cette mesure n'était demandée par sa Cour que dans un esprit de paix, pour obliger la Turquie à renoncer à ses projets hostiles; que la Russie, loin d'élever ses prétentions, les modérait, et abandonnait une partie importante de Yultimatuin \ que l'Angleterre, ayant reconnu la justesse de la cause de la Russie, puisque lord Strangford a présenté des notes au Divan, il ne voyait pas de raison pour ne pas rappeler lord Strangford, lorsque ces notes étaient repoussées. Le comte de Lieven est connu pour un chaud partisan de la guerre ; il m'a paru assez mécontent du système anglais, et il a terminé sa conversation par ces mots prononcés d'un ton méprisant : — « Quand ils reti- « reraient leur ambassadeur, cela ne les engage à rien, puisque « tous les partis ici protestent qu'ils resteront neutres dans la <( querelle, excepté les radicaux qui veulent la guerre pour la « guerre. »
De tout ceci, Monsieur le vicomte, j'ai conclu que le gouverment français peut agir sans subordonner, jusqu'à un certain point, ses résolutions à celles de l'Angleterre, ^'ous trouverez, sans doute, que les partis les plus francs sont les meilleurs ; or, il y en a deux à suivre : ou déclarer que, dans aucun cas, nous ne retirerons notre ambassadeur (ce qui nous met à part de tout), ou dire que nous sommes prêts à le rappeler, si la Turquie refuse de tenir les conditions formelles des traités. Le second parti nous met bien avec l'Europe et conserve l'accord si nécessaire entre les grandes puissances. Le premier peut être justifié par l'isolement
dans lequel on a laissé notre ambassadeur à Constantinople ; on ne l'a pas adjoint comme médiateur aux ambassadeurs de l'Autriche et de l'Angleterre ; au Congrès de Laybach, nous agissionsau moins de concert avec la Grande-Bretagne ; notre rôle à Constantinople prêtera aux attaques de l'opposition à la Chambre des députés. Il est fâcheux d'avoir toujours des notes signées par Tinte rnonce autrichien et par lord Strangford, et de n'entendre jamais parler de nous, nous les plus anciens alliés de la Porte et si puissants naguères en Orient. Mais M. de La Tour-Maubourg n'est pas de la nomination du ministère actuel, il était parti depuis longtemps avant la nomination de ce ministère. La Porte a longtemps différé la réception de M. de La Tour-Maubourg. Voilà, Monsieur le vicomte, les raisons que je mets en avant,, quand besoin est : vous jugerez peut-être à propos de faire cesser promptement notre rôle passif à Constantinople ; si vous voulez prendre une part active aux affaires européennes, on me paraît très disposé à venir à nous. Je ne puis me dissimuler qu'on merecherche ici ; on était peu accoutumé à un langage diplomatique ferme, et je vois qu'il a déjà produit un heureux effet.
J'oubliais de vous dire que le prince Esterhazy m'a montré plusieurs pièces intéressantes ; et à l'instant même, il vient de m'envoyer une dépêche de M. de Metternich au baron Vincent,, avec un billet dont j'ai l'honneur de vous transmettre une copie. Vous connaissez cette dépêche concernant l'Italie, que M. Vincent était chargé de vous communiquer. Je serais bien aise de savoir si vous y avez fait une réponse officielle, et dans quel esprit était cette réponse, afin que les observations qu'on me demande soient conformes aux vôtres. J'aurai soin de peser mesparoles pour la Cour de Vienne, à laquelle elles seront certainement transmises.
N'ayant rien de positif à vous mander, je ne vous ai point envoyé de courrier extraordinaire.
Le Parlement a repris ses séances hier il ; il ne s'est rien passé de remarquable dans les Chambres. Le Roi est revenu hier
à Londres ; j'aurai l'honneur de lui être présenté demain. Je m'empresserai de vous rendre compte de Taudience royale dans une ;iutre dépêche. Si j'apprends quelques détails politiques au palais, je les ajouterai aussi demain à la présente dépêche par poslscriptum. Le Courrier nous a enfin comptés au nombre des grandes puissances, j'espère que nous ferons des progrès dans l'opinion. J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, Monsieur le Vicomte,
Votre très humble et très obéissant serviteur Château BRI AND. 1
i9 avril.
P. S. Je n'ai rien appris de politique au Palais. — J'ai transmis
à M. le Q-^ de Garaman la lettre que vous m'avez fait l'honneur
de m'envoyer pour lui, et que vous m'annoncez dans votre
dépêche N® lo de ce mois.
Ch.2
A Son Excellence, Monsieur le Vicomte de Montmorency etc. ^
666 18 et 19 avril 1822.
A la duchesse de Duras.
Londres, ce 18 avril 1822.
Vous êtes une singulière personne, vous ne voulez pas que j'écrive sur de petit papier et au jour le jour, parce que c'est vous imiter; mais j'avais écrit ainsi avant d'avoir reçu vos lettres et ce n'est pas une raison de querelle que de m'être rencontré avec vous dans une chose d'ailleurs fort naturelle. Vous aurez
1 et 2. La signature et le paraphe sont seuls autographes. 3. Affaires étrangères, Angleterre 615, f° 162. — Publié incomplètement par le comte d'Antioche op. cit., p. 241.
reçu bien d'autres nouvelles de moi, au moment où je vous écris, je n' Jii pas manqué un seul courrier ; j 'ai pris avec Hermann toutes les précautions pour que les lettres vous soient remises vite et sûrement, ainsi autre sujet de fâcherie de moins.
Je ne suis occupé ici que de faire mon chemin^ je veux conquérir l'Angleterre royaliste, je commence à réussir, et je vous avoue que j'en suis dans la joie, mon importance politique augmente, tous les ambassadeurs me recherchent, et j'ai pu faire des dépêches importantes, dont je crois que l'on est content à Paris. J'ai vu aujourd'hui M. Canning, le Prince Esterhazy et le comte Liéven, qui tous trois sont venus me parler des affaires les plus graves. Demain j'ai mon audience du Roi. Je vous dirai à la fin de cette lettre comment j'aurai été reçu, il faut que vous sachiez d'avance que j'irai à la cour avec deux voitures très belles, mais très simples, quatre domestiques et six cochers en livrée rouge qui est la mienne, voilà tout. C'est le moins possible, et si les journaux fashionables font de cela la pompe du grand Mongol, vous saurez à quoi vous en tenir. Ma présentation au Roi va m'ouvrir le monde, je vous dirai ce que je verrai dans la société, et si mes conquêtes aux Bouts seront aussi promptes que chez les ministres. Je ne sais que par vous l'intérieur de la France, j'ai écrit pour qu'on ne fasse pas de fautes, que d'un côté on tienne ce qu'on m'a promis pour les royalistes et que de l'autre côté les Royalistes satisfaits aient un peu de patience et ne se divisent pas : mais cette ambassade est un ministère, c'est le monde à remuer, et je vous assure que je n'ai point un moment pour respirer. Il y a outre la correspondance, trois comptabilités à régler, et une surveillance de police sur les étrangers qui arrivent avec des passeports de France. Tout a été laissé dans le plus grand désordre. Je m'occupe à remettre de l'ordre dans les archives et dans les affaires. Je prouverai aux petites gens qu'un homme d'esprit peut avoir les talents d'un sot, et je veux défier au portefeuille les Guizot et les Mole.
A demain, il est onze heures et demie et depuis 7 heures du
matin je n'ai quitté lu plume que pour recevoir des visites politiques.
19, G heures du soir.
J'ai eu trois quarts d heure d'audience, sans le lever je crois que nous y serions encore. Le Rot m'a comblé de bontés, on ne peut avoir plus de grâce. 11 faut fermer le paquet, le courrier part.^
667 19 avril 1822.
Au vicomte de Montmorency.
l»"^ Division Londres, le 19 avril 1822.
Politique X** 13 Monsieur le Vicomte,
J'ai eu l'honneur d'être présenté ce matin à S. M. B. J'ai été introduit k deux heures et demie avant le lever, dans le cabinet du Roi. 11 n'y avait auprès de S. M. que lord Londonderry. J'ai été frappé de l'air de santé, et presque de jeunesse, répandu sur toute la personne dvi Roi. Sa Majesté, avec une grâce toute particulière, s'est empressée de me demander des nouvelles du Roi, mon Maître, dont il m'a parlé avec une noblesse d'expression et une effusion de cœur infiniment remarquables. Je lui ai dit que Sa Majesté Très Chrétienne jouissait d'une santé parfaite, qu'Elle m'avait spécialement chargé de le prier de visiter Son Royaume, où Elle serait heureuse de lui rendre l'hospitalité qu'Elle en avait si généreusement reçue. Le Roi d'Angleterre a répliqué que, s'il se rendait cette année sur le continent, il irait certainement voir le Roi de France à Paris, qu'il craignait seulement que Sa Majesté Très Chrétienne ne voulût s'occuper de lui, qu'il désirait voir Paris en simple voyageur et sans importuner le Roi de France ; mais, a-t-il ajouté, en
1. D'après rorig-inal autographe. — Archives du château de Maucreux.
regardant lord Londonderry, on ne peut rien décider que d'après les circonstances.
Sa Majesté Britannique s'est ensuite informée des nouvelles de Monsieur^ de Monseigneur le Duc d'Angoulême, de Madame et de S. A. R. Madame la duchesse de Berry. Elle a daigné ensuite ajouter quelques paroles très flatteuses pour moi et m'a témoigné sa satisfaction de ce que le Roi, mon Maître, m'eût choisi pour son Ambassadeur en Angleterre.
Changeant ensuite de conversation, le Roi m'a parlé des élections prochaines. Je lui ai dit que j'étais persuadé qu'elles seraient bonnes ; mais, a-t-il repris, on nous assure que vous perdrez ^4 voix (je crois qu'il a nommé sir Charles Sluart pour autorité, je n'ai pas parfaitement entendu le nom). Je me suis récrié contre cette assertion, en ajoutant que si la brièveté du temps n'avait pas permis au ministère de prendre toutes les précautions désirables, il avait une telle majorité que, dans tous les cas, il n'y avait rien à craindre, et que la convocation de la session d'été était une excellente opération. Le Roi m'a parlé, dans ce moment, du côté gauche de la Chambre, et à propos de M. de Lafayette, il m'a fait avec une merveilleuse mémoire, l'histoire de toute la haute société de France. Il n'y a peut-être que Sa Majesté Très Chrétienne qui sache mieux l'histoire des familles de son royaume. L'audience a duré trois quarts d'heure, ce qui a été remarqué ; et je crois que si le Roi n'eût pas été pressé par la nécessité de recevoir les personnes qui étaient venues lui faire leur cour, elle se serait encore prolongée.
Rentré dans les appartemens, j'ai pris mon rang d'arrivée après le comte de Lieven et le prince Esterhazy. Lorsque Sa Majesté a paru en public. Elle m'a parlé de nouveau avec bonté. Je lui ai présenté M. le comte de Caraman pour prendre congé ; M. le vicomte de Marcellus, mon premier secrétaire d'ambassade, et M. le comte de Galliffet. Le Roi ayant dit au prince Esterhazy, auprès duquel il me voyait, que j'étais son nouveau collègue, le Prince, avec une politesse qui va devenir matière de dépêches
diplomatiques, a répondu qu'il était extrêmement flatté d'avoir un collègue tel que moi.
Tel est, Monsieur le Vicomte, le récit de l'audience Royale; je l'écris à la hâte, le courrier attend le paquet pour partir. S. M. B. par sa conversation serrée et variée ne m'a pas laissé le maître de lui dire une chose dont le Roi m'avait spécialement chargé, mais l'occasion favorable et prochaine d'une nouvelle audience va se présenter.
J'ai l'honneur d'être avec une haute considération. Monsieur le Vicomte,
Votre très humble et très obéissant serviteur
Chateaubriand .^
A Son Excellence, Monsieur le Vicomte de Montmorency, etc^
668 19 avril 1822.
A Madame Récamier.
Londres, ce 19 avril 1822.
Mille remercîments de votre billet du 14. Je ne vous écris aujourd'hui que deux mots. Je sors de l'audience royale. J'ai été reçu avec une rare bienveillance. Je commence à réussir, politiquement parlant, dans ce pays. J'y fais beaucoup de bien à nos amis, et je pense que de leur côté ils doivent être assez contents de ma correspondance.
Maintenant la société va s'ouvrir pour moi. Mais c'est là que je vais sentir ce que j'ai perdu en vous quittant. Ecrivez-moi.
A l'avenir numérotez vos billets. ^