Affaires étrangères. — Angleterre, 615, f
739 21 juin 1822.
A la duchesse de Duras.
21 juin 1822.
■ Villèle a tort ; il était indispensable que j'écrivisse à Mathieu. 11 fallait fondre la cloche, comme on dit noblement, et je ne pouvais pas laisser arriver au Conseil la proposition de m'envoyer à Vérone par un autre que par Mathieu, mon ministre, sans le blesser mortellement. Aussi ai-je bien fait, car il a positivement dit ^«e si je ne m'étais pas adressé à lui, il aurait plutôt quitté le ministère que de me laisser nommer au Congrès par le Conseil. Vous pouvez dire cela confidentiellement à Villèle, si vous pensez que cela ait quelque avantage, mais je vous supplie de ne parler de cette aiîaire à pas un autre, ni à Polignac, ni dans votre salon, ni enfin à personne au monde. Villèle m'a écrit ; il est très bien. Mathieu m'a aussi écrit une très longue lettre explicative, disant plutôt non que oui ; mais ne disant pas tout à fait non et disant qu'i7 s'en rapportera au Conseil ; si cela est, j'ai gain de cause. 11 a bien une autre idée : il est tenté d'aller lui-même au Congrès. A cela, je n'ai rien à opposer. 11 devrait au moins me laisser le portefeuille par intérim, il faudrait pour cela que je fusse à Paris, et je répugne à demander un congé. Nous verrons cela dans un mois ; le Congrès ne peut avoir lieu qu'en octobre. Mathieu parle avec attendrissement de M. de La Ferronnais, et avec estime de M. de Caraman qui le trompe, le joue, et est l'ami décidé de 1 ancien ministère. 11 ferait beau voir au congrès pour représentants du ministère Villèle, les représentants du ministère Pasquier, les gens qui, à Laybach, nous traitaient de fanatiques et d'imbéciles ! Conçoit-on une pareille erreur? Avoir dans ses rangs un ami qui a réussi, qui connaît les Rois et les ministres de l'Europe, que l'opposition même en Angleterre honore, et aller chercher pour s'en servir des ennemis sans talent et des médiocrités hostiles ! Mais, chère sœur, arrangez tout avec Vil-
lèle ! Prévenez-le de tout, mais je vous en conjure, avec Villèle seul et en secret. Ne prononcez pas même le nom de Congrès à mes amis ou à mes ennemis. Je crois au succès si la chose est complètement ignorée, et si les propos, les rapports, les envies, les commérages ne s'en mêlent pas.
Je suis bien aise de vous dire que vous m'annoncez pour Marcellus une lettre que vous ne m'avez pas envoyée. J'ai fait passer votre petit mot pour Léontine. Croyez m'en ; la vanité blessée a rendu Adrien méchant : je suis blessé du mal qu'il vous a fait et qu'il m'a fait à votre propos, j'ai été trop bon de parler à Mathieu de cet imbécille politique. J'ai cru que je devais cette sorte de réparation à ce pauvre homme, espérant couvrir sa nullité si on m'associait à lui. Mais maintenant j'ai acquitté ma conscience et je serai sans pitié, si le Conseil en fait justice : je ne crois pas que Mathieu ose jamais le proposer.
Réflexion faite, si lord Londonderry allait au congrès, il serait difficile d'empêcher Mathieu d'y aller. Mais quel malheur et quelle misère ! Ne pourrait-on pas au moins m'adjoindre à lui ? Son amour-propre s'y refusera. Reste l'idée de r intérieur'^ songez à cela, et consultez Villèle. C'est lundi que je donne mon bal. Ah î si vous étiez ici ! — Je reviens sur lord Londonderry : je ne crois pas qu'il aille au congrès (quoique M. de Metternich le désire, pour resserrer les liens entre l'Angleterre et l'Autriche ; et ce serait, même dans ce cas, que je serais si utile au congrès pour étudier et pénétrer ces deux hommes) ; mais un ministre d'un gouvernement constitutionnel ne me paraît pas pouvoir assister à un congrès où s'il s'agitdes affaires de l'Italie et de V occupation de Naples ; il ne pourrait y aller que pour protester^ ce qui gênerait les Rois, ou il s'exposerait à être attaqué et culbuté par la Chambre des Communes. Lord Londonderry est allé, il est vrai, à Aix la Chapelle ; mais il s'agissait là de choses directes pour l'Angleterre, de la retraite des troupes alliées, en un mot du traité de Paris : le cas est tout différent ici, et je parierais cent contre un que lord Londonderry n'ira pas au congrès. Tout le
raisonnement s'applique à Mathieu qui est ministre dans un gouvernement représentatif ; Villèle entendra bien cela. Le Roi d'Anfj^leterre avait une extrême envie d'aller à Vienne. Les ministres le retiennent par les raisons que j'expose ici, et qui s'appliquent autant à un Roi constitutionnel qu'à un ministre constitutionnel. Voilà bien delà politique. *
740 23 juin 1822.
A Madame Récamier.
23 juin 1822.
J'avais appris la démission de M. de Blacas ' parla voie la plus prompte, avant tout le monde, et il m'avait été aisé de deviner que le duc de Laval le remplacerait. Ainsi, vous voyez que je sais la destination de ce dernier. Mathieu même me l'a écrit ; et dans sa lettre, qui est fort amicale, il me dit gracieusement en parlant de Blacas : Vous voilà délivré d'un puissant concurrent pour le Congrès. D'après ces mots, ma nomination serait certaine, si Mathieu lui-même ne voulait pas aller au Congrès : il le voudra peut-être, si lord Londonderry y va. Il aurait grand tort et se compromettrait beaucoup, mais je ne puis pas lui dire cela, et s'il y veut aller, il n'y a plus qu'une ressource, c'est qu'il m'emmène avec lui : ou bien, voici une contre-idée que je vous confie dans le plus grand secret pour en faire ce que vous voudrez. Si Mathieu va à Vienne ou à Florence, pourquoi dans son absence ne me confierait-on pas le portefeuille des affaires étrangères par intérim ? Mathieu doit connaître ma loyauté, et il sait (jue rien au monde ne m'empêcherait de lui remettre le portefeuille à son retour. Peut-il en dire et en penser autant d'un des
1. D'après l'original autographe. — Archives du château de Maucreux.
2. Le duc de Blacas, ambassadeur de France à Rome, donna sa démission et fut remplacé dans ce poste par Adrien de Montmorency, duc de Laval.
ministres ses collègues k qui ce portefeuille serait confié ? Cette preuve d'amitié et de confiance de la part de Mathieu me toucherait sensiblement, et il doit savoir quel ami politique je suis. Voilà mon idée. Pensez bien à cela ; mais j'aimerais mieux le Congrès ; mon bel ange viendrait en Italie. Je ne regrette pas beaucoup les huit pages : elles devaient être injustes, cruelles, menteuses. Vous verrez ce que j'ai à vous dire dans la petite cellule. ^
74i 25 [juin 1822].
A la duchesse de Duras.
Mardi 25.
Il est neuf heures du matin, le bal ne fait que de finir. 11 a été très brillant et très bien conduit. Je n'ai que le temps de vous dire cela et de mejetter sur mon lit. Il faut que je me relève à 2 heures pour écrire une dépêche et pour aller à un grand diner où l'on a invité pour moi tous les pairs catholiques, voilà ma vie. Léontine a très bien réussi.
Bonjour ou plutôt bonsoir. Votre dernière lettre était comme de coutume aigre et rude. Cela devient chez vous habituel.
J'ai fait votre commission à Marcellus.
Vous aurez aussi les livres et l'émail. ^
743 25 juin 1822.
Au vicomte de Montmorency.
l'"« Division Londres, le 25 juin 1822.
Politique .
N** 34 Monsieur le Vicomte,
Ma dernière dépêche, N"* 33, a encore répondu d'avance au paragraphe essentiel de votre dernière dépêche N^ 18.
1. Souvenirs... Récamier, t. I, p. 422-3. — Ilcrriot liécamier II, 116.
2. D'après Toriginal autographe. — Archives du château de Maucreux.
On ne veut se mêler ici en aucune sorte de nos voisins. Lord Londonderry et la plupart des ambassadeurs montrent, en parlant des affaires d'Espagne, une inquiétude, je dirai presque une peur, risible. Le ministère anglais craint que nous ne battions les Espagnols, et les ministres des autres puissances tremblent c|ue nous ne soyons battus : ceux-ci voient toujours notre armée prenant la cocarde tricolore, etc. etc. etc. Cependant le comte de Lieven pense comme son maître Alexandre, et le prince Esterhazy voudrait, comme le prince de Metternich, en finir avec les révolutions. Cette matière importante ne pourra être traitée convenablement qu'au Congrès, si toutefois l'Espagne ne prend pas un parti violent avant cette époque.
Quoiqu'il n'y ait aucune flotte préparée dans les ports d'Angleterre, il y a cependant à Plymouth un équipement si complet pour vingt-cinq vaisseaux de guerre que, dans l'espace de huit jours, ces vaisseaux seraient prêts à mettre à la voile. Les équipages, il est vrai, ne sont pas formés, mais la surabondance des matelots est grande, et une Presse aurait bientôt fourni les bras nécessaires.
Dans le tourbillon du monde, on n'a pas remarqué ici l'acquittement des conjurés de Nantes, et l'arrestation du général Berton est venue fort à propos faire un contrepoids à cet acquittement. Notre ministère commence k s'établir fortement dans l'opinion publique et l'on a la plus haute idée de notre prospérité. Les incendies avaient plus frappé que les conspirations, et l'on est bien aise de voir quelques incendiaires punis ; mais on aurait désiré que la procédure eût été insérée dans les journaux, afin qu'il ne restât aucun doute sur l'espèce d'hommes qui a pu commettre de pareils crimes.
On n'a pas bien compris les deux ordonnances royales qui rappellent le comte Belliard et le duc d'Albuféra à la pairie. On les croyait déjà pairs. On m'a demandé si notre gouvernement n'aurait pas l'arrière-pensée d'employer ces deux généraux à la guerre d'Espagne, en cas qu'elle vînt à éclater. L'ambassadeur
d'Autriche ne m'a pas dissimulé ses craintes à cet égard, en me citant 1 exemple du maréchal Nev : il faut croire que les soupçons du prince sont injustes, mais ils viennent d'un grand fond d'intérêt pour la France. *
J'ai donné cette nuit au prince et à la princesse de Danemark une fête qui s'est prolongée jusqu'à six heures du matin ; elle a parfaitement réussi. L'Ambassade de France, si longtemps oubliée dans ce pays, doit se replacer à la tête des plaisirs comme à celle des affaires. L'influence de la société s'étend sur la politique, et en fait de diplomatie les bals ne sont pas inutiles au service du Roi ; mais cette partie de mon métier n'est pas celle que j'aime le mieux, et qui me coûte le moins.
M. Politica, ministre de Russie aux Etats-Unis, m'a demandé officiellement ce matin un passeport pour la France. Le chevalier d'Oliveira m'a annoncé aussi son départ pour Paris comme très prochain. La princesse Esterhazy se met en route demain pour l'Allemagne, et le prince la suivra dans quelques jours. Nous ne savons rien de nouveau sur l'Orient.
J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, Monsieur le Vicomte,
Votre très humble et très obéissant serviteur Ghateaubriaa'd. -
A S. Exe. Monsieur le Vicomte de Montmorency. '^
1. Le comte d'Antiochc [Chateaubriand ambassadeur à Londres, p. 308- 10) a publié presque entièrement les quatre paragraphes précédents.