I. Souvenirs... Récamier, t. I, p
m'écrire avant la fin du Congrès. Il y a une bonne histoire ici. Imaginez-vous que M[adainje Mathieu est venue jusqu'à Brescia, à quatre lieues de Vérone, où elle attend son mari ; ne contez pas cela comme le sachant de moi. Mathieu porte les papiers les plus importants, il sera dix ou douze jours en route. A tout prendre, je suis fort aise d'être venu ici. Je commence à y prendre ma place, et sans ce voyage je n'aurais jamais connu l'Europe. Pozzo me comble de caresses et dit du mal de moi partout. Il s'en va à la suite de Mathieu, il fera bien du mal à Paris, il est ultra comme Glausel, hier, qui voulait faire revenir les cosaques pour chasser les chambres de 1815.
J^aipeur que votre protégé ait manqué son élection. Voilà une lettre que mon beau-frère m'a envoyée ici.
Si vous n'êtes pas contente de moi, j'irai me faire ermite. Nous avons des nouvelles du 11, elles annoncent une hausse dans les fonds et une espèce de mouvement anti-révolutionnaire à Madrid.
Cette lettre a retardé de 24 heures et ne part qu'aujourd'hui 21, par les lenteurs et les papillonnages de Mathieu. Lui-même ne part que demain 22 ; pendant ce temps-là Madame Mathieu se meurt, et moi j'enrage, car les affaires ne se font pas comme cela.
Ce soir on donne une fête aux arènes, on illumine des ruines, cela ressemble à bien des choses. ^
860 22 novembre 1822.
Au comte de Marcellus.
Vérone, 22 novembre 1822:
M. de Montmorency, qui part aujourd'hui même, se charge de ces lignes que je trace à la hâte. J'ai gardé pour moi les curieux détails des caprices électoraux de M. Manners Sutton. Je le
1. D'après l'orig-inal autographe. — Archives du château de Maucreux.
croyais un homme plus grave sous la lourde perruque dont je l'ai vu aiîublé. Nos empereurs el nos rois n'auraient rien compris à ces délicatesses représentatives, et la Monarchie selon la charte elle-même, qui a coûté si cher à son auteur, ne fait pas ici beaucoup de prosélytes.
Gomme vous l'aviez pressenti, la question de la traite des Noirs va être agitée. Je m'y prépare, et je ne dirai rien, soyez-en sûr, qui ne soit conforme à nos intérêts, comme à notre dignité.
^67 22 novembre 1822.
A la duchesse de Duras
Vérone, ce 22 novembre 1822.
Mes jeunes gens étaient partis il y avait à peine une heure, lorsqu'un courrier Russe m'a apporté votre lettre du 14. Je vous ai tant écrit depuis lo jours que je ne sais plus que vous dire, et quand je vois que de votre grande lettre si effarée sur la chute des fonds, vous êtes si paisiblement retombée à Olivier, je me dis que je suis bien bon de m'inquiéter des mouvements d'une imagination si mobile. Vous ne voulez pas que je me couche à neuf heures? Il n'y a nulle bizarrerie à cela: je vais raisonnablement chez la G^^^ Liéven et raisonnablement à l'Opéra ; je n'affecte rien, et j'ai trop de sentiment du naturel, car c'est ce qui fait que je me tiens derrière tout le monde. Je ne recherche, ni ne repousse personne, et pour peu qu'on ne vienne pas me chercher, je n'ai jamais envie de me produire et de faire de l'efTet. Mais qu'importe tout cela ? Vos élections seront bonnes ; notre crédit est grand en Europe, et nous comptons enfin pour une puissance du premier ordre ; si la guerre éclate, elle sera heureuse ; si nous
1. MarcellvLS Politique delà Restauration, p. lOo-lOG. Correspondance de Chateaubriand. T. III. 19
conservons la paix, nous accroîtrons nos forces. Je m'en irai de ce monde avec la satisfaction de penser que j'ai, dans mon temps, contribué un peu au salut et à l'honneur de mon pays ! Que les Rois reconnaissent ou ne reconnaissent pas cette vérité, peu importe; je sais ce qu'ils valent et ce que je suis: avec un peu d'indifférence et d'orgueil, on se tire de tout. Pozzo, qui m'accable de caresses, disait de moi l'autre jour dans un mouvement d'une éloquente indignation : « Cet enfant de cinquante ans qui balbutie de la politique, et qu'on a lancé au milieu du Congrès, comme une fusée à la Gongrève ! » Et notez que je suis une fusée à la Congre ve, parce que je fais quelques observations raisonnables contre la guerre. Ne parlez plus de mes singularités, et songez que c'est au contraire ma parfaite raison en politique qui m'a toujours nui. 1
86^ 28 novembre 1822.
A la duchesse de Duras.
Vérone, ce 28 novembre 1822.
Depuis le départ de Mathieu tout a changé de face pour moi. Le Prince Metternich s'est expliqué et nous avons de longues conférences. Un travail que j'ai fait en réponse à une note du duc de Wellington sur les colonies espagnoles et un autre plus étendu sur la traite des nègres, a réussi et a fait entendre d'autres avis et d'autres idées que ceux auxquels on était habitué. Je travaille. Je ne puis vous écrire qu'un mot, et c'est un courrier d'Ouvrard qui vous le porte. Mathieu, au courant, m'a adressé de Milan Ouvrard qui repart demain. Tous les banquiers sont mes amis, et je ne suis pas plus riche qu'un rat.
Vous faites bien de faire des romans; faites-en mille. C'est autant de pris sur la réalité. Quelles bonnes élections !
1. D'après Toriginal autographe. — Archives du château de Maucreux.
Pozzo est parti. Méliez-vous en. Le duc de Wellington part vendredi 29 ou samedi 30 : Le Congrès se meurt, nous attendons la réponse du Conseil après l'arrivée de Mathieu : Mathieu douze jours en route, portant le destin de l'Europe dans sa poche ! J'écris une énorme lettre à Villèle et de la dernière importance.
Rothschild qui est ici, part aussi : aujourd'hui ou demain. '
863 28 novembre 1822
A Villèle.
Vérone, ce 28 novembre 1822.
Je vais, mon cher ami, vous parler à cœur ouvert : je laisse à M. de Caraman, le plus ancien ambassadeur, k vous écrire la lettre officielle.
Le gouvernement me paraît être dans la position la plus difficile ; tout ce qu'on fait ici ne plaît à personne : la France a la main forcée, la Russie trouve qu'on ne va pas assez loin, l'Autriche n'a marché que pour ne pas rompre avec la Russie, la Prusse craint le moindre mouvement, et l'Angleterre s'oppose k tout.
Tandis que l'on croyait être parvenu à quelque chose k Vérone, les affaires se faisaient ailleurs : l'Angleterre concluait ses traités avec l'Espagne. Nous voyons maintenant clairement les causes des notes violentes du duc de Wellington et de la note qu'il nous a transmise tout à coup sur les colonies espagnoles. L'Angleterre se réservait par Ik le droit de nous dire, quand nous viendrions k apprendre les conventions de Madrid : « Je n'ai rien caché, j'en avais averti le congrès par ma note. » Vous verrez ci-jointe la réponse que j'ai faite k cette note, ainsi que celle relative k la traite des nègres. Je crois y avoir bien établi
1. D'après roriginal autographe. — Archives du château de Maucreux.
vos principes : elles ont eu ici un grand succès. Maintenant qu allez-vous faire ? Ouvrard, qui connaît parfaitement l'Espagne et l'Angleterre, prétend que celle-ci donne déjà deux cents millions pour ce qu'elle veut obtenir, et qu'elle en promet quatre cents autres. Votre dernière lettre et la dernière dépêche de M, de Lagarde semblent confirmer en partie ce que dit Ouvrard. Si telle est la position, les choses ont entièrement changé de face pour nous, et ce que vous porte M. de Montmorency n'est plus qu'une vieillerie inapplicable, car l'Angleterre aurait à présent des intérêts communs avec l'Espagne ; il serait possible qu'elle fût assez engagée pour être obligée de défendre des hommes à qui elle prête son argent et qui lui livrent en nantissement le Mexique et le Pérou. Ce n'est donc plus d'une simple guerre avec l'Espagne qu'il s'agit, mais d'une guerre possible avec l'Angleterre»
Je vois trois moyens pour sortir de là. Je vais vous les exposer et je les classerai ainsi : le moyen évasif, le moyen de la guerre, le moyen de la paix.
i^ Le moyen évasif : quand M. de Montmorency sera arrivé et qu'il vous aura montré ce qu'il vous porte, vous pouvez répondre ici que le gouvernement français ne refuse point de faire la démarche collective auprès du cabinet de Madrid, mais que les choses ayant absolument changé de face et que l'Angleterre se trouvant maintenant derrière l'Espagne, la France ne peut prendre le parti qu'on lui propose avant de savoir si la Russie, l'Autriche et la Prusse veulent s'engager à soutenir la France dans une guerre contre l'Angleterre, en casque celle-ci vînt à prendre fait et cause pour l'Espagne. L'Autriche et la Prusse reculeront à l'instant ; et vous serez dégagés. Mais que deviendrez-vous après cette évasion? Pouvez-vous rester comme vous êtes, armés et immobiles? Cela n'est pas possible. L'insolence de l'Espagne deviendra insupportable, et quand vous voudrez agir, vous aurez perdu l'appui de l'Europe.
2'' Le moyen de la guerre : c'est un grand coup à jouer. Au
lieu de vous amuser à envoyer des notes à Madrid, envahissez sur-le-champ l'Espagne, après avoir envoyé un ultimatum aux Cortès et leur avoir demandé réponse en vingt-quatre heures. Cinquante mille hommes, portés rapidement sur l'Ehre, font tomber tous les emprunts de l'Angleterre, arrêtent les traités pour les colonies, arrachent l'Angleterre et l'Espagne à la révolution. L'Angleterre surprise n'aurait pas eu le temps d'agir ; le but de ses négociations serait manqué avant qu'elle pût vous déclarer la guerre, et ce but étant manqué, peut-être ne voudraitelle pas commencer une guerre infructueuse; vous marcheriez sans l'Europe, et ce serait un immense avantage, et pourtant vous auriez l'Europe derrière vous. Mais il faudrait agir avec promptitude et vigueur et vous servir sans scrupule de tous les moyens. Dans ce cas, le plan d'Ouvrard vous serait très-utile, et je n'hésiterais pas à reconnaître la régence pour avoir une partie de l'Espagne pour moi. Une fois sur l'Èbre, vous pourriez vousmême négocier et traiter avec les Cortès, qui seraient sans doute retirées à Cadix, où nos flottes iraient les inquiéter. Vous pourriez même alors traiter avec l'Angleterre pour entrer en compte avec elle sur l'atraire des colonies, et vous pourriez lui offrir une part du marché afin qu'elle vous aidât à réduire les Cortès : nul doute qu'elle ne vînt à composition. Ce plan réussissant élèverait la France à un haut point de gloire et de prospérité, et peut-être est-il moins aventureux qu'il ne le semble.
3** Le moyen de la paix : il est bien simple ; c'est la retraite des ministres, ou du moins de toutes les personnes qui ont été employées directement ou indirectement dans les négociations avec les cours étrangères ; alors on rejettera toute la faute sur ceux qui se retireront. On dira aux alliés que rien de ce qui a été fait n'est valable, parce qu'on a outre-passé les ordres du roi. On détruirait, sinon sans faiblesse, du moins sans honte, l'armée d'observation ; on enverrait un nouvel ambassadeur en Espagne, et, ne songeant plus aux afl'aires extérieures, on ne s'occuperait que de l'intérieur de la France. Vous n'avez qu'à dire un mot,
mon cher ami ; quant à moi, je suis prêt, et vous savez que j'ai toujours ma démission dans l'une de mes poches. Mais souvenezvous bien qu'il faut prendre un parti et que vous ne pourrez pas rester comme vous êtes : les fonds dégringolant, le commerce terrifié, les esprits ag-ités, les alliés voulant avoir des réponses et faire quelque chose, la Russie et l'Angleterre menaçant, vous obligent à une décision, sans quoi la machine s'écroulera et tombera sur vous. Prendrez-vous le parti de suivre le plan de Vérone, et enverrez-vous votre note à Madrid avec celle des alliés, cela vous donnera six semaines de répit ; au bout de ce temps, ce sera la paix ou la guerre : si c'est la paix, l'Angleterre achève ses négociations et elle s'empare de tout le commerce d'Amérique ; si c'est la guerre, c'est la guerre avec l'Angleterre, car elle aura eu le temps de conclure ses traités et il faudra bien qu'elle les soutienne. Vous vous retrouverez dans la même position, avec cette différence que l'argent anglais aura déjà créé des soldats aux Gortès. L'Europe n'en sera pas mieux pour vous, car l'Autriche craint toute rupture avec l'Angleterre, et l'Autriche et la Prusse craignent également le succès de nos armées et le mouvement des troupes russes.
J'écris tout ceci, mon cher ami, sans me relire. Ma lettre vous arrivera au milieu des délibérations du conseil ; peut-être y trouverez- vous quelque idée utile. J'aurais voulu mieux servir le roi ici ; mais, en seconde ligne, on ne peut avoir que du zèle. Tout à vous sincèrement. Écrivez-moi, et surtout dites-moi de revenir.
Chateaubriand.
P. S. C'est Ouvrard qui vous porte cette lettre : lui et ses plans ont beaucoup plu ici; il vaut la peine d'être écouté.. Le duc de Wellington part après-demain; le congrès se meurt : s'il était mort avant de naître, il nous aurait tiré d'un grand embarras.
Ouvrard reste, et envoie un courrier, dont je profite pour faire passer cette lettre. Son plan plaît au prince de Metternich,
qui hait les révolutions, et qui croit y voir un moyen de tuer celle d'Espagne. Le comte de Nosselrode trouve, de son côté, dans le plan d'Ouvrard de l'argent pour mener rafTaire. Ouvrard ne demande rien, et se contente de dire : « Reconnaissez la régence, et je me charge de tout. Mon emprunt a déjà porté un coup terrible aux emprunts des Cortès ; et l'Angleterre sent si bien le danger de mon plan pour elle, qu'elle est furieuse ». En etîet, le duc de Wellington jette ici feu et flamme, et Gentz a conseillé h Ouvrard de ne pas se présenter chez le duc. Ouvrard va attendre qu'il soit parti ; et je ne serais pas étonné qu'il parvînt à faire adopter quelque chose de ses idées au prince de Metternich et à l'empereur Alexandre. Cependant M. de Metternich sera gêné à cause de l'Angleterre. Ouvrard dit qu'il se contenterait de la reconnoissance de la régence par la Russie pour accomplir son plan. 11 dit aussi qu'il lui importe peu que la régence soit battue et en fuite, qu'il ne lui faut que son nom de régence et qu'avec son argent il saura bien la ressusciter. Quant à nous il est bien évident que nous ne pouvons reconnaître la régence, que si nous déclarons la guerre. J'ai fait à Ouvrard une objection frappante : je lui ai dit que si la Russie adoptait son plan, et qu'elle reconnût la régence tandis que la France resterait en paix, lui, Ouvrard, se trouverait gêné en France, et gênerait également le gouvernement ; car il est clair que les Cortès nous demanderaient pourquoi nous laissons un François, agent d'une puissance en guerre avec elles, équiper, soudoyer, armer des sujets rebelles. A cela il répond que, s'il embarrasse le gouvernement, il agira de Bruxelles, ou de l'Angleterre même où il saura bien trouver ce qu'il lui faudra.
Tout cela peut être chimérique ; mais, comme me le disait hier le prince de Metternich : « Ce n'est pas Ouvrard qui est fabuleux, ce sont « les temps où nous vivons. » '