‹ Correspondance générale (volume 3)Chapitre 108 sur 161 · Archives de PoHgnac · texte numérisé non relu

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Eh ! bien, toutes les lettres anonymes et toutes les lettres particulières de Lisbonne et de Londres disent ici que c'est l'Angleterre qui a fait le mouvement de Lisbonne, pour empêcher le départ de la flotte portugaise pour le Brésil et qui a favorisé l'expédition dlturbide pour accroître les embarras de TEspagne. Ni M. Ganning ni moi ne croirons à des lettres anonymes et à des calomnies.

L'instruction donnée h notre flotte du Brésil est celle-ci et j'en avais prévenu il y a longtemps Sir Charles Stuart : si la faction révolutionnaire et démocratique l'emportait, à Rio-Janeiro, sur l'autorité de Dom Pedro et que sa vie fût en danger, les officiers de notre marine ont ordre de lui prêter secours et de lui donner asile sur nos vaisseaux. Mais, en même temps, ils ont ordre de ne se mêler en rien des différends entre le père et le fils, entre le Brésil et le Portugal. C'est précisément les instructions qu'avait la flotte anglaise à Naples en 1820. Elle devait même tirer sur la ville, si les Certes avaient mis en danger la vie du Roi. quoique elle restât neutre dans tout autre événement ; M. de Gestas a d'ailleurs reçu l'ordre, pour plus de précautions, de s'abstenir de toute mesure politique et de se renfermer dans ses attributions consulaires. Il faut savoir aussi qu'il y a une querelle particulière entre M. Maller^ notre ancien consul à Rio-Janeiro, et M. de Gestas son successeur, et que le premier ne cesse de calomnier l'autre. De là tous les bruits de flottes dont on a amusé le public.

Passons à l'Espagne.

Vous avez eu, noble Prince, très fort raison de dire à M. Ganning que notre acceptation de la médiation était conditionnelle. Nous avons désiré et nous acceptons la médiation sous la condition que les cinq puissances l'accepteront ensemble ; car, si l'Angleterre refusait d'y prendre part, nous avons toujours dit et déclaré que la question serait nouvelle, et que nous ne nous déciderions alors qu'après les plus mûres délibérations. Nous avons aussi toujours reconnu les droits de l'Espagne sur ses colonies, et

quand on nous a demandé ce que nous ferions si TAngleterre en reconnaissait l'indépendance, nous avons répondu que nous ferions, dans ce cas, ce que nous inspirerait l'honneur et l'intérêt de la France. Notre politique sur les colonies espagnoles est toute renfermée dans notre déclaration à Vérone. Voilà clairement notre position. Nous ne cachons rien parce que nous n'avons rien à cacher. Si nous voulions nous mêler de l'affaire des colonies, nous le dirions tout net, et nous agirions avec la même indépendance que l'Angleterre réclame pour elle.

Je n'en suis pas moins fâché que M. Canning refuse d'entrer dans la médiation. Je pense que c'était un moyen très bon et très honorable pour l'Angleterre de prendre le parti qu'elle aurait cru ensuite devoir prendre. Je pense que les intérêts de la France et ceux de la Grande-Bretagne se confondant sous plusieurs rapports dans la question des colonies, nous eussions pu tirer un grand parti des conférences amicales. Je pense enfin que c'était le seul moyen d'amener l'Espagne à reconnaître l'indépendance de celles de ses colonies qu'elle n'aurait pu manifestement conserver. Si l'Espagne, voyant que l'on refuse la médiation qu'elle demande, s'obstine à ne pas reconnaître l'indépendance de ses colonies, et que les puissances du continent disent aussi qu'elles ne la reconnaissent pas, cette résistance passive éternisera les troubles en Amérique, et rendra précaires toutes les relations que l'on voudrait établir avec les nouveaux Etats. J'espère toujours que le gouvernement anglais sera tôt ou tard frappé des avantages certains qu'il pourrait retirer de la médiation proposée par l'Espagne.

J'espère, noble Prince, vous voir dans quelques jours. Nous causerons de tout cela quand vous serez ici et vous pourrez, à votre retour, entretenir M. Canning de ce que nous aurons dit sur ce grand et important sujet.

Tout à vous, noble Prince.

Chateaubriand. ^

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