Souvenirs... Récamier, t. II, p
i^8S r> octobre 1823.
A [la comtesse de CastellaneJ.
On t'a envoyé hier au soir la dépêche télégraphique qu'on est venu prendre chez moi. Tu sais tout : tu vois mon malheur, je suis forcé de t'obéir et de rester ici pour cet immense événement. J'envoie Hyacinthe te porter cette lettre. Ainsi je perds cette nuit que j'aurais passée dans tes bras ! ah ! je puis t'écrire sans contrainte, te dire que je donnerais le monde pour une de tes caresses, pour te presser sur mon cœur palpitant, pour m'unir à toi par ces longs baisers qui me font respirer ta vie et te donner la mienne. Tu m'aurais donné un fils ; tu aurais été la mère de mon unique enfant. Au lieu de cela, je suis à attendre un événement qui ne m'apporte aucun bonheur. Que m'importe le monde sans toi ? tu es venue me ravir jusqu'au plaisir du succès de cette guerre que j'avais seul déterminée et dont la gloire me trouvait sensible. Aujourd'hui tout a disparu à mes yeux, hors toi. C'est toi que je vois partout, que je cherche partout. Cette gloire qui tournerait la tête à tout autre, ne peut pas même me distraire un seul moment de mon amour.
Mais reviens vite ; mais dis-moi que tu ne me puniras pas de mon malheur. Je vais devenir plus libre ; j'irai partout te retrouver. Si tu m'aimes, ne viendras-tu pas à Fécamp, au bord de la mer, je 'ne sais où, oh ! oui dédommage-moi, viens ; pardonnemoi cette délivrance de ce malheureux Roi d'Espagne. Je ne sais si tu pourras me lire ; je t'écris après avoir écrit à tous les Rois et à tous les ministres de l'Europe. Ma main est fatiguée, mais mon cœur ne l'est pas. Il t'aime avec toute l'ardeur, toute la passion de la jeunesse. Reçois un million de baisers sur tes mains, tes lèvres et tes cheveux. Du moins ceux-ci
ils sont avec moi, et ils vont passer la nuit pressés sur ma bouche et sur mon cœur.
A toi.
Dimanche soir. 5 [S^^e 1823]. *
i^8S 5 octobre 1823.
A [la comtesse de Castellane].
Minuit.
Je rouvre ma lettre pour ajouter cette feuille. Une seconde dépêche télégraphique en date du 29 annonce que les négociations sont rompues et que l'on va se battre le 30. Sur cette seconde dépêche j'allais plein de joie partir pour aller à toi lorsque le Roi m'a fait dire qu'il voulait me voir demain à midi. Crois-moi, il ne faut rien moins que ton ordre pour me retenir. La peur [de] - gâter une vie qui est à toi, à toi à qui je dois de la gloire pour me faire aimer, peut seule m'empêcher de jeter tout là et de t'emmener au bout de la terre. Mais si un jour de patience arrange mieux notre avenir, si tu me dédommages en arrivant de mon sacrifice, alors peut-être auras-tu eu raison de m'arréter. Mais que j'ai besoin de te voir ! que j'ai besoin de te presser dans mes bras, de voir que tu m'aimes encore. Rends moi vite cette nuit que tu m'as promise, que tu me dois et pour laquelle je suis prêt à donner ma vie. Reçois un million de baisers, de caresses et de serments d'amour.
1. Date complétée ainsi par la destinatrice qui a en outre écrit en tête de la lettre : « Apportée à Fontainebleau par Hyacinthe Pilorge, et reçue lundy 6 8bre à 4 h. » — Publiée par X.X.X. Annales Romantiques, 1907. — Gollationné sur l'original (collection de M™« Victor Egger).
2. Nous rétablissons ce mot. Chateaubriand par lapsus, a écrit : que.
J'ai reçu ta lettre de Montgermont. Elle était triste comme celle que je t'ai écrite le même jour. '
i'284 5 octobre 1823.
Au prince de Polignac.
X** 19, confidentielle.
Paris, le o octobre 1823.
Prince, M. d'Anchald est arrivé et m'a remis la lettre dont vous l'aviez chargé. Après avoir pris les ordres du Roi. je me hâte de le réexpédier. La politique et les vues de la France sont si droites que je peux répondre sans retard et sans difficulté aux questions que M. Ganning vous a faites.
Il est très vrai que déjà, à plusieurs reprises, le gouvernement de Sa Majesté Britannique a proposé au gouvernement français de traiter la question des colonies espagnoles.
Le marquis de Londonderry m'a fait moi-même l'année dernière une proposition tendant à ce but, et une proposition analogue a été depuis reproduite au congrès de Vérone, où je fus chargé de faire la réponse à la note de M. le duc de Wellington. Je répondis alors ce que j'avais répondu au marquis de Londonderry : que le gouvernement français était prêt à traiter cette question, mais d'accord avec l'Espagne souveraine légitime de ces colonies et à laquelle il appartenait avant toute autre puissance d'être entendue dans une pareille discussion. Aujourd'hui M. Ganning paraît se croire obligé de demander de nouveau à la France, au moment où elle rétablit le roi d'Espagne sur son trône, quelles sont ses vues relativement au sort de ces colonies et quel rôle elle veut jouer dans l'arrangement de leurs affaires
1. X.X.X. [L'abbé Faillies] op. cit. — CoUationné sur l'original. Collection de M™« Victor Egger.
avec la Métropole . 11 craint que l'opinion publique ne s'elfraye en Angleterre de ce que la France pourrait exiger du roi d'Espagne pour prix de sa délivrance. Vous pouvez lui répéter ^ Prince^ ce que j'ai déjà dit, dès le commencement de la guerre, à Sir Charles Stuart, que la France en intervenant dans les affaires d'Espagne, n'a prétendu ni satisfaire son ambition, ni exercer une influence isolée sur les destinées de cette monarchie ; elle n'a pu par conséquent donner aucune inquiétude raisonnable aux puissances de l'Europe. Dès le commencement de la guerre, le gouvernement du roi a invité tous ses alliés et l'Angleterre elle-même à envoyer leurs ministres en Espagne, j)our prendre part à la restauration de la monarchie espagnole. Cette conduite devait rassurer toutes les inquiétudes et prouver que tous les bruits que la malveillance a pu répandre relativement à nos prétentions sur les colonies espagnoles, étaient dénués de fondement. Il est si peu vrai que notre flotte menace les colonies, que nous avons rappelé le seul vaisseau de ligne que nous eussions dans les mers des Antilles, le Jean-Bart. Nous ne prétendons, je le répète, à aucun avantage particulier, de même que nous nous croirions le droit et le devoir de nous opposer à toute entreprise qui tendrait à en faire donner à d'autres nations.
Ainsi, rien dans notre entreprise ne peut blesser les intérêts d'aucune puissance de l'Europe. Heureusement le but principal de cette entreprise paraît au moment d'être rempli par la délivrance du roi Ferdinand ; mais jusqu'à ce que cette délivrance soit effectuée, nous n'avons pu former aucun plan relatif au sort des colonies espagnoles, et dans les circonstances actuelles nous devions plus que jamais nous abstenir de traiter cette question sans le concours de Sa Majesté Catholique. Ce n'est pas dans le moment où nous brisons le joug qui lui est imposé par la révolte que nous pouvions penser à lui en imposer un autre de concert avec ses colonies révoltées. Mais le gouvernement français n'en sent pas moins toute l'importance de la question des colonies et pour lui-même et pour l'Angleterre et les puissances du Conti-
nent. Aussi quoiqu'il n'ait pas pensé un seul instant à s'occuper seul d'intérêts aussi graves et qu'il regarde comme communs à toute l'Europe, il n'en sera pas moins très satisfait de les voir devenir l'objet de la plus sérieuse attention des puissances alliées aussitôt que le roi d'Espagne pourra prendre part à une discussion dans laquelle il est partie principale.
Le gouvernement français a dû d'autant plus regarder cette question comme d'un intérêt commun et général que l'Angleterre avait déjà proclamé son désir de la voir livrée à la discussion de toutes les grandes puissances de l'Europe. Tel est en effet l'objet d'une note présentée par le duc de Wellington aux plénipotentiaires réunis à Vérone.
En résumé, Prince, les vœux de la France sont qu'aussitôt que la délivrance du roi Ferdinand aura pu permettre à ce Prince d'être partie dans cette négociation, l'affaire des colonies espagnoles soit entamée et discutée avec l'intérêt que mérite une question aussi grave. Ses vœux et ses intérêts sur ce point sont analogues à ceux de l'Angleterre. Cette similitude d'intérêts et la franchise de l'explication que vous êtes chargé de donner à M. Ganning, vous donnent le droit de lui demander à votre tour quelles sont les vues de l'Angleterre, de quelle manière le ministre croit que l'on pourrait concilier les droits et les prétentions de l'Espagne avec le besoin qu'éprouve l'Europe de lier des relations commerciales avec ce vaste continent sur l'espoir d'une parfaite égalité de droits.
Il est un autre point sur lequel je mettrais également du prix à connaître l'opinion du ministère anglais. Pense-t-il qu'il soit à propos de suivre le même plan pour les colonies portugaises que pour les colonies espagnoles? Dans le cas où le Brésil ne voudrait pas rentrer sous la domination du Portugal et où celui-ci ne voudrait pas reconnaître son indépendance, l'Angleterre serait-elle d'avis de passer outre et de la reconnaître ?
Vous voyez, Prince, que quoique en ce moment, le roi Ferdinand soit encore prisonnier et qu'il soit encore complètement
impossible de fixer les bases de la négociation qui attire l'attention du ministère britannique, nous nous expliquons franchement avec nos alliés et nous désirons qu'ils s'expliquent de même avec nous, sûrs que de telles explications servent plus à consolider la bonne harmonie en Europe que toute autre manière de négocier.
Agréez, Prince, l'assurance de ma haute considération.
Chateaubriand. *
1^85 6 octobre 1823.
Au prince de Polignac.
Paris, le 6 octobre 1823.
Prince, j'ai reçu ce matin votre dépêche du 3. Les raisonnements que vous y faites sur l'affaire qui a été le sujet des communications de M. Canning ont fixé toute mon attention. Je ne crois pas que l'Angleterre se hâte de reconnaître l'indépendance des colonies espagnoles. Déjà ses exportations en Amérique sont plus considérables que les besoins de ces provinces ruinées ne le permettent ; et quel nouvel avantage retirerait-elle d'une mesure qui mettrait infailliblement beaucoup d'embarras dans ses rapports avec les puissances du Continent dont elle cherche, en ce moment, à se rapprocher ? Quant à la volonté que vous lui supposez de ne pas laisser traiter cette importante affaire dans un Congrès, je pense qu'effectivement, elle pourrait la livrer avec répugnance à la discussion des puissances qui ont des intérêts différents des siens, mais cependant elle-même a demandé au Congrès de Vérone que cette affaire fût soumise à la réunion des Plénipotentiaires de l'Alliance ; au demeurant, quoiqu'en ce moment nous devions répondre dans le sens dans lequel je vous