Congrès de Vérone
i334 18 décembre 1823.
Au Prince de Polignac.
Paris, le 18 décembre 1823.
Prince, pour vous aider dans les recherches que je vous ai demandé de faire au sujet des rapports que FAngleterre a liés avec les Grecs, je vous envoie ci-joint une lettre qui paraît avoir été écrite par Mavrocordato à M. Canning après l'arrivée de M. Blaquière en Grèce ; elle s'accorde avec ce qui nous est mandé de ce pays pour prouver la nouvelle direction qu'on cherche à donner à riusurrection. Nous avons bien des motifs de penser que Lord Strangford, qui, déjà, comme je crois vous l'avoir dit, a reçu l'ordre de ne pas se mêler à des affaires des Russes avec la Porte, tourne ses vues vers le nouveau rôle que l'Angleterre s'est préparée à jouer en Orient. Cet ambassadeur paraît s'attacher à amener les Turcs à considérer l'émancipation des Grecs comme irrévocablement décidée désormais, et à penser que le seul avantage qu'ils puissent se proposer est d'empêcher que ce ne soit l'Empereur de Russie qui s'établisse en protecteur de ce nouvel Etat. 11 m'est impossible de vous dire les démarches que lord Strangford a réellement faites auprès de la Porte dans cette vue : peut-être n'est-ce encore qu'un projet, mais ce n'est pas là le point important. On peut difficilement en effet supposer que l'on persuade jamais aux Turcs de consentir à une pareille transaction ; mais aujourd'hui qu'il est sûr que les Turcs ne peuvent avoir d'espoir prochain de reconquérir la Grèce et que chaque jour rend plus probable que la Russie finira par avoir envie d'intervenir, l'Angleterre veut empêcher qu'aucune autre puissance ne soit chargée du protectorat des Grecs, et prévenir pour l'avenir tout établissement militaire d'une puissance européenne dans les mers de l'Orient. On peut se tromper sur le point où en sont arrivées les négociations ou les projets à cet égard ; mais ceux-ci existent à n'en pouvoir douter. C'est à eux que j'attribue l'indifférence
avec laquelle M. Canning afYecte de voir les conférences de Pétershourg-. Attachez- vous, Prince, à nous procurer le plus de renseignements possible sur cette partie de la politique anglaise. ^ ous en recueillerez peu des ministres, mais il doit y avoir d'autres moyens d'éclairer les menées des Anglais dans le Péloponèse, et que le hasard peut vous présenter.
Nos nouvelles de la Toscane ne peuvent nous laisser aucun doute sur la part que les Anglais ont prise à l'évasion d'Iturbide. Le consul des Cortès à Livourne s'est embarqué avec lui. Il doit' relâcher à Gibraltar. On croit avoir lieu de supposer que c'est avec le projet de réunir tout ce qu'il pourra trouver d'Espagnols fugitifs. Il y en a un grand nombre qui sont dans cette place et à Tanger. Le vaisseau qui porte Iturbide est le Georges-Marie^ de 170 ton., capitaine Trail, frété pour Londres ; avec Iturbide se trouvent ses deux fils et treize personnes.
Vous comprendrez facilement combien une entreprise sur le Mexique, soutenue indirectement par les Anglais, détruirait toutes les espérances que l'on peut encore entretenir de voir l'Espagne retirer quelque avantage de la perte de ses colonies.
Agréez, Prince, la nouvelle assurance de ma haute considération.
Chateaubriand.
P. S. Un courrier expédié de Florence le 11 décembre par M. de la Maisonfort, m'apprend que Iturbide, qui avait été neuf jours en mer, a été forcé de rentrer dans le port de Livourne le 7 de ce mois. Malgré les vents contraires et les dangers qu'il a courus, il n'a jamais voulu consentir à être débarqué soit sur les terres de France, soit sur les terres de Sardaigne. De retour à Livourne, Iturbide est débarqué seul avec le consul des Cortès. Les ministres d'Autriche, de France, de Russie et de Sardaigne sont convenus de réunir leurs efforts pour s'opposer à ce qu'il lui fût permis de se rembarquer. Le ministre d'Autriche a écrit une lettre très forte à ce sujet à Don Meri Corsini qui a par intérim le portefeuille des Affaires Etrangères. Le marquis de la Maisonfort lui en a adressé
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une pour le même objet. Un courrier a été envoyé î» Pise, assez à temps pour empêcher Iturbidc de remonter sur le hàliment anglais qui a mi$ à la voile avec la plus grande partie des gens de sa suite. Quant à lui, il est parti par la route de la Spo/.zia avec un passeport pour Londres en passant par la Sardaigne et la France. *
iSS5 19 décembre 1S23
Pans, ce 19 décembre 1823.
Madame Gay, Monseigneur, est venue me prier d'intercéder auprès de vous pour son fils qui a fait je ne sais quelle sottise, qu'on a renvoyé du col[lège] de Lfouisj le Grand, et qui est menacé de perdre sa demi-bourse dont pourtant il a grand besoin. Je m'en remets. Monseigneur, à votre justice et à votre miséricorde.
Mille compliments empressés
Chateaubriand.
iSS6 19 décembre 1823.
A Amaury Duval.
Paris, ce 19 X>'^M823.
Je vous demande mille pardons, Monsieur, de répondre si tard à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 3 de ce mois. C'est avec le plus grand plaisir que je souscrirai pour trois exemplaires de la collection des Moralistes Français, ']o n'ai point de fonds spéciaux pour ces sortes de dépenses, et mon budget
1. Archives de Polignac. — Minute aux Affaires étrangères, Angleterre, 617, fo 284.
est le plus petit de tous les Budgets. Mais je dois trop aux lettres pour n'être pas reconnaissant, et je n'ai pu oublier, Monsieur, ni vos talents, ni notre commune patrie.
Agréez, je vous prie, Monsieur, la nouvelle assurance de ma considération très distinguée
Chateaubriand, i
i331 22 décembre 1823.
Au Prince de Polignac.
Paris, le 22 décembre 1823.
Ne voulant pas, noble Prince, vous laisser chômer de lettres, je vous écris deux mots quoique je n'aie absolument rien à vous dire. Je vous ai mandé vendredi tout l'important sur la Grèce. Rien de nouveau sur l'Espagne. Gela ne va point du tout : je vous y voudrais. Notre ami Talaru, je le crains, n'est ni assez actif, ni assez résolu pour le pays ; il devrait être le roi d'Espagne et il ne peut parvenir à faire signer un traité et à faire un ministre. Gela me désole et je vous assure que dans sa corres-^ pondance il me met à une rude épreuve. Il faut que je lui sois attaché comme je le suis pour supporter plus longtemps son amour-propre et ses fautes. Vous, noble Prince, vous allez à merveille et nous sommes enchantés de vous.
Vous ai-je dit que j'avais reçu les meilleures dépêches de Pétersbourg ? J'ai porté un coup dangereux à la puissance du Prince de Metternich et je le remplace presque dans la bienveillance de l'Empereur. Soignez, d'un autre côté, l'Angleterre. Toute notre politique consiste à manœuvrer habilement entre ces deux grands Etats.
Votre courrier n'est point encore arrivé ce matin. S'il arrive
i. Autographe. — Baldensperger, Revued'hist. litt. delaFr.,i901,^. 560
avant de clore le paquet je vous le dirai. Sinon tout à vous noble Prince. Je viens de finir TalTaire de ce bon Xettman.
Chateaubriand. ^
iS38 29 décembre 1823.
Au marquis de Talaru.
Paris, le 29 décembre 1823.
Je conçois, mon cher ami, que dans le despotisme absurde de l'Espagne et la complète anarchie de l'administration, ce soit un pas de fait que l'organisation d'un conseil de ministres ; partout ailleurs cela ne serait rien. Mais ce conseil des ministres est composé des mêmes hommes que nous avons vus au travail, rendant décret sur décret, comme leur maître, rétablissant les dîmes, proscrivant les miliciens en masse et hésitant à pardonner à Morillo. Je serai charmé qu'ils aillent bien, et que le roi, qui doit tout décider, décide d'une manière raisonnable : mais j'en doute. En attendant, je remarque qu'on vous dit qu'on fera, qu'on va faire, et l'on ne fait rien, ni pour la conclusion de nos traités ni pour les affaires d'Espagne. Faites donc reconnaître nos créances, régler l'acte d'occupation et les indemnités pour notre commerce. Pressez, grondez, menacez même, s'il le faut. Nous n'avons pas dépensé 200.000.000 et délivré Ferdinand pour être sans crédit en Espagne. Vos dernières dépêches, jusqu'au n** 112, me donnent l'espoir que les miennes, à dater du 19, vous seront arrivées à temps pour redresser l'erreur dans laquelle on allait tomber en demandant l'intervention de l'alliance pour les colonies sans j associer l'Angleterre. Dans cette occasion la lenteur espagnole nous aura servis. Le ton de l'Angleterre envers nous devient de plus en plus pacifique; ne la bravons pas inutilement,