Souvenirs. . . Récamier, t. I, p
Correspondance de Chateaubriand. T. III. .'{
A la comtesse de Pisieux.
J'attendais toujours pour vous écrire longuement d'avoir un jour libre, mais les affaires et les plaisirs se multiplient à un tel point que je ne sais plus quand je pourrais vous écrire à mon aise. Je prends donc mon parti de vous adresser deux mots en courant. Je suis fort bien accueilli dans ce pays, et j'espère y être utile au service du Roi. Je travaille beaucoup, et je veux réparer autant que possible le mal qu'on a fait. C'est aujourd'hui que j'ai été présenté au Roi, et il m'a comblé de bontés. Les Raouts de la saison vont commencer, pendant trois mois ce sera une fête perpétuelle.
Pourquoi ne viendriez-vous pas passer quinze jours ici ? Je vous donnerais l'hospitalité et vous trouveriez des modèles pour Montgraham, que nous arrangerons cet automne ensemble. Ecrivez-moi, mille tendresses à Laure, et des hommages sans fin à la famille.
Londres, 19 avril 1822. i
670 23 avril 1822.
Au vicomte de Montmorency.
!••« Division Londres, le 23 avril 1822.
Politique N** 14 Monsieur le Vicomte,
Dans votre dépêche n^ 12, du 18 avril, vous me faites l'honneur de me dire que vous soupçonnez un peu, ainsi que moi, la sincérité de lord Londonderry lorsqu'il m'a parlé de la répu-
1. Archives de Montgraham. — Communication de M. le comte d'Alsace.
5^nanco de l'Anii^leterre ii reconnaître rindépeiulance des colonies espagnoles; il ne voulait vraisenil)lal)lement que m'en<^a<T^er par •cette déclaration à écrire dans ce sens à ma cour, afin d'arriver iiu but avant nous : les choses vont marcher vite ; car les nouvelles de New- York datées du 24 mars nous apprennent que le comité des affaires étran<^ères chargé du rapport sur le message <lu Président des Etats-Unis a conclu à l'adoption, engage la Chambre des Représentans à reconnaître l'indépendance des ■colonies espagnoles et demande qu'il soit alloué une somme de cent mille dollars pour mettre la mesure à exécution.
Vous trouverez ci-joint, monsieur le vicomte, des dépêches de Rio-de-Janeiro, qui annoncent à votre prédécesseur la révolution •du Brésil. Elle était déjà connue ; le Prince Royal resté maître ■du terrain est même parvenu à renvoyer les troupes européennes. •C'est encore une nouvelle indépendance à reconnaître.
Après la guerre, la chose dont on parle le plus ici, c'est de nos prochaines élections : le bruit avait couru qu'elles étaient abandonnées ou retardées ; j'ai facilement déjoué cette petite manœuvre révolutionnaire. Les journaux ont aussi annoncé que le général Donnadieu n'allait plus visiter le cordon sanitaire ; on le croyait <lestiné à cette rhission, et dans ce pays, tout ce qui a Pair de reculer devant l'ennemi, passe pour une faute en politique : enfin •on voudrait voir la punition de quelques coupables, pour effrayer le crime et encourager l'innocence. Le vote du budget à une immense majorité va nous faire du bien.
Le Morninff-C hronicle a publié samedi une nouvelle chanson presque aussi infâme que la première ; la Quotidienne a semblé provoquer mon intervention. C'est ignorer complètement les lois •de ce pays. Le Ministère anglais n'a aucun moyen d'empêcher une gazette radicale de dire ce qu'elle veut. Tout ce qu'il a pu et •dû faire dans cette dernière occasion, c'était d'ordonner aux journaux dont il dispose de repousser vigoureusement l'attaque ; ■et c'est ce qui a eu lieu dans le Courrier^ ; le reste est du ressort des tribunaux. Si vous voulez, néanmoins, Monsieur le Vicomte,
je porterai plainte en justice : mais croyez-vous qu'un jury anglaif^ se prononce contre une chanson imprimée en français dans un journal anglais publié loin du pays où le dommage pourrait avoir lieu? Le Morning-Herald nous a grossièrement insultés à propos, de la saisie du Morning-C hronicle à Paris. Une pareille plaidoirie compromettrait peut-être inutilement la dignité du gouver-^ nement français, et celle de l'ambassadeur du Roi. Le silence du mépris est, ce me semble, ce qu'il y a de mieux dans cette circonstance ; et vous avez infligé un châtiment plus sûr au Morning- C hronicle en lui interdisant l'entrée de la France. J'ai l'honneur d'être avec une haute considération,
Monsieur le Vicomte,
Votre très humble et très obéissant serviteur, Chateaubriand. ^
671 23 avril 1822.
Au vicomte de Montmorency.
l*"*^ Division Londres, le 23 avril \S'22^
Politique N^ 15 Monsieur le Vicomte,
J'ai reçu la dépêche N^ 2 que vous m'avez fait l'honneur dem'adresser, et je vous remercie des divers détails que vous voulez bien me donner.
Le départ de M. de Tatischeff de Vienne pour Pétersbourg^ fait grand bruit. M. Rothschild qui a dîné chez moi dimanche, en avait appris la nouvelle samedi par un courrier. Le public en général voit dans la retraite ou, comme on l'appelle, dans le
1. La signature seule est autographe. —Affaires étrangères, Angle terre- 615, f° 172.
voyage du ministre russe, la rupture des négociations : les trois pour cent avoient baissé d'i p. ^jo hier à l'ouverture de la Bourse; ils se sont relevés ensuite. Si toutes les espérances de paix reposent sur les paroles dont M. de Tatischell' est porteur de la part de M. de Metternich, ces espérances pourront bien s'évanouir. M. de Lieven croit à la guerre peut-être parce qu'il la désire. Il est vrai que des raisons d'intérêt, de sûreté, d'honneur y poussent aujourd'hui l'Empereur Alexandre et que le Divan peut à tout moment la déterminer. Si cette fatale guerre doit xivoir lieu, notre gouvernement, Monsieur le Vicomte, en a sans doute calculé toutes les chances. Une flotte et des bâtiments de transport préparés sans bruit à Toulon, me sembleraient à tout événement une précaution sage.
Je n'ai pu, malgré mes recherches, découvrir jusqu'à présent ee qui s'est passé au conseil de cabinet du 18 ; mais je persiste à croire, d'après les antécédens, qu'aucune mesure définitive n'aura été prise relativement au rappel de Lord Strangford : cela €esse même d'avoir une grande importance pour la France, car, au moment où je vous écris, vous aurez sans doute transmis votre réponse aux intéressées. Les événemens marchent si vite qu'ils entraînent tout. Vous pouvez apprendre du 25 au 30 la résolution de l'Empereur Alexandre, et alors la scène sera peutêtre entièrement changée.
L'arrivée du Roi, la rentrée du Parlement, l'ouverture de la saison des fêtes mêlent dans ce moment les affaires et les plaisirs d'une telle sorte qu'on ne peut rencontrer les ministres qu'à la Cour, au bal, ou au Parlement. Je ferai ma cour à S. M. ce matin au Drawingroom^ 6t je dînerai ce soir chez Lord Londonderry avec le corps diplomatique pour célébrer l'anniversaire de S. M. Je m'empresserai de vous mander par mes prochaines dépêches ce que j'aurai pu apprendre.
Le Courrier avait samedi un article assez dangereux dans lequel il prétendait que le ministère françois suppliait l'Autriche de continuer à occuper l'Italie. Est-ce le ministère anglais qui,
désirant cette occupation, veut en même temps la mettre sur notre compte ? Ou bien est-ce le cabinet de Vienne qui, pour prolonger cette occupation, veut faire croire qu'il ne cède qu'au vœu de la France ? A propos de l'Italie, en lisant cette dépêche de M. de Metternich dont je vous ai parlé dans ma correspondance N*'12, il m'est venu une idée que je soumets à votre jugement. Trouverez-vous mauvais qu'en forme de conversation,, et en causant avec le prince Esterhazy sur cette dépêche, je lui fisse entendre que si l'Autriche avait besoin de retirer une partie de ses troupes, nous pourrions les remplacer dans le Piémont ? Quelques bruits répandus ici sur un prétendu rassemblement de nos régiments dans le Dauphiné, m'offriraient un texte favorable. J'avais proposé à l'ancien ministère de mettre garnison à Turin, lors de la révolte du mois de janvier 1821 ; il rejeta cette mesure, et je pense qu'il fit en cela une faute capitale. Je persiste à croire que la présence de quelques troupes françaises en Italie produiroit un grand effet sur l'opinion, et que le gouvernement du Roi en recueillerait beaucoup de gloire. Il n'y a toujours aucun mal à me laisser sonder le terrain ^ ; donnez-moi promptement, je vous prie, vos ordres à cet égard.
Lord John Russell doit faire le 25 à la Chambre des Communes une motion sur Vétat actuel de la représentation nationale dans le Parlement. M. Canning la combattra : celui-ci doit à son tour proposer le 30, un bill pour rapporter une partie de Vacte qui prive les Pairs catholiques de leur droit de voter et de siéger à la chambre haute. Je compte assister à ces séances où seront traitées les deux questions principales de la session. M. Canning m'a dit qu'il était sûr de faire passer son bill à la Chambre des communes, mais qu'il doutait du succès à la Chambre haute. Les ministres sont divisés sur la question, et ils parleront dans des sens opposés. Les troubles d'Irlande ne sont pas encore apaisés, et le duc de Wellington m'en a parlé dimanche au soir
1. Le comle d'Antioche [Chateaubriand ambassadeur à Londres, p. 250- 1) a publié un fragment de ce paragraphe.
avec impatience. Quant à l'Angleterre, elle est fort tranquille ; les manufactures ont repris de l'activité ; il n'y a que l'agriculture qui soulTre, ou plutôt qui fleurit trop, comme dans le reste de l'Europe. Les dernières lois portées par le Parlement contre la licence de la Presse, et les poursuites intentées par V Association Constitutionelle ont rendu les journaux beaucoup plus circonspects. — L'opposition manque de chefs ; elle est d'ailleurs divisée. — Cependant elle inquiète un peu le ministère, parce que Lady Gonyngham est dans l'opposition, et que le Roi a conservé du penchant pour un parti avec lequel il avait été lié autrefois.
J'ai l'honneur d'être avec une haute considération,
Votre très humble et
Ghateaubria.nd.^
P. S. Sir John Xewport a développé hier 22, dans la chambre des communes, sa motion tendant à présenter au Roi une adresse sur la situation actuelle de l'Irlande, sur les dangers de cette situation pour tout l'Empire et sur la nécessité de prendre immédiatement en considération des moyens d'améliorer à jamais le sort et les mœurs de ce peuple. La motion a été rejetée sans division.
Gn. 2
1 et 2. La signature et le paraphe sont seuls autographes. — Affaires étrangères. Angleterre, 615, f» 174.
67 '2 23 avril 1822.
A Villèle.
Londres, mardi, 23 avril 1822.
M. de Montmorency a pu vous dire, mon cher ami, où nous en sommes dans ce pays. Je crois avoir déjà eu le bonheur de vous y rendre quelques services. J'ai trouvé qu'ici comme à Berlin, on avait fait beaucoup de mal. Je ne désespère pas de l'elFacer.
Où en êtes-vous dans l'intérieur ? Le Roi • m'a témoigné des craintes sur nos élections. Il m'a dit que nous perdrions 24 voix. J'ai soutenu le contraire, comme vous le pensez bien ; mais enfin, cela m'a fait faire quelques réflexions. Mon cher ami, je vous en supplie pour notre salut et pour le vôtre, satisfaites les royalistes par les nominations dont nous sommes convenus avant les élections : Vitrolles, Delalot, Berlin, Gastelbajac, Donnadieu,Canuel, Agier doivent être placés ; vous n'aurez rien sans cela. La guerre probable en Orient exalte les révolutionnaires ; il faut leur opposer les royalistes, et pour cela il faut donner un coup de fouet à leur opinion. Par ce qu'ils me mandent, je vois qu'ils sont découragés et abattus. Ils n'agiront pas avec vigueur aux élections, si vous ne faites quelque chose pour les ranimer. Prenez confiance dans les conseils de l'amitié. Je connais ainsi que vous les inconvénients de notre parti, mais soyez sûr que le moment d'agir est arrivé, que nous sommes dans une crise, et qu'il faut marcher avec notre parti si nous voulons la surmonter. Vous devez toucher au terme de la session. J'attends de jour en jour le Moniteur qui m'apportera la liste des nominations qui vous donneront les voix dans les collèges. Quand il en sera temps vous me rapprocherez de vous, et s'il y a un Congrès, ne m'oubliez pas. Tout à vous pour la vie.
Chateaubriand. ~