Ambassadeur d'Angleterre à Constantinople
2. Minute aux Affaires étrangères, Angleterre, 617, f° 255. — Archives de Polignac.
— cs:; —
i3'2i ^ i*''" décembre 1823.
Au prince de Polignac.
Paris, ce 1" décembre 1823.
Je n'ai rien à vous mander aujourd'hui de particulier. no])le Prince. Je réponds officiellement à vos dépêches. Elles deviennent de jour en jour meilleures et je vous en fais mon sincère compliment. Tout va bien et ira bien ici. Votre ami, le Baron de Damas, s'éloigne un peu de celui qui l'a fait ministre par politique ou par faiblesse, mais cela n'est rien et il entendra mieux ses intérêts quand il y verra plus clair. Nos bons amis ont criaillé contre le renouvellement septennal, mais ils y reviennent parce que le bon sens triomphe toujours. Enfin, tout est au mieux sauf les affaires de cette malheureuse Espagne. Je passe mes nuits et mes jours à écrire à Talaru et ne puis rien en tirer. On vient de m'envoyer un traité d'occupation bien mal fagotté. Patience et toujours patience, c'est ma devise. Je vous enverrai et le traité et toutes les pièces nécessaires et aussi mes instructions à La Ferronnais sur l'affaire d'Orient.
Le maréchal Victor accepte enfin l'ambassade de Vienne. C'est un coup de parti pour le ministère ; mais j'ai eu une vive peine à y parvenir. D'un autre coté M. le duc d'Angoulême m'ayant demandé l'ambassade de Gonstanlinople, j'espère faire choisir Guilleminot dont le retour ici fait une peur mortelle aux Royalistes. Vous voyez là un peu de mon travail intérieur. Tout cela uniquement pour vous.
Tout à vous, noble Prince.
Chateaubriand.
A propos, dites à ce bon M. Nettman que je lui accorde ce qu'il demande sur la caisse du consulat. Arrangez cela avec lui. Envoyez-moi un ordre tout fait et je signerai. Je verrai l'affaire de la croix pour Roching (?)
Vous n'aurez pas Marcellus, il ira à Vienne. Vous n'aurez pas Gabriac, je vais le faire nommer ministre de Suède. Je vais choisir pour vous quelque chose de bon parmi les premiers secrétaires de légation. Mon ordonnance pour les retraites va me faire un mouvement. ^
i3S5 6 décembre 1823.
Au marquis de Talaru.
Paris, 6 décembre 1823.
Monsieur le Marquis, j'ai communiqué au Conseil le projet de la note que la cour d'Espagne se propose d'adresser aux cours alliées relativement aux colonies. Le Conseil n'a pas hésité à décider que le Roi devait franchement décliner la demande de médiation tant qu'elle reposera sur de pareilles bases. Sa rédaction en est en effet tout à fait contraire au but que nous nous sommes proposé, qui est d'établir des conférences auxquelles toutes les puissances de l'Alliance prennent part, et surtout l'Angleterre qui se montre disposée à adopter une politique particulière à cet égard. Le ministère espagnol ne comprend-il pas que c'est son premier intérêt dans cette question ? que l'Angleterre mise en dehors de cette discussion ne manquera pas de dire que l'Alliance veut intervenir à main armée dans l'affaire des colonies, et que le seul moyen d'empêcher que la France, la seule puissance qui puisse fournir des vaisseaux, ne se charge d'exécuter les décrets de l'Alliance, est de reconnaître immédiatement l'indépendance. M. Ganning, la note de M. Saëz à la main, peut enterrer cette décision dès l'ouverture du Parlement. Que l'Espagne ne se laisse pas tromper par l'aigreur qui règne parmi les
i. Archives de Polignac.
agents russes contre la puissance anglaise. Elle en serait la victime. Vous devez sur ce point éclairer M. Saëz ou l'essayer du moins. La Russie blâme la conduite de l'Angleterre, et connaît la jalousie qu'inspire à celle-ci sa puissance : mais elle est loin d'être en mesure ou en disposition de prendre aucun parti contre elle. : elle lui cède même dans les grandes questions, et Ton ne peut douter que dans raiîaire d'Orient, les menaces de l'Angleterre n'aient fortement aidé, il y a dix-huit mois, l'adresse du Prince de Metternich pour détourner l'Empereur delà guerre qu'il était alors assez disposé à entreprendre. Il est donc important, en l'état actuel des choses, que la rédaction de la note que la cour d'Espagne adressera à ses alliés, ne préjugeant en rien les déterminations qui pourront être prises dans les conférences, ne fournisse à aucune puissance de prétexte de se séparer des autres. Et cependant, qu'exprime la note de M. Saëz ? Le désir que l'Alliance prête une assistance à l'Espagne pour reconquérir ses colonies. Cette idée plus ou moins clairement énoncée ressort de toutes les parties de la note. N'est-il pas évident alors que l'Angleterre ne consentira jamais à entrer dans cette médiation ? N'est-il pas clair aussi, que s'il se forme à Paris des conférences où la Russie, la France, l'Autriche, la Prusse, seront censées traiter sans l'Angleterre des moyens d'aider l'Espagne à soumettre les colonies^ l'Angleterre ne se hâte de reconnaître ces mêmes colonies ou ne leur fournisse tous les moyens d'augmenter leur résistance et ne rende ainsi toute espèce d'arrangement impossible ?
Vous voyez, Monsieur le Marquis, que si nous admettions la médiation sous la forme de la note, nous nous exposerions à faire perdre à l'Espagne tout empire sur le nouveau monde. Nous aurions à répondre à la France d'un événement qui, en rompant la balance des Puissances européennes, la ferait toute pencher en faveur de l'Angleterre. Il est en outre évident que, si nous acceptions cette médiation à laquelle l'Angleterre ne prendrait pas part, nous pourrions nous trouver dans une position
embarrassante. Peut-être les prétentions de l'Espagne, dans toute l'extension qu'elle pourrait leur donner, trouveraient-elles quelque appui dans les plénipotentiaires des trois puissances continentales qui n'ont aucun intérêt à cette question d'Amérique. Mais quel avantage aurait l'Espagne à faire reconnaître en principe par une ou deux de ces Puissances, que rien ne peut affaiblir, ses droits de souveraineté sur les colonies ? S'il s'agissait de réduire les colonies par la force des armes, nous sommes la seule puissance qui pût s'en charger, au moins pour les moyens de transport , mais vous avez lu dans le Mémorandum que l'Angleterre, qui laissait l'Espagne faire tous ses efforts pour réduire ses colonies, déclarait qu'elle ne souffrirait jamais qu'aucune puissance étrangère assistât l'Espagne dans cette entreprise. Nous ne pourrions sans doute pas penser alors à soutenir une guerre contre l'Angleterre pour maintenir l'intégrité des prétentions de l'Espagne uniquement en principe, car il est clair qu'une guerre avec l'Angleterre fournirait aux colonies la plus sûre voie pour consolider leur indépendance. S'il ne s'agissait que de reconnaître des principes et de s'en tenir là, tout espoir d'un arrangement quelconque avec les colonies serait brisé. L'Angleterre leur aurait assuré une indépendance de fait . Les puissances commerciales de l'Europe continueraient à lier des rapports avec elles, et l'Espagne aurait tout perdu.
Ainsi, pour me résumer, Monsieur le Marquis, la demande de médiation doit être telle que l'Angleterre puisse être embarrassée de refuser de prendre part aux conférences et qu'au moins, si elle s'en abstient, elle ne puisse pas arguer de la manière dont la demande des conférences est faite pour se déclarer en droit de reconnaître l'indépendance. Que le gouvernement espagnol considère d'ailleurs qu'il n'infirme en rien ses droits en rédigeant cette note dans des termes vagues et généraux qui n'influent point sur les déterminations qui seront prises aux conférences : il comprendra alors que nous ne portons aucune atteinte à ses droits en vous chargeant de déclarer que nous ne pouvons accéder à la
demande de médiation que dans le cas où cette demande serait à peu près conçue en ces termes : « L'Espaffnc demande à ses « alliés d'aviser, de concert avec elle, aux moi/cns de jtacifier « ses colonies. » Des conférences qui s'ouvriraient sur cotte hase à Paris ne fourniraient à M. Cannin^ aucun prétexte do refuser d'y prendre part, ou, s'il poussait jusque-là le désir de séparer sa politique de celle du continent, lui ôteraient au moins tout moyen plausible de prendre une décision immédiate et violente.
Je persiste dans les directions que je vous ai mdiquées dans plusieurs de mes dépêches. 11 est nécessaire que la cour d'Espa<i^né fasse directement cette demande au gouvernement Britannique. Il n'y aurait aucun avantage à en parler d'avance à Sir WilUam A'Gourt. Ce n'est pas d'instruire le gouvernement anglais de la demande qui est important, c'est qu'il soit forcé d'y accéder. La réponse du gouvernement anglais ne peut être conçue dans des termes désobligeants pour S. M. C.
Je désire beaucoup, Monsieur le Marquis, que cette dépêche vous arrive assez tôt pour arrêter l'envoi de la note de M. Saëz, et pour la faire changer. 11 serait déplorable que M. Canning fût armé de cette note qui deviendrait un document parlementaire. Le seul remède que nous pourrions y apporter serait de décliner la médiation, comme nous y sommes décidés, dans le cas où elle nous serait proposée, rédigée comme le projet que vous m'avez transmis.
Recevez, etc. ^
A Monsieur le marquis de Talaru,
Ambassadeur de France à Madrid.
1. Archives de la famille de Polignac. Cf. la lettre suivante, p. 90 et la note.
^SS6 8 décembre 1823.
Au prince de Polignac.
Paris, le 8 décembre 1823.
Prince, l'insistance que l'Ambassadeur du Roi près la cour d'Espagne a mise pour la décider à réclamer l'intervention de l'Alliance dans l'affaire des colonies a fini par la décider à faire cette démarche. On nous a fait passer le projet de note dont je vous tranmets ci-joint une copie.
J'ai déjà eu l'occasion de vous développer les motifs qui nous ont décidés à suggérer à la cour d'Espagne l'idée d'appeler l'intervention de toute l'Alliance dans l'affaire des colonies. Nous avons voulu essayer de forcer le gouvernement britannique à prendre part à cette discussion. Les avantages qui devaient, dans ce cas, en résulter pour nous, quelle que pût être du reste la suite de ces conférences, étaient évidents. Vous jugerez qu'avec ce but-là, nous avons dû trouver que la rédaction de cette note n'était pas telle que nous devons la désirer ; elle nous a fait craindre que l'Angleterre n'y trouvât un prétexte pour s'abstenir, surtout après la démarche qu'elle venait de faire, de prendre part aux Conférences de Paris. J'ai donc écrit à M. de Talaru la lettre dont je joins ici la copie ^ pour qu'il fît rédiger la note dans des termes plus vagues. Comme je vous l'ai précédemment mandé, la Cour d'Espagne n'avait pas d'abord été disposée à adresser aussi à la Grande Bretagne la demande de la médiation. Elle redoutait son refus désobligeant et hésitait à se rendre aux raisons que donnait M. de Talaru pour l'y décider.
J'ai su depuis que M. Saez a fait part à Sir W[illiam] A'Court de la démarche que S. M. C. allait faire, et que cet ambassadeur avait répondu qu'il transmettrait cette communication si elle lui était faite par écrit.