‹ Correspondance générale (volume 2)Chapitre 40 sur 149 · Affaires étrangères. — Angleterre, 61o, f · texte numérisé non relu

Affaires étrangères. — Angleterre, 61o, f

3. C'est par erreur, nous dit M. Ilerriot, que M>»« Lenormant u placé cette lettre au 20 mai 1822.

parle. Vous ne m'avez pas dit si vous aviez dit à M™^ de Boig^ne ce que j'ai eu le bonheur de faire pour elle. Je suis très-bien avec M. de Staël, mais je n'aime pas à me souvenir de ce château des bords de la Loire. ^

735 18 juin 1822.

Au Vicomte de Montmorency.

1»« Division " Londres, le 18 juin 1822.

Politique

Monsieur le Vicomte,

Votre dépêche, N** 16, m'étant arrivée dimanche dernier, 16 du courant, à huit heures du matin, j'ai pu en faire usage sur le champ : le marquis de Londonderrj m'avait donné ce même jour 16, un rendez-vous pour traiter de l'affaire des pêcheries de Granville, affaire dont j'ai l'honneur de vous rendre compte aujourd'hui dans une lettre particulière. Je me suis donc transporté à midi chez le Ministre des Affaires étrangères, et je lui ai lu cette partie de la dépêche, que vous m'autorisiez à lui communiquer ; il était occupé k déchiffrer des papiers arrivés de Vienne et que lui avait confiés le prince Esterhazy. J'ai recueilli deux faits importants d'une conversation qui a duré plus d'une heure :

i^ Le Cabinet britannique ne donnera point de pouvoirs très étendus à lord Stewart pour agir en conséquence des déclarations que pourrait faire la Russie. L'Angleterre n'est point dans l'usage de laisser le champ libre k ses ambassadeurs. L'Angleterre ne prendra point k Vienne des mesures collectives, de concert avec les autres puissances ; elle emploiera seulement son influence particulière afin de maintenir la paix entre la Russie et la Turquie.

1. Souvenirs... Récamier, t. I, p. 400. — Herriot Récamier II, 116.

2** Il paraît au Cabinet de Saint-James qu'on ne déterminera jamais le Divan à envoyer un plénipotentiaire traiter sur la frontière avec un plénipotentiaire russe. En conséquence, lord Londonderry pense que si la Valachie et la Moldavie sont évacuées, les Cours doivent désirer ([ue la Russie se décide à faire partir un ministre pour Constantinople. Selon le gouvernement anglais, il ne faut pas que ce ministre soit M. de StrogonofT, qui a tout brisé en agissant avec trop de hauteur, mais un agent dont les dispositions soient conciliantes et pacifiques. M. de Tatistchetf paraît être l'homme spécial pour cette mission.

Ainsi, vous voyez, Monsieur le Vicomte, que la politique anglaise est toujours la même : elle veut certainement que rien ne remue en Orient, mais elle ne veut courir aucune chance pour les affaires des autres. Le Cabinet anglais a refusé tout net de retirer son ministre de Constantinople ; maintenant il ne donnera point de pleins pouvoirs à son ambassadeur à Vienne. La Grande-Bretagne n'entre dans les intérêts généraux du continent qu'autant qu'ils se lient à ses intérêts particuliers ; elle ne fera jamais cause commune avec les monarchies européennes. On ne peut exercer aucune influence sur la Cour de Londres ; en vain vous parlez ; le parti est pris, on ne vous écoute pas. Lord Londonderry surtout est immobile ; il embarrasse à la fois par sa sincérité et sa retenue ; il explique tout franchement, de l'air le plus glacé, sa politique, et garde un silence profond sur les faits. Il a l'air d'être indifférent à ce qu'il dit comme à ce qu'il ne dit pas, et l'on ne sait ce qu'on doit croire, de ce qu'il montre ou de ce qu'il cache.

J'ai eu cent fois, Monsieur le Vicomte, l'occasion de remarquer sa réticence à l'égard des faits. Dans ce moment même, par exemple, l'Autriche fait quelques propositions à l'Angleterre, et lord Londonderry ne m'en a pas dit un seul mot. Un courrier parti de Vienne le G est arrivé au prince Esterhazy, qui a eu, samedi dernier 15, une conférence secrète avec le ministre des Affaires Etrangères, et qui est au moment de réexpédier ce cour-

rier pour Vienne. Le comte de Lieven, que j'ai fait parler, croit que M. de Metternich a voulu seulement sonder lord Londonderry relativement aux dispositions de l'Angleterre pour les conférences qui doivent se tenir à Vienne.

Une entrevue que j ai eue hier avec l'ambassadeur d'Autriche ne m'a rien fait découvrir. En arrivant chez moi, le prince Esterhazy m'a dit : — « Je ne puis vous montrer toutes les pièces que j'ai « reçues par mon courrier, parce que lord Londonderry, qui était « affamé de nouvelles, s'est jeté sur ces pièces, et me les a prises, « mais je vous apporte quelques documents originaux et les « extraits des autres. » J'ai lu, en effet, une note de M. Bagot à la cour de Russie, relative aux dépêches de lord Strang-ford, et l'extrait d'une dépêche du ministre autrichien à Pétersbourg mandant à M. de Metternich à peu près les mêmes choses qui vous ont été communiquées par M. de la Ferronnays.

Dans les idées de lord Londonderry touchant les conférences futures de Vienne, vous apercevrez. Monsieur le Vicomte, un penchant décidé du gouvernement anglais pour la cause des Turcs : il veut que tous les sacrifices soient faits par le Cabinet de Pétersbourg ; il prétend que la Porte n'enverra jamais un plénipotentiaire négocier sur la frontière, et il insiste sur la nécessité où est la Russie de nommer à l'ambassade de Gonstantinople. Gela couperait court, sans doute, à beaucoup de longueurs et de difficultés, mais l'Empereur Alexandre, qui a déjà agi avec une modération surnaturelle, ne se lassera-t-il pas de tant de concessions, et ne craint-on pas de trop exiger de la dignité du souverain et de l'orgueil de l'homme ? Le prince de Metternich, qui prévoyait l'esprit dans lequel agirait la Cour de Londres, a pris les devants : il a écrit à l'internonce autrichien à Constantinople de se joindre à lord Strangford pour amener les Turcs à faire d'eux-mêmes ce qu'on veut exiger d'eux, de manière que, quand la proposition de la Russie de nommer un plénipotentiaire arriverait à la Porte, le Divan pourrait répondre, sans blesser l'Empereur Alexandre, que, les conditions des traités étant remplies,

il n y a plus lieu à négociation. Les ambassadeurs chrétiens certifieront la vérité du fait, et alors le Cabinet de Pétersbourg pourrait sans se compromettre envoyer un ministre à Constantinople. Je tiens ce détail curieux du prince Esterhazy.

Quelque chose d'inattendu vient encore d'embrouiller cette politique. Le Roi, le jour de son bal (14 de ce mois), médit assezhaut pour être entendu de quelques personnes : « Vous m'avez apporté « hier une bonne nouvelle, je veux vous en apprendre une autre <( aujourd'hui: il y aura un Congrès ; les Rois y vont; le Roi de « Prusse doit partir pour Vienne, ainsi j'espère passer par Paris. »

Il est certain que le Roi d'Angleterre a envie d'aller à Paris : je le sais par la marquise de Conyngham et par la comtesse de Lieven, ambassadrice de Russie, femme d'intrigues, qui exerce ici une assez grande influence. De plus, le prince Esterhazy, dans le courant de la conversation dont j'ai eu l'honneur de vous rendre compte, m'a dit qu'il n'avait pas été chargé d'inviter officiellement le Roi à aller à Vienne, mais qu'il avait prié officiellement lord Londonderry de s'y rendre; il est même entré dans des détails sur ce voyage. Voici ses calculs : si le Roi d'Angleterre se décide à aller à Vienne, il ne peut partir que dans les premiers jours d'août, à cause de la longue durée de la session parlementaire. Il mettra trois semaines à faire la route, et il arrivera à Vienne dans les premiers jours de septembre, époque à laquelle l'Empereur de Russie s'y trouvera. 11 pourra y passer la fin du mois de septembre, et retourner dans ses États en passant par Paris, au moment où les autres souverains se rendront en Italie, pour assister au Congrès qui se tiendra à Vérone.

D'un autre côté, le ministre de Prusse, M. de Werther, homme de mérite, que j'ai connu à Berlin, et quia en moi la confiance que sa Cour me témoignait, m'a nié la plupart de ces faits. Il m'a dit qu'il n'avait point entendu parler d'un projet de voyage pour son souverain. En effet, le Roi de Prusse aune aversion complète pour les déplacements ; il aime la vie privée, hait la représentation, et ne demande qu'à rester dans ses Etats. Vous aurez Correspondance de Chateaubriand. T. III. 9

peut-être, Monsieur le Vicomte, par vos relations diplomatiques, des lumières pour éclairer ces obscurités.

J'ignore le parti que prendra votre Cabinet au sujet du Congrès de Vienne ; s'il m'était permis d'avoir une opinion, je dirais que, l'Empereur Alexandre se montrant si modéré et si attentif au salut des monarchies continentales, il est convenable et politique de lui montrer la même générosité. Mais en offrant d'agir dans des intérêts généraux, je pense que nous devrions demander à partager de communs honneurs : des négociations uniquement conduites par l'Autriche et par l'Angleterre sont humiliantes pour la France. Si nous sommes une des cinq grandes puissances alliées, nos ambassadeurs doivent parler et agir comme les ambassadeurs de ces puissances ; si on nous compte pour rien, alors acceptons notre isolement, et agissons pour nous sans nous embarrasser de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Russie. Au reste, si l'on avait distribué habilement à Constantinople l'argent qu'on a dépensé en courriers, il y a longtemps que tout serait fini : on ne persuade pas le Divan, on l'achète.

Je désire^ Monsieur le vicomte, que cette dépêche, qui pourrait avoir son importance dans le cas où les choses n'auraient pas marché, soit pour moi peine perdue, et que la Porte, en satisfaisant promptement la Russie, ait réduit la politique anglaise à une inutile théorie.

J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, Monsieur le Vicomte,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Chateaubriand. ^

P. S. Je ne sais s'il vaut la peine de vous dire que le N** 16 de votre correspondance m'étant parvenu, j'ai cru devoir appliquer le N** 15 à votre dépêche du 10 juin qui n'en portait aucun.

A S. Ex. Monsieur le Vicomte de Montmorency. ^

Page 1