Souvenirs. . . Récamier, l. I, p
2. Victor Giraud Revue latine, 25 avril 1907, et Nouvelles études..., p. 301.
784 9 août 1822.
1>'« Division Londres, le 9 août 1822.
Politique N** 47 Monsieur le Vicomte,
Par votre dépêche N*' 30, vous me mandez de vous instruire des projets de Lord Londonderry relativement au Congrès : ma dernière dépêche, N^ 46, répond à ce que vous désirez savoir. Lord Londonderry part certainement du 15 au 20 pour Vienne avec Lord Clanwilliam, et il s'arrêtera quelques jours à Paris.
Je n'ai rien de nouveau à vous dire, si ce n'est que depuis quelque temps, tous les journaux, même les journaux ministériels, ont pris un caractère plus hostile envers notre pays, et surtout envers notre ministère : l'aventure des comédiens anglais à Paris a augmenté cette malveillance.
Faut-il attribuer ce mouvement de l'opinion à l'argent et aux intrigues de certaines personnes en France, à la politique du Cabinet anglais, à la jalousie que nous commençons à inspirer ? Je l'ignore, mais la chose existe. Peut-être aussi n'avons-nous pas fait tout ce qu'il aurait fallu faire pour mettre dans nos intérêts, ou du moins pour neutraliser les journalistes anglais. Cela vaut la peine d'y penser, car dans ce pays on remue tout avec des gazettes; l'opinion du dehors réagit sur l'opinion du dedans, et si nous étions mal traités à Londres, nous perdrions de notre puissance à Paris.
Sa Majesté Britannique, qui devait s'embarquer aujourd'hui pour l'Ecosse, ne partira que demain : personne n'y pense et ne s'en soucie ; la royauté n'est plus rien ici ; le pouvoir est tombé dans la Chambre des Communes, qui heureusement est aristocratique de son essence ; le ministère exécute les ordres des Communes, ou plutôt il commande à ces mêmes Communes, tant qu'il a la majorité. Lord Londonderry est le roi véritable, et nous
ne pouvons pas nous le dissimuler, c'est un roi ennemi. Que ferat-il au Congrès? Ostensiblement, il ne fera rien ; mais il travaillera sourdement contre la Russie, se liera de plus en plus avec M. (le Metlornich et nourrira la jalousie secrète de l'Autriche contre son puissant voisin. Quant à l'I^^spa^ne, il refusera de s'en occuper ; et pour mieux attacher Vienne aux intérêts de Londres, il laissera faire en Italie. Le noble marquis se montrera très zélé pour les affairés d'Orient, car il ne veut pas d'une guerre qui tendrait à maintenir l'influence de la Cour de Pétersbourg. Mais cependant, si les Grecs pouvaient devenir libres sans l'intervention de l'Empereur Alexandre, l'Angleterre, après s'être déclarée contre eux en faveur des Turcs, pourrait bien accepter le protectorat de l'Archipel et de la Morée.
11 est à désirer, Monsieur le vicomte, que nous adoptions au Congrès une politique haute, franche, nette, continentale, afin de nous préparer aux événements et de n'être pas dupes. Si nous devions être traités à Vienne comme nous l'avons été à Troppau et à Lavbach, il serait plus noble à nous de n'envoyer personne au Congrès : notre silence et notre réserve, je n'en doute point, amèneraient l'Europe à nos pieds. Tous ces Congrès sont d'ailleurs dangereux, surtout quand on en vient à des déclarations de principes, car il est évident que les ministres des monarchies absolues et des monarchies représentatives ne peuvent pas parler le même langage.
Je suis persuadé. Monsieur le Vicomte, que le prince Esterhazy est content de vous, comme vous me faites l'honneur de me le dire ; il n'est pas d'une grande force, mais il est loyal et bienveillant. Quant à la conversion de sir Charles Stuart, vous me permettrez d'en douter : lord Londonderry est plus que jamais persuadé que nous avons intrigué dans les affaires de Madrid ; il vous dira que non, si vous le voulez, et n'en gardera pas moins son opinion.
Lord Clanwilliam qui doit accompagner Lord Londonderry, et qu'on dit fds de M. de Richelieu, est un jeune homme fort à
la mode ici et célèbre par ses succès auprès des femmes. Je ne sais ce qu'il est et ce qu'il vaut, je sais seulement qu'il s'occupe peu d'affaires.
Aussitôt que vous serez parti pour le Congrès, Monsieur le Vicomte, je verrai ce que j'ai à faire dans la longue vacance qui commence aujourd'hui et qui ne finira qu'au 1^*' de mars.
On pense ici comme vous qu'on ne peut attaquer le Morning- Chronicle .
J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, Monsieur le Vicomte,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Chateaubriand. ^
P. -S. J'ai l'honneur de vous envoyer le rapport sur la colonie de la Nouvelle Galles du Sud, que vous m'avez demandé dans une de vos précédentes dépêches. Les journaux parlent aujourd'hui de l'action qui a eu lieu entre le brick français ta Vigilante et le vaisseau anglais llphigénie. J'ai eu l'honneur de vous mander dans ma dépêche N^ 46, que Lord Londonderry parlait à ce sujet de modération, de justice, de déférence. Vous voyez pourtant. Monsieur le Vicomte, qu'on attaque nos pêcheurs, qu'on visite nos bâtimens sur la côte même de France, et qu'on prend à main armée nos vaisseaux.
Ch.^
A Son Excellence^ Monsieur le Vicomte de Montmorency . ^
1 et 2. La signature et le paraphe sont seuls autographes. 3. Affaires étrangères, Angleterre, 615, f*^ 361. — Publiée incomplètement parle comte d'Antioche Chateaubriand ambassadeur à Londres, p. 304-6.
__ 203 — 785 î> août 1822.
A la duchesse de Duras.
Vendredi 9 août 1822.
Vous avez du voir par mes lettres que je m'attendais à l'événement et que je ne me fesais aucune illusion. Je vous aurais dit mot pour mot la conversation de Villèle, avant que vous ne l'eussiez mandée, .le ne suis ni surpris, ni fâché. Je ne crois pas à l'adjonction de ma personne à Mathieu. Enfin comme au moment où je vous écris la chose est certainement décidée, elle est déjà loin de ma pensée et je ne m'occupe qu'à arranger mon avenir.
Je ne sais ce que je ferai. Donnerai-je ma démission, demanderai-je un congé, resterai-je en Angleterre pendant les sept mois de vacances absolues qui vont commencer? Il y a à tout cela des inconvéniens. J'attendrai l'inspiration, et au moment où elle arrivera, je prendrai mon parti.
Je n'ai jamais soupçonné votre amitié. J'en connais toute la chaleur et toute lu constance. Si je vous ai fait un léger reproche, pardonnez-le moi. Je suis un peu triste ici, et quand on écrit les dispositions intérieures se font jour et paraissent malgré soi.
J'ai bien servi le roi et le ministère actuel. S'ils ne profitent pas de ce que je leur ai dit sur l'Angleterre, je n'aurai rien à me reprocher, vous avez deviné juste pour le traité, et j'en ai donné l'avis officiel, il y a un mois. C'est une découverte immense que j'ai faite, et que j'ai faite seul. Silence absolu sur tout cela.
Londres est un profond désert. Le Roi part demain. Lord Londonderry part la semaine prochaine pour Vienne et Paris. Tous les autres ministres partent ou sont partis: tous les ambassadeurs sont en congé ou en voyage. Toute la société est à la campagne, et cette solitude durera jusqu'au ]^^ mars. Je suis invité dans beaucoup de châteaux, mais Dieu me préserve d'aller retrouver des Dandys et des fashionables. J'en ai assez et je ne suis pas digne de tant de plaisirs.
J'espère que votre gendre accompagnera Mathieu. Je m'attends à recevoir de vous encore une lettre fâchée. Vous ne serez bien que quand vous aurez reçu mes excuses. *
786 9 août 1822.
A Madame Récamier.
Londres, vendredi 9 août 1822.
Cela me fait un certain plaisir de penser qu'au moment où vous recevrez cette lettre, Talfairedu congrès est décidée. On supporte tout, hors l'incertitude. J'ai toujours cru, malgré vos espérances, que la décision serait contre moi et que Mathieu irait à Vienne. M'a-t-on adjoint à lui comme on a adjoint ici lord Glanwilliam à lord Londonderry ? Je ne le crois pas. Ainsi je me retrouve tout simplement ambassadeur à Londres. Reste à savoir ce que j'ai à faire, et c'est à vous à me le dire.
Voulez-vous venir me rejoindre ici ou voulez- vous que j'aille vous trouver ? Donnera i-je ma démission ? demanderai-je un congé ou une simple permission ? resterai-je où je suis ? Tout cela a mille ennuis et mille inconvénients. Il n'y a de bon que d'être avec vous. Si je me retire, j'ébranle tout le système royaliste ; si je demeure patient sous le traitement qu'on me fait essuyer, je mourrai du spleen et de chagrin ici. Conseillez-moi donc, ou plutôt commandez : je suis votre humble esclave. ^
1. D'après l'original autographe. — Archives du château de Maucreux.