‹ Correspondance générale (volume 2)Chapitre 44 sur 149 · Affaires étrangères. — Angleterre, 615, f · texte numérisé non relu

Affaires étrangères. — Angleterre, 615, f

7iS 28 juin 1822.

Au vicomte de Montmorency.

1'"*^ Division Londres, le 28 juin 1822.

Politique N° 35 Monsieur le Vicomte,

Il m'a été plus facile de vous dire ce que pense lord Londonderry relativement à l'Espagne, qu'il ne me sera aisé de pénétrer le secret des instructions données à Sir W..A'Court ; cependant je ne négligerai rien pour me procurer les renseignements que vous me demandez par votre dernière dépêche N<* 18.

Si j'ai bien jugé de la politique du Cabinet anglais et du caractère de lord Londonderry, je suis persuadé que sir W. A'Gourt n'a presque rien emporté d'écrit : on lui aura recommandé verbalement d'observer les partis, sans se mêler de leurs querelles. Le cabinet de Saint-James n'aime point les Gortès, mais il méprise Ferdinand ; il ne fera certainement rien pour les royalistes. D'ailleurs, il suffirait que notre influence s'exerçât sur une opinion, pour que l'influence anglaise appuyât l'opinion contraire. Notre prospérité renaissante inspire une vive jalousie ; il y a bien ici, parmi les hommes d'Etat, une certaine crainte vague des passions révolutionnaires qui travaillent l'Espagne, mais cette crainte se tait devant les intérêts particuliers. De sorte que, si d'un côté la Grande-Bretagne pouvait exclure nos marchandises de la péninsule, et que de l'autre elle pût, sans trop de honte, reconnaître l'indépendance des colonies espagnoles, elle prendrait facilement son parti sur les événements et se consolerait des malheurs qui pourraient accabler de nouveau les monarchies continentales. Le même principe qui empêche l'Angleterre de retirer son ambassadeur de Gonstantinople, lui fait envoyer un ambassadeur à Madrid. Elle se sépare des destinées communes et n'est attentive qu'au parti quelle pourra tirer des révolutions des empires. Je garderai pour moi. Monsieur le Vicomte, ce que vous

m'apprenez des dispositions loyales du cabinet de Vienne ; je craindrais qu'on ne voulût les combattre, si elles étaient connues ici. Ces dispositions doivent rassurer notre gouvernement et l'engager plus que jamais à maintenir le cordon sanitaire. La France est aux avant-postes. Elle est elle-même le grand cordon sanitaire qui défend l'Europe de la contagion espagnole : je ne doute pas que les nations que nous mettons à l'abri ne fussent prêtes à nous seconder, si jamais nous avions besoin de leur secours. *

Les affaires de l'Orient avancent peu : le récit du massacre des marchands grecs à Gonstantinople, s'il est véritable, mettra de nouveau à l'épreuve la patience de l'empereur Alexandre.

M. Wilberforce a fait hier dans le parlement sa motion relative à la traite des noirs : elle a été soutenue par M. Mackintosh qui a violemment attaqué le gouvernement français. L'honorable membre des communes étant très lié avec M. de Staël qui assistait à la séance, a fait naturellement l'éloge de M. le duc de Broglie, son noble ami. Par une conséquence également naturelle, M. Mackintosh a censuré M. de Villèle. Lord Londonderry, qui ne se soucie pas plus des noirs que des blancs, s'est contenté de recommander la décence et a murmuré quelques mots en défense du gouvernement français. La proposition d'une adresse au Roi par M. Wilberforce a passé nemine contradicente : cette adresse dont j'ai l'honneur de vous envoyer la traduction, supplie S. M. Britannique d'user de toute son influence pour faire exécuter les traités relatifs à la traite des noirs.

Il est clair. Monsieur le Vicomte, que l'effet de cette adresse sera nul ; la motion même ne fait pas grand bruit ; il y a trente à quarante ans que M. Wilberforce parle de la traite des noirs, et le petit nombre de membres du parlement qui ont survécu à la motion originale, s'est un peu refroidi. Quant à M. Mackintosh, c'est un homme d'esprit et de talent, mais qui ne jouit pas d'une

1. Le comte d'Ani'ioche [Chateaubriand ambassadeur à Londres, p. 310-1) a publié une partie du paragraphe précédent.

grande considération : il a fait la faute énorme d'envelopper la Russie dans ses ana thèmes sans épar<^ner le Portugal, ni même les Etats-Unis. Les journaux de l'opposition prennent ce matin la chose de travers. Le Mornlng-Chronicle se jetant dans les figures oratoires met cette réponse dans la bouche de la France : « Sied- «il bien aux Anglais de se montrer si sensibles aux souffrances « et II l'esclavage des habitants de l'Afrique, tandis qu'ils laissent « avec la plus profonde indifférence enchaîner et massacrer les « peuples delà Grèce? » La déclamation de M. Mackintosh ne nuira point à ceux qui tiennent en France les rênes de l'Etat ; jamais ministère français ne deviendra impopulaire pour avoir été attaqué dans le Parlement britannique sur un sujet qui touche de si près aux intérêts de notre commerce. Si en conséquence de la motion de M. Wilberforce, lord Londonderry me transmet des notes officielles, je tacherai. Monsieur le Vicomte, d'y répondre avec la dignité convenable à la France ; mais je vous prie de me faire passer par le plus prochain courrier les documens nécessaires, savoir : un extrait des traités, une indication des lois pénales portées par les Chambres^ un catalogue des bâtimens pris, mis en jugement et condamnés jusqu'à ce jour. Le fond de tout cela se trouve dans un des derniers discours de M. le Ministre de la Marine, mais les archives de l'ambassade ne me fournissent presque rien des renseignemens que j'ai l'honneur de vous demander.

A propos de marine. Monsieur le Vicomte, vous aurez appris par les journaux la nouvelle du naufrage de la frégate française V Africaine : vous trouverez ci-joint la copie d'une lettre officielle relative à ce triste événement, lettre qu'a bien voulu me communiquer M. Croker, secrétaire de l'Amirauté. Peut-être le gouvernement pensera-t-il qu'il est nécessaire de donner une marque publique de reconnaissance au capitaine du schooner anglais qui a sauvé la vie à trois cents marins français.

Les gazettes disent, Monsieur le Vicomte, que S. M. Britannique doit partir pour Edimbourg dans les premiers jours du mois

d'août ; cette nouvelle était vraie hier, elle est fausse aujourd'hui. Le Roi désirait voyag^er sur le continent ; lord Londonderry s'y est opposé ; ce ministre souhaitait que le Roi allât en Ecosse, le Roi à son tour n'a pas voulu ce que voulait le ministre.

J'ai oublié dans mes dernières dépêches de vous annoncer l'arrivée à Londres de M. de Lalot, attaché à l'ambassade de France.

J'ai l'honneur d'être avec une haute considération. Monsieur le Vicomte,

Votre très humble et très obéissant serviteur Chateaubriand. ^

P. S. Par une de vos lettres particulières en date du 8 de ce mois, vous avez désiré connaître les dispositions du ministère britannique au sujet d'une convention passée à Pondichéry et relative à l'exploitation des salines situées à la côte de Goromandel. Je n'ai point perdu de vue cette affaire, mais je n'ai pu encore rien découvrir.

Gh. 2

A S. Ex. Monsieur le Vicomte de Montmorency. ^

744 28 juin 1822.

A la duchesse de Duras.

28 juin 1822.

J'admire, chère et tendre amie, votre bonté d'avoir eu le courage de me parler de nouvelles, après avoir parcouru le recueil de ces calomnies. Oui, j'ai l'espoir d'aller au Gong-rès, et je n'es-

1. et 2. La signature et le paraphe sont seuls autographes. 3. Affaires étrangères. — Angleterre, 615, f° 278.

time plus de ce voyag^e que le bonheur de vous revoir sous peu de temps et de causer avec vous. Je dissiperai tous vos soupçons. Quoi qu'en dise madame de B... ', je puis aimer profondément, et je le sens en étant si malheureux de ce qui vous afilige. Chère sœur, je n'ai pas le cœur dur ; je ne suis point glacé, je ne suis point faux. Je sens que je donnerais un million de fois ma vie pour vous, et que vous serez, tant que mon cœur battra, le premier charme et le grand attachement de ma misérable vie. Je volerais au bout de la terre pour vous épargner un chagrin. Je me sens capable de tout pour vous. Je vais être bien malheureux pendant tout le temps que vous allez soulYrir. -

145 29 juin 1822.

Au marquis de Londonderry.

Portland Place ce 29 juin 1822.

Milord,

J'ai eu l'honneur de transmettre à Votre Excellence, par ma lettre du 31 du mois dernier, copie d'une pétition adressée au Ministre de la Marine par M. Victor Dupuis, par laquelle il réclamait contre la saisie du bateau le Saint-Jacques et la détention des marins composant son équipage.

N'ayant pas encore reçu la réponse de Votre Excellence, je crois devoir lui rappeler cette affaire et insister de nouveau sur la restitution du bateau, et surtout sur la mise en liberté immédiate des quatorze hommes si malheureusement détenus à Exeter. La lettre ci-jointe de M. Legh, habitant de cette ville, m'a engagé à faire cette nouvelle démarche, et son contenu ne

Page 1