Souvenirs... Récamier, t. II, p
et immédiatement acceptée par le Roi. Je cherche sans cesse comment je pourrais vous servir. Je parle de vous au baron de Damas, * qui me paraît vous vouloir du bien. Villèle m'a dit qu'il avait reçu une lettre de vous, et me semble aussi disposé à vous servir. Je sais parfaitement que vos ennemis sont les miens, et croyez que le Ministère ne m'enivre point et ne me fait aucune illusion. Pour placer quelques-uns de nos amis, j'ai rencontré de grands obstacles et j'en suis venu à bout avec de la persévérance et en ne me lassant jamais. Si vous m'en donnez le temps j'espère réussir également pour vous. Si j'étais le maître vous n'attendriez pas longtemps.
Croyez, mon cher Général, que je ne change jamais, et que dans la bonne et dans la mauvaise fortune je suis à vous.
Chateaubriand.
Je n'oublie point le parent de votre femme. ^
1309 6 novembre 1823.
Au prince de Polignac.
Paris, ce 6 novembre 1823.
Prince, je profite du départ d'un courrier de M. de Rothschild pour vous adresser cette dépêche ; vous y trouverez la copie des lettres que j'adresse aux ambassadeurs du roi à Vienne, à Pétersbourg et à Berlin, relativement à votre conversation avec M. Canning sur les colonies espagnoles. Je vous engage à voir ce ministre, à lui demander catégoriquement quelle est l'intention de l'Angleterre relativement au Portugal ; s'il compte reconnaître
1. Anne-Hyacinthe-Maxence, baron de Damas, alors ministre de la guerre.
2. Louis Thomas Lettres inédites de Chateaubriand [Mercure de France, juin 1904), Sept ans plus tard le marquis de Granges de Surgères redonnait cette lettre dans Une gerbe de Lettres inédites de Chateaubriand (Paris, Leclerc, 1911).
Correspondance de Chateaubriand, T. V. 5
l'indépendance du Brésil, comme il prétend reconnaître celle des colonies espagnoles : nous verrons, par la réponse, si le gouvernement anglais a deux poids et deux mesures. Au reste, si l'Angleterre précipite trop la question, si elle se décide, malgré les protestations de l'Espagne et le sentiment des cours alliées, à reconnaître l'indépendance des colonies espagnoles, les choses n'iront pas aussi facilement ; nous pouvons gêner le pavillon de ces colonies, y soutenir le parti royaliste ; et enfin, si l'Angleterre nous poussait à bout, nous n'avons pas encore évacué Cadix, Barcelone et La Gorogne. Ceci, prince, est pour vous seul, et pour vous faire comprendre que, sans manquer aux convenances et à la mesure diplomatique, vous pouvez parler d'un ton ferme à M. Ganning. Vous l'inviterez surtout à ne rien précipiter, à se joindre à nous pour inviter l'Espagne à prendre une résolution, à donner aux alliés le temps d'être entendus dans une question qui touche à ce qu'il y a de plus important dans la politique. Il m'est impossible de comprendre comment ce ministre a pu vous parler des États-Unis. A-t-il donc oublié que les Etats-Unis ont reconnu dès l'année dernière, par acte du congrès, l'indépendance de certaines colonies espagnoles, qu'ils sont par conséquent désintéressés, et tout à fait hors de la question.
Quant au reste de votre lettre, noble prince, vous avez raison, si vous le voulez. J'ai l'habitude de ne pas compter, et quand je parle économie, c'est pour l'acquit de ma conscience. Rognez donc vos courriers, tranchez, retranchez, je m'en lave les mains, et je mourrai à l'hôpital. ^
Tout à vous,
Ghateaubriand. ^
1. Ce paragraphe se trouve à la fin de la lettre au prince de Polignac en date du 17 novembre. Il me semble ici placé à tort par quelque erreur de copie d'un secrétaire de Chateaubriand.