Souvenirs. . . Récamier, t. I, p
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dire sur le pauvre M. de Londonderry. Il y a quinze jours qu'il me disait dans son cabinet de toilette, causant familièrement avec moi du Parlement : Il faut que cela finisse ou (jue je finisse. Je ne l'ai compris qu'après l'événement.
Que dites-vous de cette enquête faite sur le cadavre d'un premier ministre d'An<^leterre comme sur le corps d'un meurtrier ? Je crois que j'ai tout vu en politique et que je puis maintenant me retirer en paix. '
795 lo août 1822.
Au vicomte de Montmorency.
Londres, le l.'J août 1822.
l"' Division Politique N** oO Monsieur le Vicomte
Les renseignements ultérieurs ont confirmé ce que j'ai eu l'honneur de vous dire sur la mort du marquis de Londonderry dans ma dépêche ordinaire d'avant-hier, n«49. Seulement l'instrument fatal avec lequel l'infortuné ministre s'est coupé la veine jugulaire, est un canif, et non pas un rasoir, comme je vous l'avais mandé. Le rapport du Coroner, que vous lirez dans les journaux, vous instruira de tout. Cette enquête faite sur le cadavre du premier ministre de la Grande-Bretagne comme sur le corps d'un meurtrier, ajoute encore quelque chose de plus affreux à cet affreux événement.
Vous savez sans doute, Monsieur le vicomte, que lord Londonderry avait donné des preuves d'aliénation mentale quelques jours avant son suicide, et que le Uoi même s'en était aperçu. Une petite circonstance à laquelle je n'avais pas fait attention, mais qui m'est revenue en mémoire depuis la catastrophe, mérite d'être
l. D'après l'original autograplie. — Archives du cliàtciui de Maucreux.
racontée. J'étais allé voirie marquis de Londonderry, il y a douze ou quinze jours : contre son usage etlesusag-esdupays,il me reçut avec familiarité dans son cabinet de toilette ; il allait se raser et il me fît, en riant d'un rire à demi sardonique, l'éloge des rasoirs anglais. Je le complimentai sur la clôture prochaine de la session : (( Oui, dit-il, il faut que cela finisse, ou que je finisse. »
Plus le temps s'écoule, et plus on s'aperçoit que la mort du marquis de Londonderry est un très grand événement pour l'Angleterre : les hommes d'Etat sont rares, et malgré les défauts de celui-ci, il sera difficile de le remplacer. Une volonté qui ne pliait et ne reculait jamais, un courage de grenadier, un profond dédain pour les doctrines du jour, et un mépris encore plus profond pour ceux qui les professent, le rendaient très propre au pouvoir. Dans un pays où les institutions ne lui eussent pas résisté, il eût été un tyran ; en Angleterre, où les libertés sont à l'abri, il n'était qu'un utile appui de la Couronne. A force d'être indifférent, il semblait bon ; et comme il ne se souciait de rien, il était, dans la vie privée, d'un commerce égal et facile. Il balançait par cette espèce de douceur et une grande générosité, ce que son caractère avait de dominant et sa réputation d'impopulaire.
Au dedans comme au dehors, sa mort se fera sentir ; non pas que je la regarde comme un malheur pour le continent, mais dans les commencements, elle laissera un vide. Lord Londonderry s'était trouvé mêlé depuis quinze ans à toutes les transactions diplomatiques ; il connaissait personnellemeut les souverains étrangers et les ministres dirigeants dans les Cours. Si comme Anglais, et par le tour de son esprit, il était opposé à la politique continentale, du moins il ne protégeait pas les révolutionnaires ; il eût profité des révolutions, mais il ne les eût pas excitées. Dans le cas où l'Europe, mieux conseillée, eût conçu qu'il fallait se passer de l'Angleterre, comme l'Angleterre s'isole de l'Europe, lord Londonderry s'en serait peu formalisé ; il voulait la paix et n'était jaloux que de la Russie.
11 est toujours question de M. Canning pour les Affaires Etran-
gères. On met aujourd'hui sur les rangs M. Pool, ministre de Tlntérieur, le duc de Wellington, et le marquis de Wellesley. Le Roi a dû apprendre hier soir à Edimbourg (s'il y est arrivé) la déplorable nouvelle ; il est impossible de savoir et même de prévoir le moment où Sa Majesté Britannique pourra faire un choix. Elle ne peut guère revenir avant la lin du mois, et alors les intrigues commenceront.
On ne parle plus de sir Charles Stuart comme ministre, mais à présent on l'envoie ambassadeur au Congrès. Il y a dans cette nouvelle quelque chose de plausible ; du moins sir Charles a des connaissances diplomatiques et il n'y a personne ici qui soit un peu au fait des Affaires Etrangères. J'ai vu hier matin les deux sous-secrétaires d'Etat, lord Glanwilliam et M. Planta ; ils étaient consternés. Je me suis présenté chez lord Liverpool, mais il était déjà reparti pour la campagne ; le chancelier y est aussi retourné, ce qui prouve qu'on ne se presse pas, et que rien ne peut vaincre les habitudes.
J'ai reçu ce matin. Monsieur le Vicomte, votre dépêche N*' 32 et vos deux lettres particulières en date du /^ de ce mois. J'ai eu l'honneur de vous transmettre par le dernier courrier parti le iS, une note que j'avais destinée à Lord Londonderry pour l'affaire des vaisseaux. Ainsi, Monsieur le Vicomte, j'avais prévenu et voulu prévenir vos instructions. Je vais d'après votre dépêche adresser dès ce soir même les notes les plus fortes à M. Planta. Je vous en enverrai copie demain par le courrier ordinaire. Mais vous sentez que M. Planta est un personnage bien peu influent, et que le moment n'est pas favorable aux réclamations.
J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, Monsieur le Vicomte,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
CnATEAUimiAND. '
1. AiTaires étrang'ères, Angleterre, 015, f« 370. — Pul)liée incomplètement par le comte d'Antioche Chateaubriand amhasfiadeiir à Londres, p. 34')-7.
796 J 6 août 1822.
Au comte Bathurst.
yote adressée par M. le vicomte de Chateaubriand au comte Bathurst, chargé par intérim du Portefeuille des Affaires Etrangères.
Le soussigné, Ambassadeur de Sa Majesté Très Chrétienne près Sa Majesté Britannique, a l'honneur de mettre sous les yeux de lord Bathurst les faits suivants dont il a été informé par M. le baron Séguier, Consul Général de France à Londres.
Le brick Français La Vigilante, saisi par la croisière anglaise dans la rivière Bonny sur la côte d'Afrique, après un combat où il y a eu du sang versé, est arrivé à Portsmouth. La Petite- Betzy, saisie dans les mêmes circonstances et dans les mêmes parages, est entrée depuis dans le même port. Son équipage a été mis à terre, sans secours et abandonné à son sort.
La France ne reconnaît à aucune puissance le droit de visiter ses bâtiments ; des sujets de S. M. T. C. arrêtés sous le pavillon français ne peuvent être soustraits à leurs juges naturels et traduits devant les tribunaux de la Grande-Bretagne. L'Angleterre se plaindrait hautement et avec raison, si un navire français amenait à Brest, pour être jugé d'après les lois de France, un bâtiment pris sous pavillon britannique.
Déterminé par ces considérations et ayant reçu les ordres les plus positifs de sa Cour, le soussigné demande olïiciellement aujourd'hui que les dits bâtiments arrêtés soient conduits immédiatement à Cherbourg, où les délinquants seront jugés dans toute la rigueur des lois de leur pays.
Le Gouvernement anglais a plusieurs fois reconnu Tincompétence de sa juridiction dans des cas à peu près semblables à celui dont il s'agit, et notamment dans l'affaire du navire Le Louis. Il ne sera pas moins équitable dans la circonstance actuelle. Le soussigné, convaincu que rien ne peut altérer la par-
faite intelligence qui règne entre l'Angleterre et la France, attend en toute conliance le résultat le plus satisfaisant et le plus prompt de la demande qu'il a eu l'honneur de faire aujourd'hui à lord Bathurst. Il a l'honneur de lui offrir l'assurance de sa haute considération.
CHATKALimiAM).
Londres, le 16 août 1822J
797 IG août 1822.
Au comte Bathurst.
Note adressée par M. le vicomte de Chateaubriand au comte
Bathurst^ chargé par intérim du portefeuille des
Affaires étrangères.
Londres, ce 16 août 1822.
Le soussigné, Ambassadeur de France, a Thonneur de mettre sous les yeux de Lord Bathurst, Principal Secrétaire d'Etat pour le département des Colonies et chargé par intérim du Portefeuille des Affaires Etrangères, une affaire que sa Cour vient de lui donner ordre de porter à la connaissance du Gouvernement anglais.
Le 16 juillet dernier, quatre péniches appartenant à une corvette anglaise, qu'on suppose être la Camille, capitaine Georges Minguey, ont fait plusieurs décharges de mousqueterie sur le navire français, r Aimable .Yanc?/, quoiqu'il ait arboré le pavillon français. Ce bâtiment se trouvait alors à 10 lieues S.-O. des Sorlingues et revenait de la Guadeloupe avec un chargement de sucre. Malgré tous les efforts que fit le capitaine de ce navire
1. AfTaires étrangères, Angleterre, 615, f° 370. — Comte d'Anlioche Chateaubriand ambassadeur à Londres, p. 418-9.
pour s'éloigner, ces embarcations n'en continuèrent pas moins de tirer sur le bâtiment français dont ils frappèrent à plusieurs reprises les voiles et le g-rément. Peu après, ayant aperçu la corvette à laquelle ces péniches appartenaient, V Aimable Nancy fit voile sur elle ; celui qui la commandait demanda au capitaine Guénédal d'où il venait et où il allait et, sur sa réponse, il lui permit de faire voile, mais les embarcations ne cessèrent de tirer sur r Aimable Nancy, quoiqu'elle fût tout près de la corvette.
Le soussigné a reçu de son Gouvernement l'ordre le plus formel d'accompagner ces détails des représentations les plus vives. Ce n'est malheureusement pas la première fois que le Gouvernement de Sa Majesté Très Chrétienne se voit forcé d'adresser des réclamations au sujet des infractions au Droit maritime ; il est persuadé toutefois qu'il n'est pas plus dans l'intention du Gouvernement anglais d'autoriser de pareils actes d'hostilité, qu'il ne peut être dans celle du Gouvernement français de les passer sous silence.
En recommandant cette aifaire à l'attention la plus particulière du comte Bathurst, le soussigné ne peut s'empêcher de lui faire pressentir combien il en coûterait au Gouvernement de Sa Majesté Très Chrétienne d'avoir à donner aux navigateurs français des avis qui feraient douter des sentiments d'amitié et de bienveillance dont les deux Gouvernements sont si sincèrement animés. Le soussigné prie en conséquence Sa Seigneurie de vouloir bien provoquer les mesures propres à prévenir le retour de pareilles violations, sur lesquelles le sentiment de sa propre considération et les intérêts des sujets de Sa Majesté Très Chrétienne ne peuvent permettre au Gouvernement français de fermer les yeux.
Le soussigné saisit cette occasion pour offrir à lord Bathurst l'assurance de sa haute considération.
Chateaubriand. ^
\. Affaires étrangères, Angleterre, 615, f'' 377. — Comte d'Aritioche Chateaubriand ambassadeur à Londres, p, 417-8.
7^^ IG août 1822.
!•■'' Division Londres, le Ui août 1822.
Politique N*» ril Monsieur le Vicomte,
Dans ma dépêche N** 50, qui est partie hier io du courant et que j'ai confiée aux soins de Tancien attaché à T Ambassade, M. Auguste Decazes, j'ai eu l'honneur de vous accuser réception de votre dépèche N" 42 et de vos deux lettres en date du 12. Aujourd'hui je m'empresse de vous transmettre copie de deux notes relatives, l'une à la saisie des navires La Vigilante et la Petile-Betzy , l'autre à l'airaire du bâtiment V Aimable Xancy. Ces notes qui étaient prêtes hier au soir n'ont pu être expédiées que ce matin parce qu'elles étaient destinées à M. Planta, et qu'il a fallu les adresser à lord Bathurst. Vous verrez. Monsieur le vicomte, par la notification dont j'ai aussi l'honneur de vous envoyer copie, que lord Bathurst, Ministre des Colonies, a le portefeuille des Affaires Etrangères par intérim ; il devait en être également chargé pendant le voyage de lord Londonderry à Vienne. J'espère un prompt succès de mes notes, car M. Planta est venu lui-même, ce matin, me parler de la saisie de nos vaisseaux, et je n'ai pas manqué de lui dire qu'il était de la dernière importance de les envoyer sur-le-champ à Cherbourg.
Les fonds ont repris leur niveau, et sont montés d'un demi pour cent. On a des nouvelles du Roi, qui a été forcé par les vents contraires de relâcher dans le port de Berwick. On croit qu'il sera arrivé mercredi matin à Edimbourg : il y aura appris la mort du marquis de Londonderry. Le corps de cet infortuné ministre sera apporté lundi prochain dans la nuit à Londres, et les funérailles auront lieu mardi à Westminster.
Même incertitude sur la nomination du ministre des affaires étrangères, incertitude qui durera sans doute longtemps; je crois
que la dépouille de lord Londonderrj sera partag-ée. On dit aujourd'hui que si lord Hastings arrivait promptement des Indes, il serait mis à la tête du conseil. Ce noble marquis est fort attaché à la maison de France. On attend à tout moment ici le duc de Wellington.
J'ai Fhonneur d'être avec une haute considération, Monsieur le Vicomte,
Votre très humble et très obéissant serviteur Chateaubriand. ^
799 16 août 1822.
A Madame Récamier.
Londres, vendredi 16 août 1822.
Quand je pense que je suis peut-être au moment de vous voir, je suis ravi de joie ; puis toutes les craintes et les incertitudes reviennent, et je me désole. Avec le caractère de nos amis, la chose la idIus difficile à prendre, c'est une résolution. Ce qui devrait les décider à m'envoyer est peut-être ce qui les décidera à ne rien faire. Us diront : il faut voir ce que fera l'Angleterre. C'est comme si je les entendais d'ici.
Mais l'Angleterre, que fera-t-elle ? Qui enverra-t-elle au congrès ? Très-certainement pas le nouveau ministre des affaires étrangères, qui n'est pas nommé et qui ne le sera pas de long-temps. Cependant l'empereur de Russie arrive à Vienne, et il est plus que temps que l'on se décide à Paris à nommer promptement l'ambassadeur au congrès.
J'attends, mon très bel ange, de vos nouvelles dimanche. Il y a des siècles que je n'ai rien reçu de vous. Travaillez pour moi' et ramenez-moi dans la petite cellule ! -
1. Affaires élrang-èrcs, Angleterre, 615, f° 372. — Publiée incomplètement
par le comte d'Antioche Chateaubriand ambassadeur à Londres, p. 418 et 348.
i. Souvenirs. . . Récamier, t. I, p. 432. — Herriot, Récamier, II, 118, note.
SOO 17 août 1S22.
Londres, ce vendredi 17 août i 822.
Avez-vous jamais écrit dans l'attente d'une jurande nouvelle que vous ne saviez pas, et qui pouvait arriver d'heure en heure ? Voilà où j'en suis. Je ne sais pas encore ce qui se sera passé à Paris à l'arrivée de mon courrier, et je suis me creusant la tête et ne sachant à quoi m'arrêter de toutes suppositions que je fais. Pendant ce temps le courrier en retour marche ; il approche de Londres ; et de tout ce que je prévois, il nV a peut-être pas un mot de vrai. Attendons donc.
Il y a cependant une chose toujours plus probable que les autres avec des caractères indécis, c'est qu'on aura pris le grand parti de n'en prendre aucun, et Ton aura dit : Attendons; il faut voir ce que fera l'Angleterre, ainsi il peut arriver que ce courrier qui doit tout apporter ne m'apporte rien du tout. Mais pourtant l'Empereur de Russie est en route. Il ne s'arrêtera pas, et le congrès ne sera pas retardé : à peine a-t-on le temps de prendre des instructions et de s'y rendre. On se perd dans tout cela. Ou ne sait ici qui ira au Congrès, mais à coup sûr ce ne sera pas le nouveau ministre des Affaires étrangères, qui n'est pas prêt d'être nommé. On parle de M. Ganning, du duc de Wellington, du marquis de Wellesley, du marquis d'Hastings qui est aux Indes. A tout cela il y a mille difficultés.
Laissons toute cette politique, et parlons de vous. Je vous ai écrit hier un mot par une occasion particulière. Vous me dites que vous ne me dites rien, parce que vous me diriez des choses désagréables. Je les sais ces choses-là. (< Que je n'aime personne, « que je suis un parfait égoïste, qu'il ne faut que parler de moi, « que je suis faux, trompeur, etc. » Epuisez, chère sœur, le dictionnaire des injures ; vous ne m'empêcherez pas de vous aimer. Si cela peut vous convenir et vous amuser, dites tDutce que vous
avez sur le cœur. Je vous plaindrai de traiter ainsi le plus tendre ami que vous ayiez au monde. Mais vous ne parviendrez jamais à me blesser et à me séparer de vous. Gomment va le roman et où en est-il ? '
<W 19 et 20 août 1822.
Au vicomte de Montmorency.
Londres, le 19 août 1822.
1'^*' Division Politique N*' 52 Monsieur le Vicomte,
Les funérailles du marquis de Londonderry auront lieu demain, et comme elles me retiendront une grande partie de la journée, je commence ma dépêche aujourd'hui.
Le dernier courrier arrivé hier dimanche 18 ne m'a, Monsieur le Vicomte, apporté ni dépêche ni lettre de vous. J'attends ce soir ou demain le retour de mon courrier extraordinaire.
Deux choses occupent maintenant le public : la nomination d'un ambassadeur au Congrès, et la nomination d'un ministre des Affaires Etrangères.
Quant à la première, il a été décidé, dans un conseil des ministres tenu hier à Gombewood, maison de campagne de lord Liverpool, que ce serait le duc de Wellington qui irait au Congrès ; on lui adjoint lord Clanwilliam ; on n'attend plus que l'agrément du Roi. On assure que les instructions remises au noble duc sont moins étendues que celles dont lord Londonderry avait tracé le plan pour lui-même. Je ne doute point que ces instructions, quelle qu'en soit la lettre, ne se réduisent à ceci : oublier entièrement l'Italie; ne se mêler en rien des affaires d'Es-
1. D'après l'original autographe. — Archives du château de Maucreux
pagne ; négocier pour celles d'Orient en maintenant la paix, sans accroitre Tinfluence de la Russie : c'était là toute la politique de lord Londonderry.
Il paraissait certain que le comte Capo d'Istria resterait aux eaux d'Ems et n'irait pas à Vienne, à cause de l'inimitié déclarée qui. régnait entre lui et lord Londonderry. La mort de ce dernier changera peut-être la position et la résolution du ministre russe. On croit savoir que le duc de Wellington a pour instructions d'éviter, autant qu'il pourra, tout séjour en Italie, afin de préparer une réponse au ministère lorsqu'il sera attaqué par l'opposition dans les deux Chambres.
Quanta la nomination du ministre des Affaires Étrangères, on ne sait ni dans quel rang, ni dans quel temps elle se fera. On parle même de changements plus considérables et de la retraite volontaire de lord Liverpool. Cet homme respectable est, en effet, d'une très mauvaise santé, et surtout très fatigué de la vie politique. Il est au moment d'épouser en secondes noces une femme d'un certain âge, comme une garde pour ses souffrances et ses vieux jours. Au reste, les candidats pour la place vacante parla mort du marquis de Londonderry sont toujours M. Peel et M. Canning. Mais le premier paraît n'avoir pas encore assez de consistance pour être le chef (Leader) de la Chambre des Communes, et le second a contre lui le Roi, le chancelier et beaucoup d'ennemis. Je persiste à croire qu'il y aura partage des dépouilles, et que le chef ou Leader de la Chambre des Communes ne sera pas en même temps ministre des Affaires Etrangères. Je suis persuadé que la disparition subite du premier ministre changera tôt ou tard l'esprit et la force du Cabinet.
A tout cela, Monsieur le Vicomte, nous ne pouvons rien du tout. S'il survenait un ministère dans une nuance un peu forte de libéralisme, il nous ferait grand mal, mais nous ne pouvons l'empêcher. J'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, les étrangers ne peuvent agir ici en aucune sorte sur les décisions du gouvernement. Un agent diplomatique qui s'aviserait de parler de choix
Correspondante de (Jhateauhriund. T . III. 15
ministériels, et même d'interrog-er trop sérieusement ses voisins, se perdrait sans retour. Le principe est bon en soi, et nous nous serions bien trouvés de l'avoir adopté il y a cinq ou six ans.
Le combat entre les candidats, les partis et les opinions va s'établir dans les journaux qui ne laisseront rien ig-norer, et la meilleure dépêche sera la gazette.
Je crois donc, Monsieur le Vicomte, qu'il vous serait impossible de subordonner vos décisions en France, quant au Congrès, aux résolutions que prendra le gouvernement britannique. Ces résolutions peuvent traîner en longueur. Le Roi reviendra peut-être d'Ecosse quelques jours plus tôt, mais les intrigues commenceront à Brighton, et personne ne peut dire quel en sera le terme.
La nomination d'un ministre, et d'un ministre principal, n'est pas dans ce pays une petite affaire. Ce ministre ne peut arriver qu'avec ses principes et ses amis ; ce n'est plus pour lui qu'il entre, c'est pour son parti, sous peine d'en être abandonné. 11 faut donc qu'il négocie, qu'il fasse connaître les conditions du traité à ce qu'on peut appeler ses commettans, et l'on sent combien de difficultés peuvent se rencontrer en chemin. Comment attendre la fin de tout cela ? Quand cette dépêche vous parviendra, nous serons déjà au 23 d'août, et il sera plus que temps pour vous. Monsieur le Vicomte, de vous préparer à partir, ou à faire partir un ambassadeur pour Vienne.
Vous devez savoir par le général Pozzo di Borgo qu'il se mettra en route le 28, et il est probable que le duc de Wellington quittera Londres du 28 au 30.
J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, Monsieur le Vicomte,
Votre très humble et très obéissant serviteur
Chateaubriand.
Mardi 20 août.
P. -S. J'arrive des funérailles, Monsieur le vicomte ; elles ont singulièrement attristé les spectateurs. Le duc de Wellington
paraissait fort ému, et lord Liverpool était obligé de se couvrir le visage de son chapeau pour cacher ses larmes. Mais nous •avons entendu au dehors quelques cris d'insulte et de joie, lorsque le corps est entré dans l'église : cela est bien digne des révolutionnaires de tous les pays ; ces cris n'ont point été répétés par la foule, ils partaient d'un petit groupe qu'on a remarqué. Mon secrétaire particulier n'est point revenu de Paris comme je l'espérais. Vous l'aurez sans doute retenu, peut-être jusqu'après le conseil de mercredi 21, afin de m'apprendre quelque -chose de positif. Si vous allez au Congrès^ Monsieur le Vicomte, je regretterais beaucoup de n'avoir pas eu avec vous une conversation avant votre départ. H y a une foule de choses qu'unes dépêche ne peut expliquer, et qu'il serait très important pour vous de connaître.
Je reprends ma principale nouvelle, Monsieur le vicomte. J'apprends à l'instant, par la voie la plus sûre, que le duc de Wellington est désigné, mais point nommé pour le Congrès : il a refusé la mission, disant qu'il voulait savoir, avant de la remplir, qui serait ministre des Aflaires Etrangères, parce qu'il y vivait tel homme dont il ne voulait pas recevoir les ordres : il paraît que le noble duc veut lui-même la place de ministre des Affaires Étrangères, et il est probable qu'il l'emportera, s'il s'obstine à la vouloir. On espère beaucoup aussi pour M. Canning •comme Leader de la Chambre des Communes ; mais outre le •chancelier (on pourra vaincre le Roi), il y a M. Peel qui ne veut pas être dans la Chambre le second sous M. Canning, comme il l'était sous lord Londonderry. Cependant, comme je vous l'ai •dit, on espère un arrangement. Lord Liverpool porte M. Canning, «t lord Liverpool est très puissant ; il n'est pas vrai non plus que celui-ci songe à la retraite, comme je vous l'avais mandé plus haut. La nomination du duc de Wellington et de M. Canning serait ce qui pourrait nous arriver de plus favorable. Tout cela est encore dans l'avenir ; le lioi qui ne devait revenir que le 28, revient le 2i ; tout changera peut-être à son arrivée. Heureuse-
ment, Monsieur le vicomte, nous pouvons marcher sans régler
notre sort sur les décisions, les ambitions et les intrigues du
gouvernement anglais.
Ch.
Je viens, Monsieur le vicomte, de recevoir une lettre pleine de bienveillance du Roi de Prusse, avec son portrait sur une boîte enrichie de diamants. Le comte de Bernstorff m'écrit en même temps pour m'exprimer son estime et le désir qu'il a de me rencontrer encore dans les affaires. Gomme je dois ces témoignages flatteurs au choix que Sa Majesté Très Chrétienne avait daigné faire de moi, je me suis cru obligé de vous en instruire.
Ch. 1
A la duchesse de Duras.
Mardi, 20 août 1822.
J'arrive des funérailles de ce pauvre homme. J'en ai encore le cœur tout serré. Nous étions tous rangés autour de la fosse dans cette vieille église de Westminster. Le Duc de Wellington qui a tant vu de morts paraissait abattu, et lord Liverpool se cachait le visage dans son chapeau. Un groupe de radicaux hors de l'église, a agité des chapeaux et poussé des cris de joie en voyant passer le cadavre. Le peuple n'a pas répondu et a paru indigné. Je verrai longtemps ce grand cercueil qui renfermait cet homme égorgé de ses propres mains au plus haut point de ses prospérités. Il faut se faire trappiste.
Hyacinthe n'est point revenu. On a voulu auparavant qu'il m'apportât une décision. Rien n'est décidé ici. On parle du due de Wellington pour le congrès, mais on dit qu'il vaut mieux que
1. Affaires étrangères, Angleterre, 615, f° 382. — Publiée incomplètement par le comte d'Antioche Chateaubriand ambassadeur à Londres,. p. 3l'»0-4.
cela. Il y a toujours des espérances pour rentrée de M. Ganning^ au ministère ; les radicaux seraient désolés, et cela rabattrait leur joie. Et moi que deviens-je ? Vous le saurez peut-cHre au moment où vous recevrez cette lettre. Pozzo ira au congrès : certes si Alexandre fait venir son ambassadeur de Paris pour ce maudit congrès, la France peut bien envoyer son ambassadeur de Londres à ce même congrès : j'aurais voulu du moins causer avec les ministres. J'ai des choses de la dernière importance à leur dire. J'écris tout cela dans mes dépêches, mais Villèle voitil mes dépêches? J'en doute. Alors il ne sait rien et tombe dans toutes les erreurs où l'on est sur l'Angleterre. Dites-lui bien qu'un étranger à Londres ne peut influer en aucune façon sur un ministre, et qu'il se perdrait s'il s'en mêlait. Dites-lui que je suis dans ce moment de toute inutilité ici, et que je serais capital au congrès. Il n'y a que moi en France qui connaisse la politique anglaise et ses rapports avec celle d'Autriche. Si c'est le duc de Wellington qui va à Vienne, il emmènera toujours lord Clanwilliam. Le Roi abrège son voyage de quatre jours. 11 sera ici le 24. Alors vont commencer des intrigues qui dureront peut-être jusqu'à la rentrée du parlement. Pouvons-nous attendre la fin de tout cela pour nous décider ? l'empereur de Russie sera le 7 ou le 9 7'""<^ à Vienne.
J'ai reçu une lettre du Roi de Prusse et une du comte Bernstorff. Gelui[ci] me dit : « Si la perspective que votre cour vous nommât pour le prochain congrès venait à se réaliser, le roi ■aurait un plaisir très véritable à vous y rencontrer. Je ne crois pas avoir besoin de dire à Votre Excellence que ma satisfaction en serait extrême ; il nest d'augure qui me paroitrait plus favorable pour le succès des travaux de ce congrès. »
Eh î bien, chère sœur ?
Le Roi m'envoie avec sa lettre une boîte avec son portrait enrichi de diamants : elle peut valoir 10 mille francs. Je ferai fortune. *
1. D'après l'original autographe. — Archives du château de Maucreux.
803 20 août 1822.
A Madame Récamier.
Mardi 20 août 1822.
Hyacinthe ne revient pas. On le garde peut-être pour m'apporter une réponse définitive. Ah ! jouisse-t-elle me rappeler auprès de vous. J'ai reçu du roi de Prusse une lettre et une boîte avec son portrait enrichi de diamants. Voici ce que M. de Bernstorff m'écrit en même temps : si la perspective que votre cour vous nommât pour le prochain congrès venait à se réaliser^ le roi aurait un plaisir très-véritable à vous y rencontrer . Je ne crois: pas avoir besoin de dire à Votre Excellence que ma satisfaction en serait extrême ; il nest d'augure qui me paraîtrait plus favorable pour le succès des travaux de ce congrès.
Faites usage de cela selon votre sagesse. Vous savez que Pozzo va au congrès ; c'est encore en ma faveur. Si la Russie envoie au congrès son ambassadeur en France, la France peut bien envoyer à ce même congrès son ambassadeur en Angleterre. Les chances, sont ici pour le duc de Wellington, mais il paraît lui-même faire des difficultés ou imposer des conditions. On vous dira que je suis utile ici; repoussez cela comme une absurdité. Jamais am~ bassadeur étranger n'a influé sur un choix en Angleterre, et les. gazettes diront tout ce que je puis dire.
Vraiment, je rabâche, et je vous assomme de ce congrès. Mais^ dans le fond, tout est là pour moi. Villèle est toujours très-bien dans la question; il me fait dire quil ne pense qu'à moi. Gela est-il vrai ? Je ne suis pas dans le cœur de l'homme et je ne puis, dire que ce que je vois. Ah ! si je vous voyais dans huit jours i Gela se peut, quel bonheur !
Quelle horreur que cette mort ! J'ai assisté ce matin aux funérailles. Vos amis les radicaux ont insulté le cadavre. Le peuple a été très décent. J'ai vu pleurer le duc de Wellington. *
1. Souvenirs . . . Récamier, t. I, p. 433-34. — Ilerriot, Récamier, II, 118,. note.
804 20 et 21 août 1822.
A Bertin aîné.
[Londres.] i Mardi, 20 août 1822.
Je reçois votre billet du 17. Si la chose n'est pas faite quand vous recevrez celui-ci, voici des points essentiels.
1° Pozzo va au Congrès : bel exemple à suivre. La Russie vient chercher son ambassade en France pour l'envoyer au Congrès ; la France peut donc, etc.
2° Combattre la sotte raison que je suis utile à Londres dans ce moment. 11 ne faut pas savoir un mot de l'Angleterre pour dire cela. Jamais ambassadeur étranger n'a eu ni n'aura la plus petite influence ici dans le choix d un ministre. Les gazettes disent les nouvelles tout aussi bien et mieux que moi.
3° Quel que soit l'ambassadeur que l'Angleterre enverra i\ Vienne, il sera toujours accompagné de Lord Clanivilliam, soussecrétaire d'Etat aux Affaires étrangères. Je puis donc accompagner Mathieu, si Mathieu se décide au voyage.
4*» Enfin les grandes raisons que moi seul je puis mettre sur les traces de la politique anglaise à Vienne, etc.
Enfin le roi de Prusse vient de m'écrire, de m'envoyer son portrait, et le comte de Bernstorff, son ministre, m'écrit que sa satisfaction serait extrême de me voir à Vienne et qu'il nest d^ augure (c'est sa phrase) qui lui paraîtrait plus favorable pour le succès des travaux du Congrès!
Les espérances sont bonnes ici ; les libéraux pourront avoir une joie courte. Les chances augmentent pour M. Canning et le duc de Wellington. J'attends avec bien de l'impatience !
J'envoie Marcellus à Paris porter deux nouvelles agréables et importantes. Comme je sers ces gens-là, et comme ils me servent ! Si Marcellus ne me rapporte pas une solution, je prendrai le