‹ Correspondance générale (volume 2)Chapitre 55 sur 149 · Affaires étrangères. — Angleterre, 615, fo · texte numérisé non relu

Affaires étrangères. — Angleterre, 615, fo

avec lui de ce sujet important. Vous désirez savoir si à V aspect de la cruelle situation de l'Espagne, r Angleterre persistera dans sa résolution de garder une neutralité absolue.

Eh bien, Monsieur le Vicomte, lord Londonderrj n'a point du tout changé de sentiment ; non seulement il ne veut rien faire, mais, dans ce moment, il ose à peine se permettre une remarque, comme s'il craignait qu'une idée communiquée en secret le rendît responsable de l'avenir. Il m'a montré de l'inquiétude, presque des soupçons sur notre sincérité ; il m'a demandé plusieurs fois, en me regardant, si nous ne nous étions pas mêlés des affaires de la péninsule ; si le gouvernement français, ou un parti dans la France, n'avait pas fait distribuer de l'argent au peuple et aux soldats espagnols. Je lui ai facilement prouvé que, dans un pays où la loi de finances se discute publiquement^ un gouvernement n'avait point d'argent à donner; et que, quant aux particuliers, ils étaient trop peu riches en France pour soudoyer des troupes en Espagne. Est-ce sir Charles Stuart qui endoctrine les ministres anglais ? Est-ce de Madrid qu'ils reçoivent leurs prétendus renseignements? Il est certain que lord Londonderry croit que nous avons fomenté les troubles de l'Espagne. Il a fini la conversation par ces mots : « Avez-vous une communication office cielle à me faire de la part de votre gouvernement? — Aucune, (( Milord, j'ai seulement été bien aise de causer avec vous sur des (( événements dont le contre-coup peut retentir en Europe. — Si « vous en étiez venus à une résolution, a-t-il répliqué, on verrait « alors quel parti l'Angleterre aurait à prendre ; jusque là, je ne '^ pourrais pas même hasarder un conseil. » — Le mot est important, Monsieur le Vicomte, et je l'abandonne à vos réflexions.

Lord Londonderry m'a donné lecture de la note qu'il a remise au ministre d'Espagne, M. d'Onis, relativement aux propositions de M. Zéa. Le gouvernement anglais déclare qu'il attendra, pour se décider sur la question de l'indépendance des colonies espagnoles, le résultat des propositions que le Roi d'Espagne doit faire aux susdites colonies ; mais, en même temps, il prévient

M. d'Onis qu'il faut que ce résultat soit prochain, car le temps marche, et l'Angleterre sera forcée de se soumettre à la nécessité. Cette note vous sera communiquée par sir Charles Stuart.

Les journaux an«^lais, d'après les journaux français, donnent ce matin des nouvelles de Madrid jusqu'au 8 inclusivement. Je n'ai jamais espéré mieux du Roi d'Espagne et n'ai point été surpris. Si ce malheureux prince doit périr, ce qu'à Dieu ne plaise, le genre de la catastrophe n'est pas indifférent au reste du monde ; le poi«»nard n'abattrait que le monarque : l'échafaud pourrait voir périr la monarchie. C'est déjà beaucoup trop que le jugement de Charles l''"" et que celui de Louis XVI : le ciel nous préserve d'un troisième jugement qui semblerait établir par l'autorité des* crimes, une espèce de droit des peuples et un corps de jurisprudence contre les Rois !

On peut maintenant s'attendre à tout : une déclaration de guerre de la part du gouvernement espagnol est au nombre des chances que le gouvernement français a dû prévoir. Dans tous les cas, nous serons bientôt obligés d'en finir avec le cordon sanitaire, car, une fois le mois de septembre passé, et la peste ne reparaissant pas à Barcelone, ce serait une véritable dérision que de parler encore d'un cordon sanitaire. Il faudra donc avouer tout franchement une armée, et dire la raison qui nous oblige à maintenir cette armée. Cela n'équivaudra- t-il pas à une déclaration de guerre aux Cortès ? D'un autre côté dissoudrons-nous le cordon sanitaire ? Cet acte de faiblesse compromettrait la sûreté de la France, avilirait le ministère et ranimerait parmi nous les espérances de la faction révolutionnaire. Si les royalistes ne triomphent pas en Espagne, nous touchons certainement à une crise qui nous obligera à prendre une résolution, et il me semble impossible que nous laissions longtemps notre ambassadeur exposé à toutes sortes d'outrages à Madrid. Avec de la fermeté et de la confiance dans nos forces, nous n'avons rien à craindre : l'hésitation et les demi-partis nous perdraient. — Vous pardonnerez à ces réflexions qui sont la conséquence et la suite naturelle

de ma conversation avec lord Londonderry et des nouvelles du jour.

Je vous envoie, Monsieur le Vicomte, le passage d'un discours de lord Liverpool à la Chambre des Pairs. Voilà la pensée du ^gouvernement ang-lais, quant aux colonies espagnoles, sortie des nuages où lord Londonderry se plaît à l'envelopper. J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, Monsieur le Vicomte,

Votre très humble et très * obéissant serviteur

76i 16 juillet 1822.

A la duchesse de Duras.

Mardi, 16 juillet 1822.

Je m'attendais à votre lettre, je ne vous la reprocherai pas ; c'est de la folie, et la folie ne se guérit pas. Je ne vous dirai qu'un mot, sur vos reproches à propos du Congrès. Je n'avais rien à vous apprendre sur ce sujet : car depuis trois semaines on ne sait s'il y aura Congrès, où il sera, quand il aura lieu ; ce sont de ces interruptions qui surviennent dans toutes les affaires. Tout est resté suspendu entre moi et les ministres. Ceux-ci, et surtout Villèle, se disent toujours très bien disposés. Nous attendons les nouvelles de Vienne et la réponse ; alors il s'agira de conclure, et nous verrons si Villèle tiendra parole, et si M. de Montmorency voudra lui-même aller au Congrès. S'il y va, vous sentez que je n'ai rien à dire, s'il n'y va pas je pourrai combattre sur un bon terrain et je n'ai de rival dangereux que

1. Affaires étrangères, Angleterre, 615, f° 312. — Le comte d'Antioche {Chateaubriand ambassadeur à Londres, p. 314-7) a publié cette lettre à peu près intégralement.

M. de Blacas, en cas que le Congrès se tienne en Italie. Quant à votre gendre, je n'ai jamais varié, et si je vais au Congrès je ferai tout au monde pour l'emmener avec moi. Je méprise tout ce que vous dites de ma peur. Que vous parliez dans votre salon ! fi î

.J'ai de longues et importantes dépêches à écrire ce matin sur l'Espagne. Si le parti royaliste l'emportait dans ce malheureux pays et qu'on établît des institutions raisonnables et généreuses pour sauver l'Espagne de l'incapacité de son Roi ahsolu, on aurait fait un grand pas pour le repos et la sûreté de la France.

Vous protester sans cesse que je n'ai d'autre bonheur que celui que vous pouvez avoir, que je donnerai tout mon sang pour vous, pour vous voir heureuse, que gagnerai-je à cela? Me croirezvous ? Soyez donc injuste à votre aise, vous ne m'empêcherez pas de vous aimer. ^

76!2 19 juillet 1822.

Au vicomte de Montmorency.

l'-^ Division Londres, le 19 juillet 1822.

Politique N** 41 Monsieur le Vicomte,

Quand vous ne m'auriez pas recommandé par votre dépêche N** 24, de ne pas laisser prendre de notes sur les communications que vous avez reçues de Madrid en date des 6, 7 et 8 juillet, j'aurais aisément senti la nécessité de la discrétion à cet égard. Je me suis même abstenu de lire ces communications à lord Londonderry. 11 m'aurait sans doute demandé si, dans un tel moment de crise, c'était bien de la destitution des ministres espagnols, du courage de la princesse Carlo tta, de la modération de la milice qu'il s'agissait. Il aurait voulu savoir si les gardes étaient totale-

1. D'après l'original autographe. — Archives du château de Maucreux.

ment détruits, si les provinces prenaient part à l'insurrection, quels hommes et quelles opinions allaient régner, quelles mesures administratives, législatives et judiciaires seraient prises ; quel avenir enfin se présentait k l'EsjDagne et au reste de l'Europe ?

J'ai craint de m'exposer à ces questions et de trop initier lord Londonderry au secret de notre corps diplomatique. Je me suis donc contenté de lui envoyer un bulletin de nouvelles, composé d'une vingtaine de lignes et pour lequel il m'a beaucoup remercié par écrit. Je n'ai pas cru non plus qu'il fût convenable de faire au noble marquis une visite tout exprès pour lui parler de M. Hervey. i Que celui-ci ait signé ou n'ait pas signé la note, vous le saurez toujours avant que je puisse a'ous l'apprendre, puisque ma réponse ne peut vous arriver que le septième jour après votre demande écrite. J'ai déjà vu lord Londonderry pour votre dépêche N^ 23 ; recourir encore à lui pour le N*' 24 serait imiter mes prédécesseurs, qui Fimportunaient, et qu'il laissait des heures entières dans son antichambre. Jusqu'à présent, j'en ai agi autrement pour l'honneur du service du Roi et la dignité du nom français. Je suis très sobre de visites, je laisse venir ; et cette conduite m'a réussi complètement.

J'éclaircirai le fait de la signature ou de la non signature de M. Hervey, sans avoir l'air d'attacher à ce fait l'importance qu'il a réellement, mais qu'il ne convient pas de montrer ici. Le chargé d'affaires en Espagne a certainement des instructions générales conformes à celles des autres agents diplomatiques, relativement à la sûreté personnelle du Roi ; toutefois, je ne serais pas étonné qu'il eût refusé de signer la note, cela me semblerait dans l'esprit de la politique du gouvernement anglais : beaucoup de paroles, point d'action. Au reste, avant trois mois, ou les royalistes auront triomphé en Espagne, ou le parti modéré aura modifié la Constitution. Si l'une ou l'autre de ces chances arrive, nous pour-

1 . Hervey (Lionel), chargé d'affaires d'Angleterre en Espagne.

rons rester dans notre position actuelle, en dissolvant toutefois le cordon sanitaire. Mais si la Révolution suit son cours, l'Europe continentale, et surtout la France, sera forcée de renoncer à une neutralité dispendieuse et pleine de péril.

J'ai peur, Monsieur le Vicomte, qu'il ne paraisse sin<>ulier que nous ayons choisi ce moment pour payer une dette de 13 millions cl rEspa<3^ne. On prétend avoir ici des nouvelles de Madrid jus<]u'au 10 inclusivement. Ces nouvelles seraient à peu près semblables à celles que vous m'avez transmises et annonceraient une espèce d'interrè<^ne dans le gouvernement, par la démission de toutes les autorités. *

Vous aurez vu. Monsieur le Vicomte, par les débats du Parlement qu'une pétition en faveur des Grecs a été présentée aux Chambres, que les ministres l'ont repoussée sans peine, que l'opposition n'a pas beaucoup insisté, et que toute l'Angleterre est turque par haine de la Russie. Ce sentiment a cela de bon en ce moment qu'il est favorable à la paix. Mais il y a au fond de cette politique quelque chose d'inexplicable ou plutôt de très explicable : la paix, mais avec l'abaissement de la liussic, voilà tout le secret.

Une chose vous aura sans doute frappé par rapport aux aifaires d'Orient. Le Réïs ElTendi a répondu dernièrement à lord Strangford et à l'internonce autrichien, lorsqu'on lui a proposé d'envoyer un plénipotentiaire turc sur la frontière, que la Porte n'était point en guerre avec la Russie, qu'il n'y avait aucun sujet de contestation entre les deux empires, et que conséquemment, il n'y avait lieu à aucune conférence diplomatique. Si vous vous donnez la peine de relire ma dépêche N^ 32, vous verrez que lord Londonderry m'avait dit que la Porte refuserait cV envoyer un ambassadeur négocier sur la frontière; vous y verrez encore que le prince de Metternich, entraîné par le cabinet anglais engagerait le Divan à répondre que les conditions

i. Le comte cVAntiochc [Chateaubriand ambassadeur à Londres^ p. 318-20) a publié le début de cette dépêche, jusqu'à la fin du quatrième paragraphe.

des Traités étant remplies, il ny a plus lieu à négociation. Singulière coïncidence, monsieur le vicomte ! Lord Strangford, d'accord avec l'internonce autrichien, dicterait-il les réponses du Divan ? L'Angleterre jouerait-elle un double rôle ? Tandis que son ambassadeur à Constantinople a l'air d'agir publiquement pour la paix, pousserait-il secrètement à autre chose ? Non pas à la guerre sans doute, mais, je le répète, à la paix avec Vabais-r sèment de la Russie ? En admettant cette hypothèse, on explique toutes les contradictions de la politique anglaise. Il y a évidemment à Vienne d'autres obscurités que je ne puis pénétrer d'ici, parce que le prince Esterhazy ne sait rien d'essentiel, et ne peut rien m'apprendre.

On continue d'affirmer que le Roi d'Angleterre va en Ecosse, qu'il n'y passera que dix jours, qu'il ne sera suivi d'aucun ambassadeur, ni même de son ministre des affaires étrangères. Je doute encore de ce voyage, parce que je sais qu'une personne toute puissante sur le Roi ^ s'y oppose, et qu'elle pourra l'emporter sur Favis du Conseil.

J'ai l'honneur d'être avec une haute considération,

Monsieur le Vicomte,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Chateaubriand .-

A Son Exe. Monsieur le Vicomte de Montmorency, &c. ^

i. La marquise de Conyngham.

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